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    Postface du livre "Tours mégaloville"
    L'effondrement du système Germain


    18.1 L'effondrement du système Germain

    Cette postface, absente de l'édition papier, est intégrée, en 5 pages, à la fin du livre en format pdf

    Cette page constitue une postface inédite du livre "Tours mégaloville", publié en janvier 2014. Elle est écrite à la lumière du résultat des élections municipales des 23 et 30 mars 2014, marquées par la large défaite du maire sortant de Tours, Jean Germain.

    Alain Beyrand, début avril 2014


    18.1 L'effondrement du système Germain

    A Tours, tout semblait figé dans la routine du béton envahissant. La Nouvelle République (NR), média plus que jamais dominant, ronronnait en boucle sur la base du mirobolant bilan du maire avec son si réussi tramway. Le 13 mars un sondage IPSOS-STERIA / FR3 confirmait la pérennité d'un système que rien ne saurait ébranler. Les affaires revenues en surface laissaient le leader local de la Gauche plurielle immaculé, et, malgré le tintamarre des casseroles, ce sondage donnait 2 points d'avance pour Jean Germain sur Serge Babary au premier tour et 8% d'avance au second. Malgré la vague bleue prévue au plan national, le maire sortant ne pouvait que l'emporter. N'avait-il pas fait une large union derrière lui ? Ses légions étaient en ordre de bataille pour une victoire sinon écrasante du moins certaine. Les gros godillots du Parti Communiste n'avaient pas le moindre doute. Le Modem, guidé par son responsable local expert en anti-corruption, était présent au complet à la botte. Deux élus UMP avaient même rallié le panache blanc du mis en examen, dont Pascal Ménage, ancien suppléant de Renaud Donnedieu de Vabres qui pourtant avait su monter au créneau et donner de la voix pour dénoncer les tripatouillages de l'affaire des mariages chinois.

    Seule défection du premier round, les Verts certes avaient fait bande à part, mais ils restaient très modérés en vue d'un ralliement au deuxième tour. Eux qui pendant six ans avaient avalé toutes les couleuvres anti-écologiques de Germain ont tout de même fait un numéro de rattrapage. Quelques jours avant le 1er tour, ils se sont vigoureusement opposés au début des travaux du "virage Nascar", un virage de 480.000 euros pour encourager le sport automobile. Comme quoi, quand ils veulent, ils peuvent.

    A l'armada politicienne s'ajoutaient les sirènes médiatiques. Outre la NR et une Tribune de Tours assagie (allant même jusqu'à soutenir la déplorable politique municipale dite des "circulations douces"), les radios et télévisions locales continuaient à se vautrer dans la paisible et confortable continuité du "Tout va très bien madame la Marquise". Pour les médias nationaux, la réélection du maire sortant était acquise : nulle part Tours, qui avait accordé 56,6 % des voix à François Hollande au second tour des Présidentielles de 2012, n'était considérée comme susceptible de basculer. Et Serge Babary, s'il parlait avec justesse du cumul des mandats et du manque d'écoute de son adversaire, se gardait de critiquer trop sévèrement la politique dévoyée de son adversaire. Tout cela donnait l'impression de ronronner en attendant de repartir pour un nouveau mandat dans la continuité du précédent.

    Comme beaucoup à Tours je ne me satisfaisais plus du brouhaha de cette politique politicienne, le laminage systématique de la démocratie était devenu insupportable. La rédaction du livre "Tours mégaloville", mettant en exergue le virage mégalo de 2009 et ses conséquences, m'avait permis de faire un état des lieux et aussi de me rendre compte combien les habitants n'étaient pas dupes de l'enfumage dans lequel on les maintenait.

