Retour à la page d'accueil

    Tours mégaloville (janvier 2014), chapitres 8.9, 12.8 et 17.5

    Tours, une ville d'histoire qui cache son histoire

    8.9 Une ville d'histoire qui cache son histoire
    Complément :
    12.8 La culture instrumentalisée des maires mégalos
    Annexe :
    17.5 Vestiges gallo-romains et leçon d'histoire par Jean Royer

    8.9 Une ville d'histoire qui cache son histoire

    Sur le blog de la NR, en janvier 2012, un dénommé "Los Chouquetas", excédé des saccages municipaux, mettait en parallèle les projets de Germain avec ce qu'un autre maire, voulant promouvoir le patrimoine, aurait pu faire. "C’est la « bétonnisation » à outrance dans « Tours-city on the Loire valley » si, proche maintenant de la région parisienne ! Yo-yo...fini, l’attrait de Tours avec son charme si provincial, jadis tant aimé des touristes et promeneurs. Quid, des vestiges antiques et médiévaux, de son musée historique [le musée de cire "Historial de Touraine" fermé par Jean Germain] et archéologique digne de ce nom dans cette bonne « vieille ville de Tours » de jadis ? Ciment et béton sont rois de nos jours, aux seules initiatives de nos édiles municipaux, comme par hasard, tous férus d’art contemporain ! Puisque l’archéologie et ses sciences complexes liées, vous « embêtent » tant, vous coûtent si « chers » : alors, détruisez tout du passé de Caesarodunum, Bétonnez tout partout sous couvert de « Développement Durable » et des « Grenelle », des constructions dites « HQE »... ! Aucun vestige, ni d'amphithéâtre, ni de remparts, ni de thermes etc...ne sera intégré et rendu visible dans tous vos projets urbains. Que plus rien du bâti ancien, ne subsiste ! Pourtant, de nombreux pays (dont la Chine !), n’ayant pas ce Patrimoine monumental exceptionnel, nous jalousent et viennent en France pour les « visiter » or, Tours les fait disparaître... comme beaucoup de villes dites « modernes ». Pourtant, Marrakech, par exemple, est une « ville musée », elle ne s'en plaint absolument pas et ne reste pas figée, elle évolue, vite et bien mieux que Tours, le Tourisme, l’Economie s’en portent à merveille ! Comme quoi, cela aurait été tout a fait possible à Tours, mais la municipalité « turone », à hélas, décidé autrement de l’avenir, c’est fort dommage par nous tous !".


    Caesarodunum vers 150
    Tours et son Histoire, Bernard Chevalier, Privat 1985

    Effectivement à Tours, les vestiges gallo-romains ne sont guère mis en évidence, contrairement au Mans par exemple. D'abord il y a une frilosité à effectuer des recherches, ensuite quand le minimum minimorum est effectué parce que c'est obligatoire, tout est en fin de compte recouvert, l'immeuble à construire ou le parking à aménager sont prioritaires. Les exemples ne manquent pas. Des fouilles ont été effectuées rue de Lucé qui ont permis de dégager un magnifique temple romain. Tout a été recouvert pour édifier une salle de spectacle. Ce temple est situé à l'intérieur d'un forum, ce qui suppose, en bordure de la rue Nationale, l'existence d'autres monuments autour de cette place principale de la ville romaine. Non loin, un site artisanal et un vaste habitat avec des thermes monumentaux gallo-romain ont été découverts.

    Il n'est certes pas possible de garder tout cela à ciel ouvert, mais de là à ne rien montrer, il y a un manque flagrant de mesure et de respect archéologique. Si on a construit à Caesarodunum un des cinq plus grands amphithéâtres de l'empire romain, c'est qu'il y avait d'autres monuments dignes d'attention ! Même, devant le château de Tours où l'espace est disponible, tout a disparu, enseveli sous la terre et le gazon, comme si on avait honte de notre passé...

    L'AQUAVIT s'en est inquiétée depuis longtemps. Son cinquième journal de 2002, relate une rencontre avec un archéologue qui présente deux options pour les ruines devant le château : "Couvrir les vestiges d'un toit, ce qui représente un coût et peut soulever des difficultés d'ordre esthétique ; les laisser visibles sans protection, ce qui impose la nécessité de restaurer en permanence les structures qui se détériorent : c'est le choix fait en Grande Bretagne". La mairie de Tours, comme l'autruche, a donc préféré tout enterrer...


