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    La basilique Saint Martin du Vème siècle à Tours,
    érigée par l'évêque Perpet

    et la basilique précédente élevée par l'évêque Armence
    et celle actuelle de l'architecte Laloux
    Martin et les Tourangeaux


    Sommaire
    1. La fabuleuse basilique érigée par Perpet
    2. Les premiers évêques de Tours, jusqu'à Perpet
    3. Neuf évêques de Tours héritiers de l'aristocratie gauloise
    4. Martin et les citadins de Tours
    5. Martin et les ruraux de Touraine
    6. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller
    7. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois
    8. Martin : une intolérance qui ne va pas jusqu'au fanatisme
    9. Edifications et illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié
    10. Les quatre basiliques Saint Martin à Tours
    11. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence
    12. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin
    13. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet
    14. Les décorations et les poèmes de la basilique de Perpet
    15. Les 520 ans de vie de la basilique de Perpet
    16. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique de Perpet
    17. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique de Perpet
    18. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins
    19. Grégoire de Tours et le culte de Martin
    20. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin en la basilique de Perpet
    21. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique de Perpet
    22. Du Vème au XIXème siècle, Casimir Chevalier relie Perpet à Laloux
    23. Débat autour des fouilles et de la restitution de Jules Quicherat
    24. L'hommage répété à Perpet


    Préambule extrait du chapitre "550 Ansbert le sénateur, les évêques et la survivance de l'aristocratie gauloise" de la page "Victorina, souveraine des Gaules"
    Un autre chapitre, celui sur "Martin apôtre bagaude" reprend, de façon aménagée, le chapitre de même titre dans cette même page "Victorina".

  1. La fabuleuse basilique érigée par Perpet

    Arrière petit-fils de sainte Paule, ou Paula (347-404), épouse d'un sénateur de Rome, descendante de l'empereur Vespasien, qui a créé la branche féminine de l'ordre de saint Jérôme, l'évêque de Tours Perpetuus / Perpetus / Perpétue / Perpète / Perpet, décédé en 491, fait élever en sa cité la première grande basilique Saint Martin, dont la construction est terminée en 471. Remplaçant une modeste chapelle en bois déjà nommée "basilica", construite vers 437, 40 ans après la mort de Martin de Tours (316-397), cette "magnum opus" de l'art préroman, abritait le tombeau de Martin.

    Selon Charles Grandmaison (1824-1903), elle était "non seulement la plus célèbre et la plus fréquentée, mais encore la plus magnifique de l'ancienne Gaule". Elle faisait l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui ont pu la voir. Une attraction pour les pèlerins ! Même si elle n'était guère un reflet de l'humilité de Martin... Clovis y fut couronné en 508, sa veuve Clotilde habita longtemps à côté (lien). Charlemagne y vint en 800 avant son couronnement à Rome, sa femme Luitgarde y fut inhumée (lien). C'était alors, avec Rome, le principal lieu de pèlerinage chrétien en occident.

      
    A gauche, Perpet dirigeant la construction, extrait d'un calendrier de Jacques Callot (1592-1635).
    Au centre, la basilique de Perpet selon la "coupe longitudinale" (ici) dans la restitution de Jules Quicherat (1814-1882)
    + trois autres schémas de la basilique : 1 2 3. On pourra lire aussi une chronique de Francis Salet (1909-2000).
    A droite, Clotilde dans la basilique en prière au pied du tombeau de Martin, tableau de Carle Van Loo (1705-1765)
    (musée des Beaux-Arts de Brest, lien) + variante du même auteur (lien).

    Grégoire de Tours en parle "avec une sorte d'enthousiasme". Selon lui, la basilique avait 160 pieds de long (47 m selon le pied romain), 60 de large (18 m) et 45 de haut (13 m), ces mesures ayant été corrigées en 53, 20 et 45 m, notamment par Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin" 2000]; elle était percée de 52 fenêtres et de 8 portes, et l'on comptait dans l'intérieur 120 colonnes. Elle comprenait deux parties, la nef et le sanctuaire, ce dernier possédant à lui seul 32 fenêtres. Elle était ornée de mosaïques décoratives et figuratives.

    Elle subit un incendie partiel en 558, fut détruite par les Vikings en 853 et en 903 et enfin par un grand incendie accidentel en 997. Puis reconstruite en 1014 et en 1902. Ce dernier monument, toujours en place, est directement inspiré par la basilique de Perpet, comme le montre ce document de Jessica Basciano : "Ce projet faisait référence consciente à la spéculation archéologique sur l’église du Vème siècle, surtout celle de Jules Quicherat".



  2. Les premiers évêques de Tours, jusqu'à Perpet

    Gatien n'est pas le premier évêque de Tours. Durant des siècles, les premiers évêques de Tours ont été ceux cités par Grégoire de Tours (19ème évêque de Tours, de 573 à 593). En décembre 1980, une thèse (intégralement consultable) de Luce Pietri, éditée en 1983 sous le titre "Tours du IVème au VIème siècle" (intégralement consultable) a rétabli des faits plus proches des documents du Vème siècle, dénonçant ce qui apparaît légendaire et contraire aux faits historiques reconnus. C'est ainsi qu'il apparaît très probable que Gatien n'ait pas existé, ou n'ait pas exercé comme évêque (pages 31 à 33). Luce Pietri est même catégorique : "Quelque soit sa provenance, le nom de Catianus [Gatien] ne saurait en tout cas être maintenu en tête de la liste épiscopale de Tours". Ce serait donc à un personnage imaginé par Grégoire de Tours (ou inventé par quelqu'un en qui il avait confiance) que serait dédiée la cathédrale de Tours. Tout ce qu'on raconte sur Gatien, par exemple sur cette page du site reflexionchretienne, apparaît faux.