    De plus, les élus majoritaires étaient tellement sûrs de leur réélection qu'ils ont multiplié les petites erreurs. Le "virage Nascar" n'est qu'un exemple parmi d'autres. Une mauvaise gestion de la réforme des rythmes scolaires, la fermeture du collège Paul Valéry, le refus de créer un noyau de biodiversité au Vieux Groison, le maintien très rigide de toutes les grosses opérations immobilières, et aussi les petites éparpillées dans la ville. La mairie était toujours aussi intransigeante, sûre de sa victoire. Tout cela montrait que "l'autocrate bunkérisé", selon l'expression du journal "L'Expansion", ne pouvait que continuer à gouverner avec une omnipotence toujours plus inflexible. Le ras-le-bol que j'avais signalé se transformait en exaspération.

    Dans son dernier meeting d'avant le premier tour, Jean Germain est resté fidèle à lui-même, dévoilant son arrogance et son dédain pour estimer qu'à sa gauche il n'avait pas d'adversaire. Les résultats allaient montrer combien il avait tort...

    Premier tour

    Le dimanche 23 mars 2014 au soir, cette chape suffocante qui pesait sur la ville fut soulevée et pas qu'un peu ! Non seulement Babary arrivait en tête du premier tour à 36,4 %, mais en plus il avait une large avance de 8,6 points sur Germain à 27,8 %. Celui-ci perdait presque 20 points sur son score de 2008. Etant donné l'important taux d'abstention de 49,4 %, on se rendait compte que Jean Germain n'était plus soutenu que par 14 % des électeurs inscrits et par les médias. Avec 12,9 % le FN se maintenait pour le second tour. Les Verts avec 11,3 % se sont ralliés à Germain, perdant une occasion de montrer qu'ils savaient rompre avec les compromissions passées. Ils ont en effet refusé de s'allier avec la gauche radicale FG-NPA. Celle-ci avait réuni 8,4 % des suffrages (11,6 % en ajoutant LO et POI), elle refusait d'appeler à voter Germain. Cette nette avance de Babary sonnait comme un coup de tonnerre, les jeux étaient pratiquement faits, car il apparaissait probable qu'une partie de l'électorat FN préfèrerait voter Babary, alors que le report des voix des Verts et de la gauche radicale sur la liste PS-PC-Modem ne pouvait être que mauvais. Simplement parce que, derrière les apparats, Jean Germain était enfin reconnu de façon notoire comme une figure anti-écologique de droite.

    Alors l'intox a continué, de façon moins arrogante mais aussi pernicieuse. Mickaël Cortot, directeur de campagne du sortant déjà presque sorti, parlait des seuls effets d'une sanction nationale. Tous les médias ont également minimisé la spécificité très locale de ce recul, en soulignant que l'appui des Verts serait décisif. Ils ont seriné que le score allait être très serré, suggérant un léger avantage à Germain, grâce à la triangulaire. Même Le Canard Enchaîné, claudiquant à côté de ses palmes, l'affirmait... En lisant à travers les lignes de la NR, on se rendait pourtant compte que Jean Germain avait réuni 600 personnes à son meeting de premier tour et 500 à celui du 2ème tour. Dans les marchés et dans sa tournée des commerçants, il rencontrait un accueil très froid. Il n'est pas facile de descendre de sa tour d'ivoire. Celui qui trois mois plus tôt avait promulgué un arrêté anti-mendicité en était réduit à mendier le vote de ses concitoyens.

    De con côté, Babary rencontrait dans son camp affluence et enthousiasme. Il prenait de la vigueur et son équipe se montrait soudée. A la veille du second tour, il n'était pas difficile de lui pronostiquer au moins cinq points d'avance. On voit à quel point les médias sont déconnectés. Je me rappelle, sur TV Tours, avoir entendu un journaliste de la NR déclarer que Babary avait fait le plein de ses voix et n'avait pas de réserves... Sur Internet aussi on prédisait un score très serré, notamment Matfanus qui sur son blog pensait que les Verts allaient sauver Germain et qu'ils avaient été admirables au point de le faire passer sous leurs fourches caudines. Ils auraient réussi à changer la politique du caïd, eux qui n'avaient presque rien obtenu en six années. Les commentaires de lecteurs (ceux qui n'étaient pas censurés) étaient plus lucides...

