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    Le tram ignorera-t-il nos vestiges archéologiques ?

    Quand la municipalité de Tours présente le calendrier des travaux de sa première ligne de tramway, elle passe très rapidement sur les recherches archéologiques obligatoires qui doivent être menées, en estimant qu'il n'y a rien qui vaille la peine, même en plein centre de la ville. Or chacun sait que la découverte de vestiges peut reculer des travaux de plusieurs mois, voire années.

    Il est notoire que dans les autres villes grandes et moyennes où ont eu lieu des travaux de tramway, le stravaux archéologiques ont été importants. Voici des liens qui le montrent : Nice, Orléans, Strasbourg, Bordeaux, Montpellier, Angers, Reims.

    J'étais donc resté étonné de cette minimisation, certes un peu inaperçue au milieu d'autres comme celle de l'enquête publique considérée comme une formalité. Or j'ai pu confronter mon étonnement avec celui d'une personne connaissant bien le sujet. Il en résulte la présentation de l'étude qui suit. Avec mes remerciements pour son auteur.

    Alain Beyrand

    LE TRAMWAY DE TOURS ET LES MENACES SUR LE
    PATRIMOINE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE DE LA VILLE

    Selon des propos rapportés par la Nouvelle République (édition de Tours), un adjoint au maire de Tours aurait affirmé que les fouilles qui seront entreprises rue Nationale lors des travaux préalables à la mise en place des infrastructures du futur tramway ne révèleront aucune trace du passé archéologique de la ville. Les références à l’histoire de la cité ainsi que les découvertes jusqu’alors effectuées permettent d’infirmer fermement de tels propos qui, dans le contexte présent, résultent d’un souhait à caractère politique en méconnaissance des obligations légales en matière de protection des vestiges archéologiques.

    Rappelons tout d’abord les dispositions applicables en la matière, telles que fixées par le Code du Patrimoine :
    • Article L522-1
      L'Etat veille à la conciliation des exigences respectives de la recherche scientifique, de la conservation du patrimoine et du développement économique et social. Il prescrit les mesures visant à la détection, à la conservation ou à la sauvegarde par l'étude scientifique du patrimoine archéologique, désigne le responsable scientifique de toute opération d'archéologie préventive et assure les missions de contrôle et d'évaluation de ces opérations.
    • Article L531-3
      Les fouilles doivent être réalisées par celui qui a demandé et obtenu l'autorisation de les entreprendre et sous sa responsabilité.
      Elles s'exécutent conformément aux prescriptions imposées par la décision d'autorisation mentionnée à l'article L. 531-1 et sous la surveillance d'un représentant de l'autorité administrative.
      Toute découverte de caractère immobilier ou mobilier doit être conservée et immédiatement déclarée à ce représentant.
    • Article L544-3
      Le fait, pour toute personne, d'enfreindre l'obligation de déclaration prévue à l'article L. 531-14 ou de faire une fausse déclaration est puni d'une amende de 3 750 euros.
    • Article L544-4
      Le fait, pour toute personne, d'aliéner ou d'acquérir tout objet découvert en violation des articles L. 531-1, L. 531-6 et L. 531-15 ou dissimulé en violation des articles L. 531-3 et L. 531-14 est puni d'un emprisonnement de deux ans et d'une amende de 4 500 euros. Le montant de l'amende peut être porté au double du prix de la vente du bien.
      La juridiction peut, en outre, ordonner la diffusion de sa décision dans les conditions prévues par l'article 131-35 du code pénal.

    LES VESTIGES ARCHEOLOGIQUES DEJA DECOUVERTS DANS L’ENVIRONNEMENT IMMEDIAT DE LA RUE NATIONALE


    Localisation des sites découverts dans l'environnement de la rue Nationale
    Vestiges gallo-romains aux 4 et 6 rue Emile Zola
    En 1988, à l’occasion de la reconstruction des locaux de la Touraine Mutualiste, découverte de vestiges gallo-romains, de 900 pieux de chêne et d’un pan de mur du podium.
    Le temple rond à l’angle de la rue de Lucé, à l’emplacement de l’ancien cinéma Olympia
    En 1951 déjà, lors des travaux de reconstruction, on a mis à jour la base d’un vaste temple rond à 10 mètres seulement en retrait de la rue Nationale, limité par celle-ci, la rue de la Scellerie au nord et la rue Emile Zola au sud. Le lieu fut ensuite occupé par le cinéma Olympia.

    Les fouilles entreprises en 1994 ont permis de dégager le mur du pronaos sur une hauteur de 1,80 m ainsi que des fragments de corniches. L’aire sacrée abritait une série d’autels, des logements de prêtres.

    En 2002, les fouilles entreprises par Mme Anne-Marie Jouquand ont permis de dégager, devant l’escalier, une monnaie datant de Domitien, scellée dans un mur. Nous nous situons ici dans la zone du forum romain, ce qui suppose, en bordure de la rue Nationale, l’existence d’autres monuments autour de cette place principale de la ville romaine.