     
    Qui défendra l'existence de Gatien ? Depuis la démonstration de Luce Pietri, hormis quelques écrits peu répandus, Gatien continue à être considéré comme le premier évêque de Tours alors que personne n'a, semble-t-il, avancé le moindre argument prouvant le moindre indice de son existence avant les révélations tardives de Grégoire. Il serait peut-être possible d'en trouver en s'appuyant sur de vieux écrits en latin, tel le "Sancta et Metropolitana Ecclesia Turonensis" de Jean Maan, daté de 1667. L'auteur a eu accès à des documents d'archives dont nombreux ont été perdus à la Révolution. Il présente quatorze siècles de la vie des évêques de Tours, à commencer par plusieurs (très grandes) pages sur Gatien. Une seconde partie traite de l'histoire des conciles et synodes tenus dans la province. Cet imposant ouvrage (dont sont tirées ces deux photos, la seconde présentant le liste des évêques de Tours selon Grégoire) est disponible à la librairie ancienne Denis de Tours (en octobre 2019).

    Luce Pietri écrit aussi que Brice s'est très peu soucié du culte de son prédécesseur Martin et qu'il fut un temps exilé et remplacé principalement par Armentius / Armence, avant de revenir assagi après le décès de ce dernier (voir ci-après le chapitre sur Armence). Sur ces bases, voici les deux listes des premiers évêques de la capitale martinienne, avec les liens vers Wikipédia (qui se base encore, ici, en septembre 2019, sur la liste de Grégoire) et dates d'exercice de la fonction  :

    Selon Grégoire de Tours  Selon Luce Pietri
    Gatien / Catianus (251-304)1Lidoire / Litorius (338-371)
    Lidoire (341-371)2Martin / Martinus (371-397)
    Martin (371-397)3Brice / Brictius (397-430, 436-442)
    Brice (397-442)4Armence / Armentius (430-436)
    Eustoche (442-459)5Eustoche / Eustochius (442-459)
    Perpet (459-489)6Perpet / Perpetuus (459-489)
    (plusieurs dates sont imprécises, notamment pour Brice et Armentius)
    (Perpet est un neveu de son prédécesseur Eustoche, lequel est neveu de sainte Eustochie,
    fille de sainte Paule, dont Perpet est ainsi l'arrière petit-fils)
    (hormis Armence, tous ces évêques sont canonisés)
    (Armence eut Justinien / Justinianus pour prédécesseur, qui n'exerça sa charge que brièvement)
    (Luce Pietri n'a pas effectué de numérotation, celle qui lui est ici attribuée a aussi pour but
    de se rattacher rapidement à la numérotation de Grégoire, d'où la non prise en compte de Justinien)
    (dans sa première présentation, Grégoire prend en compte Justinianus et Armentius)
    (Armentius est traduit en Armence et non Armand / Armantius)
    Deux ans après sa thèse, en 1982, Luce Pietri publia une étude (intégralement consultable) de 70 pages titrée "La succession des premiers évêques tourangeaux : essai sur la chronologie de Grégoire de Tours". On pourra s'y référer pour comprendre les deux numérotations utilisées par Grégoire (c'est la seconde qui est présentée ci-dessus, celle habituellement reprise, Armentius est sur la première)
    + extrait de cette étude, un tableau des deux listes de Grégoire présentant les premiers évêques

    Sur l'évêque Perpet / Perpetuus, outre la page Wikipédia, on pourra consulter la biographie en quatre pages du site orthodoxievco, sachant que quelques éléments sont contestables, notamment le testament est probablement un faux. Sur des bases historiques plus solides, on se basera sur la thèse de 1980 qui vient d'être citée, surtout les pages 131 à 169.

    Lidoire, le premier évêque de Tours. 17 ans après sa thèse, dans le colloque 1997 de Tours sur Martin, Luce Pietri revient sur les débuts de l'évêché de Tours, résumant des éléments de son étude : "L'Eglise de Tours avait été fondée, non comme le prétendra plus tard Grégoire, aux temps glorieux des persécutions, mais récemment à la faveur de la Paix de l'Eglise, vers 337/338. Son premier évêque, Litorius [Lidoire], le prédécesseur de Martin, avait rassemblé un petit troupeau composé essentiellement de citadins. A l'intention de ce dernier, il avait élevé, dans la ville ceinte des murs, son ecclesia, la modeste église cathédrale où il réunissait chaque dimanche et lors des grandes fêtes annuelles le peuple chrétien ; il avait aussi dans le suburbium occidental aménagé, à l'intérieur d'une maison cédée par un sénateur, une basilique funéraire destinée à abriter son dernier repos. Mais il n'avait pas tenté d'évangéliser les campagnes de son diocèse dont l'étendue coïncidait à peu près à celle de l'actuel département d'Indre et Loire."