    Vestiges devant le chateau de Tours, avant qu'ils ne soient enfouis
    Google Map

    Lors des travaux pour le tramway, début mai 2012, des restes d'une construction avec tuilé ont été dégagés au 78 rue Nationale et à moins d'un mètre travaillait la pelleteuse. Il s'agissait à l'évidence d'un élément prolongeant les thermes découverts lors des travaux du lycée Descartes. Un professeur agrégé d'histoire a tenté de faire une photo. Impossible, car en une heure, tout a été enseveli. Visiblement, des ordres avaient été donnés. Circulez, il n'y a rien à voir ! Il ne fallait surtout pas alerter les autorités supérieures, car les travaux auraient été interrompus pendant plusieurs semaines et on devine la suite...

    Il semble, hélas, que ce soit presque une tradition dans notre ville que d'ignorer ces vestiges gallo-romains. C'est après-guerre, lors de la reconstruction des quartiers autour de la rue Nationale, ravagés par un gigantesque incendie en 1940, que l'on fit les erreurs les plus lourdes de conséquences. J'y reviens en annexe, ci-dessous.

    Certes le patrimoine moyenâgeux est davantage protégé, mais la mairie n'est pas particulièrement entreprenante, en particulier pour la chapelle Saint Libert, où la société archéologique a dû faire appel aux dons, et pour l'église Saint Julien qu'elle n'a pas voulu acheter à l'Etat pour un franc symbolique. Qui se rend vraiment compte que de 1444 à 1520, Tours a été capitale de la France, la ville où siégeait son roi ?


    La muraille entourant Châteauneuf,
    ville édifiée autour de la basilique St Martin, au Xème siècle

    Tours cité meurtrie, C.L.D. 1991

    Ce désintérêt s'est poursuivi en 2012 et 2013 avec l'arrivée du Tramway. La closerie de Tours Nord a été sauvée de justesse, le couvent des Recollets est en danger. Il n'est pas fortuit qu'on ait choisi des œuvres de Daniel Buren pour briser davantage encore la base patrimoniale architecturale de la ville. Il y avait pourtant bien mieux à faire, un lecteur de la NR s'en est expliqué sur le site du journal : "C'est pas très beau et c'est cher. Des artistes plasticiens sont présents à Tours, n'aurait-on pas pu organiser un concours ? Et je ne dis pas avec un jury populaire mais la moitié des votes pour le "public" et l'autre moitié par des "spécialistes". [...] Buren n'avait pas besoin de cet argent et les habitants n'avaient pas besoin de son œuvre. Par contre, ils auraient bien besoin qu'on soutienne les associations, qu'on développe les modes de garde pour les enfants... Ce n'est pas une question de goût, c'est une question de priorité ! Et ne me dites pas que c'est un investissement, les touristes ne vont pas venir à Tours pour Buren, par contre ils aimeraient sûrement que Balzac soit un peu plus mis à l'honneur, par exemple".

    Un jury populaire ? Mais quelle idée saugrenue à Tours en 2013... Dessiner la ville de demain est un sujet bien trop sérieux pour être laissé au peuple. Dans notre démocratie confisquée, c'est la chasse gardée de ceux qui pensent pour nous et savent ce que doit être notre "bien-être" standardisé.

    Jean-Marc Sérékian l'avait souligné dans son livre : "Il semble aujourd'hui bien naïf et même archaïque de croire que le patrimoine historique et culturel d'une ville, ou son charme et la chaleur de ses habitants, sont susceptibles d'attirer de nouveaux visiteurs. Manifestement, les municipalités misent pour leur part davantage sur le clinquant pour séduire en agressant l'œil".

    Il est symptomatique que la seule fois où les Tourangeaux ont eu à se prononcer en un référendum local, celui sur le pont Wilson en 1978, ils ont rejeté les deux projets de destruction et reconstruction pour préférer celui qui garantissait la survie du patrimoine, le pont du XVIIIème siècle. Et ce n'est pas pour autant qu'on veuille une ville-musée et garder systématiquement ce qui est ancien, je suis bien placé pour le dire puisque je me suis battu pour que la passerelle Fournier soit détruite et reconstruite.

    Revenons à Caesarodunum et à son amphithéâtre. Wikipédia signale qu'il "existe encore, à 4 mètres en moyenne avec ses grandes galeries de quarante mètres chacune et ses voûtes qui montent à 7 mètres de haut (les vomitoria), tout un quartier souterrain inexploité". A rendre public ?

    Voir aussi la page voisine : Le tram ignorera-t-il nos vestiges archéologiques ?

    Complément
    12.8 La culture instrumentalisée des maires mégalos

    Avoir de "grandes idées" ou mieux encore, carrément la folie des grandeurs ne relève plus de la pathologie mais s’impose comme une qualité essentielle pour être maire, même d’une petite ville. C’est ce qu’explique le sociologue Jean-Pierre Garnier dans un article de mars 2012 du site du journal "Article 11", titré "Aujourd'hui on attend d'un maire qu'il gère sa ville comme une entreprise". A partir de quelques exemples de villes européennes moyennes, il décortique les mécanismes de cette tendance forte à la démesure dans les projets urbanistiques. Notre autocrate local oublié n’est donc pas une exception.