    Second tour

    Le second coup de tonnerre est arrivé au soir du deuxième tour. Celui qui a abattu inutilement tant d'arbres était abattu. Babary, avec 49,8 %, (41 élus) devançait Germain de 8,1 points à 41,7 % (11 élus, dont 3 Verts), tandis que le candidat FN rétrogradait à 8,6 % (2 élus). 4 des 13 % d'électeurs FN du 1er tour ont donc voté Babary, qui a augmenté son score de 13 points. Cela signifie donc que 9 des 23 % d'électeurs Verts et gauche radicale ont voté Babary (en simplifiant, notamment sur les bulletins nuls, en augmentation de 1,8 à 2,7 %).


    C'est donc aussi sur sa gauche, censée ne pas exister, que l'autocrate a perdu. La liste regroupant notamment le Parti de Gauche, le mouvement "Ensemble" et le NPA était menée par Claude Bourdin, le seul conseiller municipal de la majorité Germain à avoir fait sécession. Même si c'est moins fort et flagrant dans le résultat final, on peut considérer que cette scission, suivie par une bonne partie de l'électorat majoritaire de 2008, a eu un effet similaire à la sécession en 1995 de Michel Trochu, ancien premier adjoint de Jean Royer. Le "peuple de Gauche" laminé par la politique de droite de son édile a refusé de répondre présent. Son raz-le-bol s'est exprimé en partie dans l'abstention massive (47,6 % au second tour contre 21 % à la présidentielle de 2012) et dans des bulletins de vote Babary (ou parfois nuls) qui signifiaient "Germain dégage !".

    Ce rejet s'est ajouté à celui d'un électorat de droite qui a apprécié la force tranquille de son candidat. Serge Babary, nouveau maire de Tours, âgé de 66 ans comme Jean Germain, est un ancien chef d'entreprise, vieux routier de la politique, ancien colistier de Jean Royer, conseiller général de Tours Centre (dans un canton qui disparaît), président de la CCI (poste dont il démissionne). Il n'a pas trempé dans les querelles internes de l'UMP. Il a su rassembler son camp si souvent éclaté, il a aussi monté une équipe qui dépasse les frontières politiques avec de jeunes retraités du secteur économique, susceptibles d'avoir une approche plus pragmatique et moderne (il est vrai que ça sera facile...) que l'ancienne équipe.

    De 2008 à 2014, en perdant le tiers de ses voix, Jean Germain essuie un échec qui va bien au delà du désaveu national de la politique menée par François Hollande. Cette raclée électorale reflète en premier lieu la forte désapprobation de sa politique locale au service d'intérêts privés davantage que de l'intérêt public. L'équipe sortante reste imperméable à ce constat, toujours prisonnière de sa propagande. Ainsi, après l'élection, Frédéric Thomas, le Germain boy encore président du conseil général, continuait à asséner que "le bilan de Jean Germain est satisfaisant". Tous ces élus si brusquement éjectés, apparemment incapables d'effectuer un sévère "droit d'inventaire" en reconnaissant les lourdes erreurs passées, se rendront-ils compte un jour qu'ils ont perdu toute crédibilité et que le mieux qu'ils puissent faire est de passer la main à une nouvelle génération ?

    Tours vient de connaître un salutaire sursaut démocratique contre la mainmise d'un système étouffant, conduit par un autocrate ayant perdu le sens des réalités et des valeurs. C'est finalement la meilleure conclusion que pouvait avoir ce livre sur une démocratie muselée. Tant qu'il y a de tels sursauts, la démocratie, même très malade, existe. Cela ne signifie certes pas qu'elle va devenir bien portante, mais au moins les outrances de ces dernières années ont été sanctionnées et il y a lieu d'espérer des améliorations sensibles.