    Eustoche défend la romanité. Probablement né à Rome, enfant de Romains, Eustoche est un petit-fils de sainte Paule, riche aristocrate romaine ardemment convertie au christianisme. Luce Pietri [page 104 de sa thèse] : "A une époque où subsistait encore un fragile espoir pour la cause romaine en Gaule, Eustochius s'inquiétait déjà des défaillances possibles de l'esprit civique dans les communauté gallo-romaines et s'efforçait de les prévenir : en 453, au concile d'Angers qu'il présidait, il fit adopter une résolution frappant d'excommunication tout clerc qui livrerait à l'ennemi sa cité. Avec les armes spirituelles qui étaient à sa disposition, l'Église de Tours s'associait au combat mené par les derniers défenseurs de la romanité en Gaule." Avant la fin de l'empire romain en 476, la Touraine tomba aux mains des Wisigoths vers 471, au milieu de l'épiscopat de Perpet, quand sa basilique se termine.

    Tours, une ville tôt christianisée. En sa thèse [page 35], Luce Pietri situe l'épiscopat de Tours en son environnement des autres épiscopats gaulois du IVème siècle : "A considérer ce que l'on sait de l'histoire du christianisme dans l'Ouest de la Gaule tout entier, on a toutes raisons d'accepter la date de 337/338 comme celle de la création de l'évêché de Tours. Dans ces régions, avant la venue de Martin, bien peu de gens avaient entendu parler du Christ, comme le remarquaient l'évêque Eufronius de Tours et six de ses collègues, détenteurs de sièges voisins, dans une lettre adressée entre 567 et 573 à la reine Radegonde. Quant à la hiérarchie épiscopale, ce n'est que tardivement et de façon très lente qu'elle s'est organisée. Ainsi, dans le cadre de la province de Lyonnaise Seconde telle que la réforme de Dioclétien l'avait définie, seule Rouen, une ville importante qui devint alors métropole administrative de la nouvelle province, est sûrement dotée d'un siège episcopal avant 313 ; à Angers et à Nantes, toutes deux situées sur la Loire dans une position analogue à celle de Tours, ainsi qu'au Mans, la présence d'un évêque n'est pas historiquement attestée avant le milieu du IVe siècle. Partout ailleurs il faut attendre le Ve siècle, voire le siècle suivant, pour qu'apparaisse un siège episcopal."

    La thèse de Luce Pietri, avec des illustres historiens comme président (Jacques Fontaine) et rapporteur (André Chastagnol), est une remarquable étude critique de l'Histoire. Il est peu compréhensible qu'un tel travail n'ait été reconnu que dans un cercle restreint d'érudits et que ses conclusions n'aient pas changé la vision que l'on a de cette séquence d'évènements. Sulpice Sévère, qui écrivit la "Vita Martini" du vivant même de Martin, n'est pas un historien mais un panégéryste qui ne peut pas être toujours pris au premier degré, comme l'a fait Grégoire de Tours en son Historia Francorum. Ses récits doivent être considérés selon une "critique raisonnée et tempérée", comme l'a écrit Luce Petri et comme l'a fait Jacques Fontaine en sa traduction commentée de 1969 (ici un article complémentaire de sa part). De plus, pour Gatien, Sulpice Sévère ne le cite même pas, Grégoire est le premier à en parler, trois siècles après une existence qui n'a laissé aucune trace...


    Perpet en sa basilique, devant le tombeau de Martin (XIXème siècle) et deux autres représentations



  3. Neuf évêques de Tours héritiers de l'aristocratie gauloise

    Au VIème siècle, des évêques qui savent imposer leur autorité aux rois. Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (C.L.D. 1962) souligne que "L'Eglise de Tours doit sa vitalité d'abord à l'exceptionnelle qualité de ses évêques. Peu de cités peuvent se flatter d'une pareille lignée de grands pasteurs, issus presque tous de l'une des plus illustres familles familles épiscopales de la Gaule, les Gregorii, "riches" sénateurs arvernes. Formés selon les règles du cursus canonique , bâtisseurs d'églises, législateurs attentifs, animateurs des conciles, ils assument aussi toutes les tâches que rejettent les Mérivingiens : l'assistance aux pauvres et aux prisonniers, le rachat des esclaves, l'enseignement, la justice à l'occasion...". Si l'auteur va trop loin en disant que "presque tous" les évêques étaient arvernes, il n'en cite d'ailleurs que quatre, il n'en demeure pas moins qu'il semble qu'il y en eut au moins 8 sur les 17 successeurs de Martin (le 2ème évêque) : Eustoche /Eustochius (le 4ème), son neveu Perpet / Perpetuus (5ème), Volusien / Volusianus (6ème, peut-être neveu de Perpet), Verus (8ème), Ommat / Omace / Ommatius (12ème), Injuriosus (15ème), Euphrône / Euphronius (18ème, arrière petit-neveu de Ommatius), Grégoire de Tours (19ème, fils d'une cousine germaine d'Euphronius).

    A ces huit noms, Luce Pietri, en sa thèse de 1984 [page 135], ajoute Francille / Francillon / Francilio, 14ème évêque : "Grégoire de Tours devait affirmer plus tard « qu'à l'exception de cinq évêques, tous ceux qui avaient exercé l'épiscopat à Tours avaient eu des attaches avec la famille de ses parent » avec en note : "Le propos de Grégoire qui répond à des attaques personnelles — on lui reproche d'être un Auvergnat, étranger à Tours — ne peut être pris au pied de la lettre : parmi les prélats qui, depuis la mort de Martin, l'ont précédé sur le siège tourangeau (16 ou 18 selon que l'on recense ou non Justinianus et Armentius, les deux prélats élus contre Brice), six seulement reçoivent de l'historien le titre de sénateur (Eustochius, Perpetuus, Volusianus, Ommatius, Francilio, Eufronius). Le nombre des évêques qui, n'appartenant pas à l'ordre sénatorial (et parfois issus, au témoignage de l'historien, de milieux assez humbles), ne pouvaient guère être apparentés à sa famille est donc bien supérieur à cinq. Il est bien certain cependant que Grégoire n'aurait pas fait une telle déclaration, si des liens de parenté ne l'avaient pas réellement uni à tous ou presque tous les évêques tourangeaux de rang sénatorial."