    L’emplacement du temple romain en bordure de la rue de Lucé et de la rue Nationale, élément du forum
    (X. Rodier : Un temple antique, rue Emile Zola, dans A propos d’Archéologie urbaine, n° 11, 1995)
    La présence du forum rue Nationale
    Déjà, en 1894, en creusant la salle des coffres du Crédit Lyonnais, qui se situait alors au 39 rue Nationale, à l’angle de la rue des Halles, et face au temple, ont été dégagés une grosse corniche de 3 tonnes, longue de 2,70 m, appartenant à un monument public du forum.
    Habitats gallo-romains rue de la Préfecture
    Sur l’ancien emplacement des presses de la Nouvelle République, on a découvert un habitat gallo-romain avec une structure de bois, datables de 50 après J.C. environ
    Habitat et thermes monumentaux sur le site du Lycée Descartes, rue de la Préfecture
    La construction, à partir de 2001, d’un nouveau bâtiment scolaire a permis la mise à jour d’un vaste habitat et de thermes monumentaux. L’édifice le plus ancien, (un rectangle de 3 m dur 2 m, daté entre 20 et 70 après J.C.) est construit sur des poteaux de bois calés avec des pierres. A la fin du 1er siècle après J.C., l’édifice a été en partie recouvert par la piscine des thermes publics dégagés par M. Nicolas Fouillet.

    La piscine, dont une partie des vestiges se situe sous les caves du lycée, se trouvait au centre une colonnade de forme rectangulaire de 20 m de large et de 40 m de long. A l’extrémité nord de ces thermes ont été repérés des traces de jardins antiques.



    Les fouilles au Lycée Descartes


    Les thermes sur le site du Lycée Descartes, en bordure de la rue Nationale
    La boire (chenal) de Loire rue des Minimes
    Rue des Minimes, le creusement du parking souterrain de l’hôtel de ville a permis de dégager une surface de tourbe et de vase noire servant de dépotoir. La boire traverse la rue Nationale d’Est en Ouest, et l’on sait que ce type de dépôt révèle des éléments intéressants pour l’archéologie : poteries, vaisselles, médailles, monnaies, statuettes tuiles, éléments d’architecture, etc...



    Le tracé du chenal (boire) antique. En hachuré, la ville romaine.
    (D. Dubant, Bulletin de la Société Archéologique de Touraine, 1993, p. 810)
    Un site artisanal découvert au 10 rue Gambetta, à l’ouest de la rue Nationale
    En 1995, lors de la construction d’un immeuble sur le site du n° 10 rue Gambetta, ont été découvertes des traces de bronze et de charbon de bois, preuves d’un établissement artisanal daté des années 30 à 40 après J.C. Selon les archéologues Christian Cribellier et Thierry Massat, le site « semble avoir fait partie d’une vaste zone artisanale liée à l’édification du centre monumental de la ville ».
    Le tronçon de la fortification du XIVème siècle
    La dernière grande fouille dont il est rendu compte dans l’ouvrage de Henri Galinié est celle préalable à la construction d’un parking souterrain en bord de Loire à proximité immédiate de la rue Nationale (parking Anatole France – direction Nicolas Fouillet). À part un dépotoir de boucherie du IIème siècle, les vestiges sont médiévaux : un grand tronçon de la fortification du XIVème siècle, et les rejets d’ateliers de tannerie qui ont laissé leur nom à ce quartier. Une quantité impressionnante d’objets en cuir, mais aussi de textiles, a été retrouvée dans un état de conservation souvent remarquable, datant de la fin des XVème et XVIème siècles. Ils avaient été rejetés au pied du rempart, dans le fossé compris entre ce dernier et le talus faisant une levée au bord du fleuve.

    Or cette enceinte se poursuit à l’est de la rue Nationale, ce qui signifie qu’elle se trouve enfouie sous le tracé prévu du tramway.



    L’opération menée par Nicolas Fouillet entre 1999 et 2002, préalablement à l’extension du lycée Descartes, fut aussi très riche d’enseignements, même si la stratigraphie avait été très arasée par des aménagements liés à la Seconde Guerre mondiale. Elle prouva que la ville antique s’étendait nettement plus au sud que les extrapolations faites jusque-là. De grands thermes publics, installés en bordure d’un paléochenal et de la voie nord-sud principale de l’agglomération, permirent une réévaluation de toute la topographie du centre-ville. Cette réflexion intégra également les fouilles menées en 2001-2002 par Anne-Marie Jouquand sur le temple circulaire, dont les observations vinrent compléter celles qui avaient été effectuées en 1951. Ces deux édifices, encadrant un espace vide (le forum ?), pourraient constituer le “ centre civique ”. C’est ce que révèle l’archéologue Henri Galinié dans : Galinié Henri (dir.), Tours antique et médiéval. Lieux de vie, temps de la ville. 40 ans d’archéologie urbaine, Supplément à la RACF n° 30, n° spécial de la collection “ Recherches sur Tours ”, Tours, FERACF, 2007, 440 p.