    Mon propos s’inscrit dans le prolongement de ces analyses, la dérive "mégalo" des villes est assez stéréotypée et hautement contagieuse, avec les mêmes recettes et les mêmes effets : "Qu’est ce qu’une opération d’urbanisme prestigieuse aujourd’hui ? Un cabinet connu, un entrepreneur – si ce n’est pas Bouygues, c’est Vinci, si ce n’est pas Vinci, c’est Eiffage – et une cellule de « communication » privée. C’est le tripode de toute opération. Et les décideurs comme les créateurs se foutent de l’analyse sociologique : la population qui habite là doit dégager en périphérie, laisser sa place aux cadres à hauts revenus, à la matière grise". "Les maires PS sont presque tous comme ça. Ce n’est pas seulement une affaire d’égo, mais surtout d’« éco » : une affaire économique, une bonne affaire tout court. Aujourd’hui, on attend d’un maire qu’il sache vendre sa ville au capital et qu’il la gère comme une entreprise. La couleur politique (ou plutôt politicienne) des élus locaux importe peu". "Tous ces maires sont complètement mégalos. Je parlerais presque d’« orgasme mégalomaniaque »".

    Il va au delà en présentant d'autres leviers : "La thématique de la ville compétitive, est aujourd’hui l’obsession des municipalités. Pour remporter cette compétition, les villes cherchent à renforcer leur attractivité. Qui s’agit-il d’attirer ? Toujours les mêmes : les « investisseurs », d’une part, et la « matière grise », de l’autre. Autrement dit : les banquiers, les patrons de firme, les managers, les promoteurs, les cadres, les ingénieurs, les techniciens de rang supérieur... Il s’agit de dérouler le tapis rouge ou vert — développement urbain durable oblige – devant les exploiteurs et la petite bourgeoisie intellectuelle, grosse consommatrice d' « évènements culturels »". A Tours aussi on n'a pas fait pas dans la demi- mesure, on met les bouchées culturelles doubles : le Nouvel Olympia, le centre d'Art Contemporain, les expositions de prestige se sont développés au détriment de l'Historial de Touraine ou du musée du gemmail aujourd'hui disparus pour ne pas être assez "classe" et n'avoir eu aucun soutien municipal...


    Carte de présentation de l'Historial de Tours, annexe du musée Grévin

    Le musée du gemmail était unique en son genre. Picasso, Cocteau, Braque se se sont essayés à cet art intimement lié à la ville de Tours. Comme pour l'Historial, la mairie n'a rien fait pour promouvoir ce musée, elle voulait surtout récupérer l'hôtel particulier (hôtel Raimbault) qui l'abritait pour une juteuse opération immobilière. 587 m2 de surface habitable en plein centre ville, transformés en douze logements de standing entre 230.000 et 490.00 euros chacun.


    Le musée du Gemmail
    Illustration de la page L'art de la transparence et de la lumière

    La mairie fait siennes tous les évènements culturels, ils servent de matière première riche et renouvelée à son service comm'. Par contre, la culture populaire trop incontrôlable est rejetée, méprisée.

    Ce que Jean-Pierre Garnier analyse dans cet article se retrouve dans l'emprise Buren que Jean Germain a imposé aux Tourangeaux, et s'il n'a pas directement utilisé la "démocratie participative" comme d'autres, il a été dans le même sens avec son puissant réseau de propagande : "Les plus dangereux sont les zozos qui avancent masqués derrière la prétendue « démocratie participative ». Un pléonasme ridicule mais significatif. Il y a une expression dont ils raffolent : « Il faut que les gens s’approprient le projet. » C’est d’une hypocrisie folle. Parce que cela se passe toujours pareil, à Lyon, à Grenoble ou à Bordeaux : les habitants vivant là doivent partir parce qu’ils n’ont plus les moyens d’y résider".

    Un lecteur de l'article en ligne a émis une remarque logique, anticipative et inquiétante pour l’avenir : "Je m’étonne de ne pas trouver le terme mafia dans le texte, car là, ça en est, ça roule exclusivement pour le Capital. Il n'est plus du tout question de service public". Faut-il nous consoler que notre "chef d’entreprise", parfois qualifié de "parrain", ne soit pas encore cité dans l’article ? Sa relative discrétion, par rapport à d'autres cadors tel Georges Frêche à Montpellier, ne le rend-il pas plus nocif ?