    D'oncles à neveux, trois évêques de Tours, 5, 6 et 7ème, se succèdent : Eustoche, Perpet (avec sa basilique) et Volusien.
    [bas-relief de l'église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Thierry Cantalupo]

    Ces évêques, représentants d'une famille aristocratique auvergnate, descendent aussi de l'aristocratie romaine puisque Eustoche, le premier de ces huit, et Grégoire le dernier, et probablement les six autres descendaient de sainte Paule (347-404), aristocrate romaine fondatrice de la branche féminine de l'ordre de saint Jérôme, un des quatre pères de l'Eglise latine, traducteur en latin de la bible [+ deux tableaux généalogiques : 1 2, lien sur la page principale]. Cette continuité est une force : "Saint Martin fut le "patron des rois", presque tous firent le pélerinage au saint tombeau, pas un n'osa braver jusqu'au bout sa redoutable puissance. Il est significatif que les évêques de Tours aient seuls obtenu l'exemption du fisc et qu'ils aient constamment résisté aux vélléïtés despotiques des Mérovingiens.".

    Volusien, un évêque de Tours exilé par les Wisigoths Les Wisigoths s'emparent de la ville de Tours probablement en 471, sous le règne d'Euric, fils de Théodoric Ier. L'occupation, sous la religion arienne, persécutrice de la foi catholique, dura 35 années jusqu'en 507, sachant qu'il semble que la ville fut prise temporairement par les Francs entre 494 et 496 puis vers 498. C'est dans ce contexte que l'évêque Volusien, succédant à Perpet en 489, va être exilé.


    Alaric II et Clovis, les rois des Wisigoths et des Francs, signent la paix à Amboise en 501. "La conférence eut lien sur les cinfins des deux royaumes, dans la petite île Saint Jean [aujourd'hui île d'or], au milieu de la Loire. En s'abordant, les deux princes s'embrassèrent. [...] Alaric toucha la barbe de Clovis et Clovis celle d'Alaric, témoignage d'une amitié éternelle." ["La Touraine ancienne et moderne", 1845, dessin de Lacoste Aîné, commentaire de Stanislas Bellanger] Six ans plus tard, la guerre reprenait et, à la bataille de Vouillé, selon certaines sources, Alaric est tué en combat singulier par Clovis.

    Mais d'où vient-il ? Dans son livre (intégralement consultable) "La vie de Saint Volusien, evêque de Tours et Martyr, patron de la ville de Foix", paru en 1722, le père De Lacoudre écrit : "Saint Volusien que la ville et le pays de Foix où il est honoré d'un culte particulier appellent Volusia Voulsia ou Bolsia était originaire d'Auvergne et né peut être dans la capitale de cette province qu'on appelle aujourd'hui Clermont. D'autres assurent avec moins de vraisemblance qu'il était natif de Lyon où nous ne voyons point qu'il ait fait sa résidence ordinaire comme à Clermont et où il étoit lié d'amitié avec ce qu il y avait de plus grand. Il étoit de plus fort proche parent ou comme quelques modernes parlent neveu de l'illustre saint Perpet ou Perpétue son prédécesseur au siège de Tours, comme Perpet l étoit de saint Eustoche qui au rapport de MM Baillet et de Savaron était né Auvergnat. Ils étaient tous trois très riches d'une famille noble et ancienne et d'une race de sénateurs dont l'Auvergne était alors remplie. Un manuscrit sans date et très moderne le fait sortir de l'empereur Volusien mais sans preuves."

    Puis, parlant de Sidoine Apollinaire (430-486), écrivain, sénateur romain, évêque de Clermont : "Nous pourrions dire avec plus de certitude qu'il était de la famille des Aniciens puisqu'il était parent d'Omace et de Rorice, évêque de Limoges qui le qualifie comme tel dans la lettre qu'il lui écrivit étant évêque de Tours, ou assurer positivement avec l'auteur du livre intitulé "L'Eglise de Tours ornée des vertus de ses évêques" qu'il était de la maison des Sidoines Apolinaires dont le père et l'ayeul avoient commandé dans les Gaules comme préfets du Prétoire et alliés à la maison de l'empereur Avitus par le mariage de Papianille sa fille avec Sidoine qui qualifie en plus d'un endroit Volusien de son frère. [terme d'amitié oiu de parenté ?] [...]Volusien avait encore une illustre parente à Tours, c'étoit Fidie Julie Perpétue à laquelle son frère qui en étoit évêque laissa par testament une croix d'or émaillée avec des reliques du Seigneur qu'on ignore. Nous ne rapportons ici toutes ces circonstances que pour faire remarquer au lecteur que Volusien tenant à tant de saints ne pouvoit manquer de l être lui même. [...] Volusien ayant ainsi satisfait à la coutume des Romains qui vouloit que les jeunes gens s'engageassent à l'âge de 17 ans à la milice ce que l exemple de saint Martin et de Sidoine justifie assez et ayant servi les dix ans prescrits aux fils des sénateurs pour pouvoir monter aux hautes charges, il se maria quelque temps après avec une fille de la maison des Omaces citoyens et sénateurs d Auvergne qui étaient extrêmement riches. [...] Ce mariage ainsi fait fut comme nombre d'autres heureux dans les commencements et fort malheureux dans la suite."