    Dans l'agglo aussi

    La débâcle du système Germain est globale, elle s'étend à d'autres places fortes au delà de la cité de Tours. Plusieurs autres communes voisines ont basculé et, en conséquence, toute l'agglomération est passée à droite. Le cas le plus étonnant est celui du second bastion, la seconde ville du département, Joué lès Tours. Son maire, Philippe le Breton, semblait très solidement implanté. Lui aussi était devenu ivre de pouvoir, enfermé dans une dérive autocratique. Avec comme conseiller technique Bouygues & Cie, il avait imaginé un projet grandiose. Un nouveau quartier, des Courelières, en pleines terres agricoles était sorti des cartons. A terme 150 hectares de terres arables arbitrairement artificialisés, le projet était en contradiction avec tous les objectifs écrits d'urbanisme de ne construire la ville que sur la ville. Ce mini Notre Dame des Landes en puissance, était vigoureusement dénoncé par les associations SEPANT et AQUAVIT, auteurs d'un recours auprès du Tribunal Administratif d'Orléans. Le maire nouvellement élu de Joué s'est clairement prononcé contre ce projet devenu l'un des principaux enjeux de l'élection.

    Sur la commune voisine de Ballan-Miré, la défaite de la liste du maire sortant, Laurent Baumel, s'est aussi faite sur un projet immobilier (expulsant des personnes âgées). Là encore l'AQUAVIT s’est mobilisée pour combattre cette forme de ségrégation révoltante, combattue aussi par les deux autres listes d'opposition. Tours, Joué, Ballan, ce sont les trois municipalités auxquelles s'était opposée l'association environnementale de l'agglo. Si elle a échoué trop souvent dans ses actions, cela montre qu'elle a une influence indirecte qui peut s'avérer redoutable. C'était d'ailleurs pareil en 1995 quand la maison Royer s'était pareillement effondrée comme un château de cartes.

    Militer dans une association environnementale n'est pas vain, les résignés qui croient que les combats sont toujours sans issue devraient le comprendre. Faire évoluer les consciences conduit à des victoires indirectes de ce type. Que ces changements de municipalité conduisent à une politique identique, que cela ne change rien du point de vue de l'urbanisme, notamment parce que les techniciens restent en place, n'est pas une évidence. Surtout dans le court terme pour les projets que les nouveaux maires se sont engagés à annuler ou à remettre à plat. A Tours, seront ainsi remis en cause le quartier des casernes, du Haut de la rue Nationale, de l'îlot Vinci (tours près de la gare), de la place de la Tranchée. J'ai qualifié de rétrograde la politique urbanistique de Jean Germain, on la trouve certes ailleurs, mais pas partout. D'autres villes, comme Angers ou Nantes, mènent des politiques plus modernes, l'étiquette politique est secondaire. Un changement de municipalité autorise une telle réorientation.


    Illustrations : La Nouvelle République du 31 mars et La Tribune de Tours du 3 avril 2014

    Que reste-t-il donc du système Germain ? Outre le président du conseil général et quelques maires comme Christian Gatard à Chambray lès Tours, il reste surtout le redoutable allié de droite, soigneusement caché, Philippe Briand, député, maire de Saint Cyr sur Loire réélu avec 75% des voix au premier tour, patron de l'UMP d'Indre et Loire. Il est venu embrasser Serge Babary au soir de son élection... C'est lui qui assurera la continuité, sans un déguisement d'homme de gauche. Trois jours après le scrutin et après que j'ai écrit les lignes qui précèdent, on apprend qu'il va très probablement devenir président de l'agglo. Un cumulard succède à un autre, son meilleur allié, le changement ne sera pas profond, on ne part pas dans une autre direction.

    Quoiqu'il en advienne, la "mégaloville" de Tours vient de trépasser dans sa forme la plus autocratique, de façon piteuse comme pour d'autres épisodes mégalos tourangeaux. Elle resurgira certes sous diverses répliques, mais il y a lieu d'espérer que ce soit avec moins d'outrance, d'obstination et de mépris des habitants. Au delà, ce livre "Tours mégaloville" devient un témoignage sur une "démocrature" locale, dérive autocratique des élus du peuple. Cette enquête menée dans une ville française du début du XXIème siècle, montre comment, dans la douceur des moyens modernes de gouvernance et sous un enfumage permanent, les valeurs respectables sont en réalité bafouées.

    Alain Beyrand, le 3 avril 2014


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