    Annexe
    17.5 Vestiges gallo-romains et leçon d'histoire par Jean Royer


    Préfacé par Jean Royer, nous y reviendrons, le livre de Jeannine Labussière (texte) et Elisabeth Prat (photos), "Tours, cité meurtrie", édité par CLD en 1991, présente les dégâts du gigantesque incendie qui dans la nuit du 18 au 19 juin 1940 ravagea le centre de Tours. La destruction des canalisations d'eau lors de l'arrivée des troupes allemandes avait empêché d'arrêter les flammes. Le livre décrit aussi la reconstruction et l'enfouissement précipité de vestiges gallo-romains, qui auraient pu être mis en exergue, ainsi que des restes carolingiens et du temps de Louis XI.

    "Le souci de préservation patrimoniale a rencontré l'incompréhension, le mépris et la colère des sinistrés en général qui voyaient là des mesures dilatoires pour une reconstruction attendue depuis plus de dix ans, des entrepreneurs et des architectes qui redoutaient les atermoiements. Ainsi les amis du patrimoine furent-ils brocardés, on les surnommait "les béotiens" ou plus méchamment les "archéomaniaques". [...]

    Le sort de l'hôtel Beaune de Semblançay fut remis en question. L'aile de pierre et de brique (très proche de la rue Nationale) construite par le célèbre financier [Jacques de Beaune, fils de Jean] méritait d'être conservée, elle aurait été une rupture, au milieu des murs uniformes et froids que l'on proposait ; elle fut détruite ainsi que les deux étages de cave dont le voûtement était remarquable. On conserva la façade sud et la chapelle classée à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. [...]

    « La tour Saint-François-de-Paule » bien que classée avait disparu en 1943 ; des pressions furent exercées pour que la salle capitulaire et les celliers (ces derniers en particulier) fussent livrés aux démolisseurs.

    Un autre secteur pouvait être protégé : celui du campus Sancti Martini. Certains, dont M. Massiet du Biest, conservateur des archives départementales, avaient souhaité conserver la partie proche de la rue Néricault-Destouches avec la remarquable fenêtre carolingienne, et aménager une allée-jardin longeant les anciennes douves jusqu'au coude de la rue Baleschoux, qu'on pouvait compléter par un original circuit souterrain reliant par des caves les tours du Xème siècle. Ces suggestions furent rejetées ; les travaux commencés en mars 1950 dans l'îlot S entre les rues des halles et Baleschoux noyèrent dans le béton un ensemble unique par sa valeur archéologique et historique. Un peu plus tard, le tour Foubert, toujours habitée, située dans l'îlot R, fut abattue en 1952 ; elle aurait pu être conservée à peu de frais, il suffisait d'accepter qu'une légère courbe de la rue Marceau la contourne.

    Enfin, dernier avatar de la reconstruction, l'impossible arriva alors qu'on attaquait le creusement de l'îlot I, à l'angle de la rue Nationale et de la rue Néricault-Destouches, on découvrit à une profondeur de cinq mètres une énorme construction gallo-romaine des Ier et IIème siècle après Jésus-Christ, un fanum, temple circulaire de cinquante mètres environ de diamètre dont une partie avait été utilisée jadis pour les constructions du quartier. Promptement caché par des palissades, il disparut définitivement."

    L'ouvrage présente d'autres vestiges détruits, comme des restes de l'enceinte de Châteauneuf du Xème siècle, avec plusieurs tours. La préface est signée Jean Royer. L'ancien instituteur y brosse les heures de gloire de sa ville, une gloire qu'il essaya de prolonger à sa manière. En voici deux extraits, rappelant les gouvernances de Saint Perpet et de Louis XI.

    "La ville aux trente-cinq clochers, grand centre de la chrétienté, devient le carrefour de l'occident. L'éclat de ses richesses se propage à travers l'empire. Le rayonnement de Saint Martin suscite un grand mouvement le long de ces axes commerciaux et culturels. Route de Saint-Jacques de Compostelle, navigation fluviale de Loire se croisent à Tours, capitale du royaume, au cœur des résidences des rois de France. [...]

    L'installation de Louis XI au Plessis-lès-Tours, confère à la ville de Tours le titre de capitale du royaume, de fait. Comment ne pas bénéficier dès lors de toutes les caractéristiques liées à cette situation ? Capitale politique et artistique, la ville de Tours va se développer de notable façon, tant au niveau économique qu'industriel. La population va croître et se développer, la ville, de ce fait, va s'étendre hors de l'enceinte du XIème siècle. Ce fut l'époque qu'aujourd'hui on qualifie de « grand siècle de Tours »".

    Alain Beyrand, Janvier 2014

    P.-S. : 2015, rien ne change. On découvre un puits romain, place du Grand-Marché, et on le camoufle... Voir cet article de la NR et celui-là.
    Retour à la page Tours Mégaloville
    Retour à la page d'accueil