    Volusien se tourne ensuite vers l'Eglise et, sous l'occupation des Wisigoths ariens, en 491, "le peuple de Tours trouva en Volusien l'évêque qu'il demandait", tant il était un évident continuateur de son oncle Perpet. En 495, Alaric II, fils d'Euric, le fait arrêté. Luce Pietri : "Volusianus, « soupçonné par les Goths de vouloir se soumettre à la domination des Francs », fut frappé d'une sentence d'exil, durant la septième année de son épiscopat. Le régime de détention auquel il fut soumis lui fut rapidement fatal." Il meurt en 498, peut-être à Toulouse ou dans la vallée de l'Ariège, sans doute de mort naturelle mais dans des circonstances obscures qui permirent de l'ériger en martyr. Sa légende riche en miracles rehaussera la célébrité des comtes de Foix, qui se considèrent comme ses protégés. A Foix, une église abbatiale Saint Volusien est érigée, classée monument historique en 1964.


    Martyre de Volusien selon un chapiteau roman du XIIe siècle [musée du château de Foix, Wikipédia]
    Ce martyre n'est pas attesté par les textes d'époque. A ce sujet, on pourra consulter l'étude de Florence Guillot
    "Saint-Volusien au Moyen-Age, une abbaye à l'ombre du château de Foix".

    Son successeur Verus est aussi exilé par les Wisigoths Luce Pietri raconte ce qui s'est passé à Tours après le départ de Volusien : "Alaric autorisa alors, dans un esprit d'apaisement, l'Église de Tours à lui donner un successeur; mais le nouvel élu, Verus, soupçonné à son tour de zèle pour la cause de Clovis, fut lui aussi contraint de prendre le chemin de l'exil." L'angevin Licinius lui succéda en 507, probablement après la victoire franque de Vouillé.

    Charles Lelong, suite : "On peut aussi avancer que le niveau intellectuel, relativement à d'autres diocèses, paraît assez élevé. Dès le début du VIème siècle, une école est mentionnée à Tours, sans doute l'école épiscopale. [...] Nous savons d'ailleurs que la Touraine du VIème siècle appartenait à cette petite partie de la Gaule qui maintenait la "civilisation de l'écrit".". A cette époque de bouleversements profonds, de rupture avec l'empire romain et de royautés mérovingiennes fractionnées et changeantes, la continuité, la cohérence et la pérennité de l'action épisocopale exerçant , davantage que la royauté, la gouvernance du diocèse de Touraine devait être perçue comme un réconfort très appréciable...

    La survivance gauloise et romaine par l'aristocratie épiscopale. En sa thèse de 1980, Luce Pietri pousse l'analyse plus loin, en élargissant l'exemple tourangeau [page 137] : : "L'accession au siège de Tours de ces prélats, qui appartenaient par leur naissance et leur formation à l'élite sociale de l'époque, eut une influence décisive sur les destinées de la cité ligérienne. Le fait est d'ailleurs loin d'être unique, comme en témoigne l'histoire contemporaine de plusieurs autres villes de Gaule, celles de Clermont, de Bourges ou de Limoges, pour s'en tenir à quelques exemples d'églises voisines. Les nobles rejetons de grandes familles, que le malheur des temps incitait à renoncer aux vains et fragiles prestiges du monde, auxquels leur attachement à la cause romaine interdisait aussi de poursuivre une carrière politique sous la domination barbare, trouvaient dans l'exercice de la charge épiscopale à concilier leurs ambitions sociales, détournées du siècle vers l'Eglise, et leurs pieuses inclinations. Et surtout ces prélats de haut lignage mettaient au service des communautés qui leurs étaient confiées les qualités et les vertus traditionnellement déployées par leurs ancêtres au service de l'Etat. Tout d'abord les avantages d'une formation intellectuelle qui les préparait et les aidait à assumer leur tâche, en aiguisant la conscience de la mission qui leur était dévolue : celle de sauvegarder, dans un monde que la barbarie et l'hérésie menaçaient de submerger, un héritage où se mêlaient la tradition culturelle héritée de Rome et le dépôt sacré de la vraie foi ; des capacités aussi administratives et de diplomates et plus encore l'aptitude à évaluer les situations politiques et à prendre les décisions que leur imposait leur sens des responsabilités publiques. Leur position sociale enfin leur procurait des moyens d'action et d'influence qui n'étaient pas négligeables : un réseau de relations haut placées, grâce auxquelles ils se tenaient informés de l'évolution de la conjoncture ; des ressources financières personnelles importantes qu'ils pouvaient consacrer à l'édification matérielle et morale de leur Eglise."

    Luce Pietri revient sur l'importance de Perpet : "Si Eustochius d'une part, Volusianus et Verus de l'autre, moins favorisés par la durée et par les circonstances, sont un peu éclipsés par l'éclat du règne de Perpetuus, ils ont cependant, l'un préparé, les deux autres prolongé l'action de ce dernier, travaillant à l'oeuvre commune dans une continuité de vues qui prend l'allure d'une politique dynastique maintenue pendant plus d'un demi-siècle."