    Tous ces éléments démontrent l’existence, en bordure de la rue Nationale et même au-delà vers l’ouest, d’importants vestiges dont les éléments traversent la rue Nationale. Dès lors, des fouilles profondes doivent impérativement être conduites, dans les conditions de l’art, avant toute décision quant au tracé du tramway. En aucune manière, des « sondages » de quelques centimètres de profondeur ne sauraient répondre à ces exigences.

    Feignant d’ignorer ces nécessités et faute de procéder à des fouilles préventives profondes, sous contrôle des experts, les autorités en charge du projet du tramway commettraient une voie de fait pouvant s’apparenter à un acte iconoclaste.


    Fouilles près de la rue Nationale (photo Google Map du 16 mars 2007)

    Difficile accès au chantier

    10 août 2011, l'opacité semble de mise pour le chantier rue Nationale, comme on le comprend entre les lignes de
    cet article de la NR (sur la première photo on devine la destruction d'un collecteur des eaux usées du XVIIIème sècle)

    Les vestiges archéologiques de la rue Nationale ne seront pas étudiés !

    17 août 2011.

    L’arrêté préfectoral n° 10/0499 du 4 novembre 2010 impose « une fouille archéologique du site archéologique n° 37.261.096 AH correspondant à la rue Nationale depuis la rue Berthelot jusqu’à la place Jean Jaurès incuse, surface d’environ 2509 m2 ».

    Nous pensions donc être rassurés en pensant que les travaux de dévoiement des réseaux ne mettraient pas en péril les vestiges archéologiques et que les pelleteuses ne feraient pas disparaître à jamais ces éléments essentiels à la connaissance historique et archéologique du passé gallo-romain de la capitale de la IIIème Lyonnaise.

    L’endroit est en effet extrêmement sensible : on avait déjà découvert et fouillé il y a quelques années, à l’emplacement du Lycée Descartes, un important balnéaire antique et des traces d’ateliers et d’habitats rue Gambetta, sans oublier le temple de la rue de Lucé. A Angers et à Orléans, pour ne signaler que ces exemples, les travaux d’installation du tramway avaient été interrompus afin que, comme en dispose le Code du Patrimoine, les archéologues puissent fouiller dans des conditions scientifiques et techniques sérieuses durant quelques mois ; après quoi, les travaux peuvent se poursuivre.

    Ce que nous observons sur le terrain, rue Nationale, ne consiste qu’à effectuer quelques « grattages » fort superficiels, en même temps que l’étonnante rapidité avec laquelle, devant les archéologues, on s’emploie à tout recouvrir, à tout masquer et à tout cacher sous le sable et le béton !

    En réalité, le SITCAT cherche à sacrifier l’intérêt archéologique et historique aux seuls intérêts de la mise en place rapide du tramway.

    En voulez-vous la preuve incontestable ? Dans la Convention fixant les modalités administratives et financières relatives aux travaux de terrassement des fouilles archéologiques à Tours entre la ville de Tours et le SITCAT(annexe à la délibération n° 34 du 7 mars 2011, signée Jean Germain, président du SITCAT et Nicolas Gautreau, adjoint à la mairie) (documents ici et là) : on lit très clairement :
    Le diagnostic archéologique prescrit par arrêté n° 09/0316 du 5 août 2009 concerne notamment le suivi des travaux de déviation des réseaux. En centre ville, l’étude documentaire réalisée dans le cadre du diagnostic a mis en évidence la présence potentielle de structures archéologiques conservées. L’importance des terrassements induits par ces travaux rue Charles Gille et rue Nationale (depuis la place Jean Jaurès) va très vraisemblablement mettre au jour des vestiges qui du fait de la complexité des travaux et de leur importance potentielle ne pourront être étudiés dans le cadre de la mission de diagnostic archéologique (arrêté n° 09/0316 du 5 août 2009).

    Autrement dit :
    1. Les signataires de la convention reconnaissent que la présence de vestiges archéologiques très importants est plus que certaine.
    2. Mais qu’en dépit de cette existence, les archéologues ne pourront pas les étudier dans le cadre d’un diagnostic archéologique !

    Tout est dit...tout est même écrit !

    Le 1er septembre 2011
    La Nouvelle République revient sur les travaux en cours en un article (ici) où un responsable de l'INRAP assure que le protocole d'intervention permet de "demander jusqu'à trois jours d'interruption de travaux pour mener les fouilles à bien". Ne suffirait-il pas de trois heures ?

    En attendant, il y a quelque chose de bizarre que tait la NR : les travaux semblent stoppés rue Nationale.

    Le 2 avril 2012
    Rue Nationale, les recherches archéologiques ont apparemment été faites à la va-vite, pas grand chose n'a été trouvé. Il n'y a rien eu de comparables aux photos ci-dessus de zones très voisines. Dommage, mais là comme ailleurs, le rouleau-compresseur a tout balayé. Je clos cette page par un lien sur cet article montrant l'intérêt des recherches archéologiques en France.

    Voir aussi la page voisine : Tours, une ville d'histoire qui cache son histoire

    Alain Beyrand
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