       
    Calvaire en béton situé sur le parvis de l'actuelle basilique Tours, nommé "La charité de saint Martin de Tours".
    Il représente les trois plus importants évêques de Tours, tous trois canonisés : à gauche Grégoire, 19ème évêque,
    au centre Martin dans la scène du manteau partagé, 2ème évêque, à droite, Perpet, 6ème évêque.
    C'est une oeuvre du sculpteur tourangeau Henri Frédéric Varenne (1860-1933).
    [photos de gauche et droite du site "Un regard sur Tours", lien, avec d'autres photos du calvaire]

    Aux VIIème et VIIIème siècles, des évêques soumis à la volonté des rois. Mais comme le souligne ensuite Charles Lelong, "les déficiences ne sont pas moins manifestes, qui sont d'ailleurs communes à toute la Gaule", notamment un illetrisme très généralisé. Aux VIIème et VIIIème siècle, il y aura stagnation et dégradation plus qu'évolution et il faudra l'arrivée d'Alcuin (voir ci-après) pour qu'un nouvel élan soit donné, au début du IXème siècle. C'est sur ce constat que finit l'étude de Charles Lelong sur "Les aspects du christianisme mérovingien en Touraine" : "Les souverains mérovingiens, pour asservir l'Eglise et s'emparer de ses biens, nomment de plus en plus souvent pour évêques et abbés des laïcs sans autre qualification que leur dévouement au souverain. Déjà sous le règne de Chilpéric, bien peu de clercs parvinrent à l'épiscopat. Bientôt Tours aura pour évêque Sigélaïcus (619-620), parent de Dagobert : il était comte de Bourges, marié et père d'un enfant, Sigiran, dont il fit son archidiacre. A la tête de la vénérable abbaye de Saint-Martin, on trouvera un Teusinde, en outre abbé de Saint Wandrille, qui dissipa en quatre ans les biens de ce couvent... La dégradation du recrutement entraîna un affaissement des institutions et l'avilissement de la foi. Le temps de Charlemagne sera long à venir."



  4. Martin et les citadins de Tours

    C'est à partir de la fin du IIIème siècle que l'habitude est prise peu à peu de ne plus nommer les grandes villes par leur nom romain mais par le territoire qu'elles commandent. Ainsi Lutèce, capitale des Parisii devient Parisius / Paris et Caesarodunum devient ad Turonos (chez les Turons) / Civitas Turonorum / Turonum / Tours. Martin fut donc évêque de Turonum davantage que de Caesarodunum, comme il est parfois écrit. En 1996, Nancy Gauthier a rédigé un article (entièrement consultable) de 14 pages titré "L'évêque Martin et la ville de Tours". En voici des extraits reliant Martin et Perpet.

    Martin patron de la cité de Tours. "Ce que Martin, uniquement préoccupé de Dieu et des hommes, n'avait pas fait pour sa cité de son vivant, il le fit après sa mort. Modestement enterré sans aucun apparat dans le cimetière public de la ville, il jouit, après quelques décennies, d'une telle renommée que son successeur Brictio [Brice], quoique sans enthousiasme, est bien obligé d'admettre qu'on célèbre son souvenir dans une petite basilique élevée sur sa tombe. C'est dans la deuxième moitié du Vème siècle que la situation change du tout au tout. L'évêque Perpetuus lance une véritable campagne de promotion sur le thème « Martin, évêque de Tours ». Thème neuf puisque, nous l'avons vu, l'admiration de Sulpice Sévère s'adressait à la figure de l'ascète et du thaumaturge dans ses dimensions universelles et sans référence particulière au siège de Tours. Perpetuus remplace donc le modeste sanctuaire funéraire de Brictio par une immense basilique, pour laquelle il commande des peintures et des inscriptions destinées à exalter les mérites et la puissance de Martin en tant qu'évêque de Tours. Il commande aussi à Paulin de Périgueux une vie en vers où, comme l'a bien montré Luce Pietri, la Vita de Sulpice Sévère est réécrite avec la préoccupation de donner tout son lustre à la cité tourangelle. Désormais, si Martin est l'apôtre envoyé pour évangéliser la Gaule, Tours est l'Urbs Martini. Martin y est « tout entier présent, manifestant de toute sa grâce ses pouvoirs », comme le souligne une inscription près du tombeau. Il est à jamais le patron de la cité dont il fut l'évêque." [...]


    Portrait de Martin dans la tour Charlemagne
    de la basilique romane du XIème siècle
    [photo Collon-Arsicaud]

    Au XXIème siècle, du haut de sa basilique, Martin veille sur la cité de Tours
    et son diocèse, dont il fut le deuxième évêque au IVème siècle.
    [photo Michel Sigrist dans "Abbayes de Touraine", Geste Editions 2011]

    "A la fin du VIe siècle et grâce à l'exploitation méthodique du souvenir laissé par Martin et des miracles survenus sur son tombeau, Tours est devenue ce qu'elle n'était pas du vivant du héros : une grande ville de pèlerinage, un centre politique. important, une cité ornée de toute une parure de somptueux édifices religieux. Grégoire montre qu'un véritable pôle d'occupation s'est constitué autour de la basilique Saint-Martin, avec baptistère, monastères, logements pour les réfugiés venus bénéficier du droit d'asile, etc. Ses descriptions sont partiellement confirmées par la fouille réalisée dans l'atrium de Saint-Martin où, à une utilisation funéraire aux IVème - Vème siècles, succède à partir du VIème siècle une occupation domestique dense et continue. Mais ce noyau d'occupation se limite à Saint-Martin et à ses annexes. C'est sûrement bien peu de choses en termes démographiques ou économiques. Le renom de Tours ne doit pas faire oublier la modestie de la réalité matérielle. H. Galinié parle ď « une ville sans vie urbaine ». Cette médiocrité n'est nullement l'exclusivité de Tours et montre seulement que, pour penser la notion de ville au haut Moyen Age, nous devons changer nos catégories mentales. Tours est bien devenue, enfin, une « grande » ville, mais, ce qui fait sa grandeur, c'est d'être sanctifiée par la présence du corps de saint Martin. Tours prend place, à l'égal de Jérusalem, parmi les « lieux saints » où Dieu manifeste préférentiellement sa puissance."

     
    Martin, Armence, Perpet, Clotilde, Grégoire et bien d'autres ont connu ces murailles de la Civitas Turonorum appréciés
    des Tourangeaux et Tourangelles d'aujourd'hui. ["Histoire de la Touraine" par Pierre Audin, Gestes Editions 2016]

    Un grand Martin pour une méprisable cité de Tours ? "Ainsi donc, du vivant de Martin, ce n'est pas Tours qui a fait la grandeur de Martin, ni même y a contribué en quoi que ce soit ; c'est Martin qui faisait la grandeur de Tours. [...] Martin doit son influence à son aura personnelle ; le siège de Tours n'y joue aucun rôle. Il ne sort de l'anonymat que parce que Martin en est l'évêque". Plus tard, raconte Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", l'auteur d'un sermon pour la fête de saint Willibrord (657-739) dira : "Que dirai-je de toi, cité de Tours ? Tu es petite et méprisable par tes murs, mais grande et digne de louange par le patronage de saint Martin. Qui viendrait chez toi pour toi-même ? N'est-ce pas plutôt à cause de son intercession très sûre que les foules de chrétiens convergent vers toi ?"

    Nancy Gauthier écrit ensuite que : "Au Vème siècle, le processus s'inverse grâce à Perpetuus, dont l'action sera opiniâtrement poursuivie par ses successeurs. Désormais, c'est Tours, sous l'impulsion de ses évêques, qui assure la promotion de Martin et de son culte. Il devient l'apôtre et le protecteur non seulement de la Touraine mais de toute la Gaule, envergure que, quoi que prétende Sulpice Sévère, il n'avait jamais eue de son vivant."


    Quand les Tourangeaux ont imposé Martin comme leur évêque
    "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard, dessin de Joël Tanter, 1986
    + trois pages sur la vie de Martin à Tours et aux alentours : 1 2 3


    La même scène dans l'album "Martin Partager la vérité", textes de Brunor, dessins de Dominique Bar (Mame-Edifa 2009)
    + deux pages sur cet épisode : 1 2 + couverture + la même scène dans la BD de Maric-Frisano 1994.


    Emeute à Turonum ! Autre regard sur cette élection de Martin à l'évêché de Tours par Jean Loguevel en cette page :
    "Comme pour saint Ambroise à Milan, cette élection se fait dans un climat proche de l'émeute, et malgré l'opposition des
    notables gallo-romains
    ". C'est illustré, ci-dessus, dans la BD de Proust - Martin - Froissard (1996) + deux planches : 1 2

    Martin est d'abord l'élu des Tourangeaux. A cela, il convient d'apporter un bémol essentiel : une ville n'est-elle pas aussi constituée d'hommes et de femmes ? Guy-Marie Oury commence son second tome de "La touraine au fil des siècles" sur la ville de Tours (C.L.D. 1977) par cette phrase : "La décision prise en 371 par le peuple chrétien de Tours de choisir pour évêque un ascète qui jouissait déjà d'une réputation de thaumaturge, de préférence à un membre de l'aristocratie cléricale, devait avoir pour la cité des conséquences incalculables." Effectivement, à cette époque où les fidèles élisaient démocratiquement leur évêque, ce sont des habitants de Tours qui sont allés chercher l'ermite en sa retraite de Ligugé et l'on amené, contre sa volonté première, à occuper le siège épiscopal [+ récit de l'arrivée de Martin à Tours et de son élection, première page écrite par Jacques Fontaine du livre collectif "Histoire religieuse de la Touraine", C.L.D. 1962] . Sans eux, Martin ne serait pas devenu l'évangélisateur permettant aux campagnes gauloises d'adopter la nouvelle religion qui, avant lui et ses continuateurs, n'était que citadine. En cela, la grandeur de Martin a été déclenchée par des Tourangeaux. Et même soutenue par tous les Tourangeaux de l'époque, car il apparaît que les habitants de Turonum ont constamment soutenu leur évêque Martinus. Au point, après son départ, de se montrer très virulents contre son successeur Brice, l'obligeant à plier bagage pour lui donner deux remplaçants, le second Armence relançant enfin le culte de Martin [thèse de Luce Pietri, voir ci-après le chapitre sur Armentius]. Pour cela, la première basilique devrait être considérée comme étant celle d'Armentius, soutenu par les Tourangeaux, et non comme celle de Brice, chassé par eux.

      De 400 à 600, évolution de la ville de Tours. En 2007, le volumineux ouvrage collectif "Tours antique et médiéval", a tracé l'évolution de la ville de Tours. Un résumé est présenté sur le site de l'INRAP, Atlas, Tours. Il commence avec l'étape Protohistoire présentant un "important établissement gaulois" pour une occupation qui a pu être assez brève. Puis ce fut le Haut-Empire avec la création de la ville de Caesarodunum (Ier et IIème siècle), marquée par un grand amphithéâtre, un temple rond, un aqueduc, en canalisation enterrée, de 25 km, un pont sur la Loire. Puis le ville se réduit de façon spectaculaire : "Après que la ville ouverte eut atteint son extension maximale au IIe siècle, on observe à partir de l’an 200 une rétraction lente de la zone urbanisée, débutant par ses marges. L’amphithéâtre fut transformé en fortin dans l’est de la ville ouverte.". Dans le Bas-Empire, la cité se recroqueville autour de l'amphithéâtre en une ville close, ceinturée par des murailles. il fallait résister aux invasions barbares (dix ans à se retrancher derrière ses murailles). Au quatrième siècle, la civitas Turonorum se redresse et devient capitale de la province "Lyonnaise troisième", comprenant Armorique, Maine, Anjou, Touraine. Le rôle joué par Martin lui permet de devenir un prestigieux lieu de pèlerinage. La ville comporte alors deux pôles. Sur chacun des deux plans ci-dessus, à droite (à l'est) l'ancienne cité, "civitas", protégée et limitée par ses remparts (s'appuyant au sud sur l'ancien amphithéâtre), conservant son rôle administratif et abritant l'évêché. A gauche (à l'Ouest), toujours en bord de Loire, le "suburbium" ou "vicus" autour du tombeau de Martin va prendre une importance croissante jusqu'à devenir le bourg de Martinopolis renommé Châteauneuf, ayant ses propres remparts en 918 pour se protéger des Vikings. Il faudra attendre 1360 pour qu'une enceinte réunisse les deux bourgs. Un siècle plus tard, Tours fut la ville royale de Louis XI.



  5. Martin et les ruraux de Touraine

    L'évangélisation de la Touraine. Les Tourangeaux et Tourangelles sont aussi bien les habitants de Tours que ceux de la Touraine. Si les premiers ont été dès le début acquis à Martin, les seconds se sont montrés rétifs et attachés aux cultes ancestraux. Celui qui est nommé "l'apôtre de la Gaule" a le premier évangélisé les campagnes gauloises et ses multiples disciples ont poursuivi son action durant deux ou trois siècles, les royaumes Francs étant alors christianisés. En sa thèse, page 796, Luce Pietri présente une carte des monuments chrétiens en Touraine au VIème siècle. En pages 793 à 795, sont indiquées les églises rurales créées par les évêques Martin (Langeais, Saunay, Amboise, Ciran la Latte, Tournon Saint Pierre, Candes), Brice (St Julien de Chédon), Brèches, Pont de Ruan, Brizay, Chinon), Eustoche (Reignac, Yzeures, Loches, Dolus), Perpet (Montlouis, Esvres, Mougon, Barrou, Balesmes, Vernou), Volusien (Manthelan), Injuriosus (St Germain sur Vienne, Neuillé *, Luzillé), Baud (Neuillé *), Euphrône (Thuré, Céré, Orbigny) et Gregoire (Artanne, Joué lès Tours, Mareuil sur Cher, Pernay, Le Petit Pressigny). * : Neuillé Pont Pierre ou Neuillé le Lierre.

      
    Amboise, première église créée par Martin. Ambacia / Vicus Ambatiensis / Amboise est l'ancienne capitale des Turons, d'avant la conquête romaine et la création de Caesarodunum / Tours. "Vers 374, Martin y envoya un de ses prêtres, nommé Marcellus, et lui recommanda à plusieurs reprises de détruire ce repaire d'idôlatrie. Mais une armée aidée de la population entière et donc encore moins de quelques faibles moines ne pouvait renverser ce monument imposant : une tour ronde construite en pierre de taille et en forme de pyramide. Las d'attendre, Martin se rendit lui-même à Amboise. Il passa une nuit à prier. Le lendemain matin, un ouragan très puissant se déchaîna et démolit entièrement le temple. "Je tiens le fait de Marcellus, qui en fut le témoin", dit Sulpice Sévère. Aussitôt, Martin fit élever à la place une église, peut-être à l'emplacement de l'actuelle église Saint-Denis, et fonda ainsi la première église rurale de Touraine, comme l'atteste Grégoire de Tours. Puis vinrent d'autres paroisses. Elles se situaient loin du chef-lieu de diocèse, et constituaient en fait des relais spirituels dirigés par un clerc. Une moitié se situe sur un cours d'eau : Candes au confluent de la Loire et de la Vienne, Amboise et Langeais sur la Loire. L'autre moitié se situe sur le plateau, deux au sud, Ciran et Tournon Saint Pierre et une au Nord, Saunay. " (lien, pages 46, 47) ["Saint Martin", textes Raymond Maric, dessins Pierre Frisano, 1994] + planche

      
    Les épisodes de la vie de Martin en un vitrail de la cathédrale de Chartres.
    Nombreux sont les vitraux présentant des scènes de la vie de Martin. Celui-ci en présente une quarantaine. Il est remarquable, exécuté entre 1215 et 1275, classé monument historique en 1840. Une page Wikipédia le décrit précisément, avec ce commentaire pour l'illustration du centre présentant l'ordination à Tours : "Deux évêques assistent l'évêque officiant, qui pose un évangile sur le dos de Martin : il symbolise par là que la charge de l'évêque est de porter l'évangile au peuple qui lui est confié. Martin est en prostration devant l'autel". Et ce texte pour l'illustration de droite : " Saint Martin est représenté montant un âne, en signe d'humilité, alors que ses clercs sont montés sur des chevaux. C'est à la suite de cette pratique que « plus d'un âne s'appelle Martin ». Il monte de plus en amazone.". Outre l'âne Martin, il y a l'ours Martin, le martin-pêcheur, le martinet, l'oie de la Saint Martin...

    La méthode Martin. Sur la page titrée "Qui était saint Martin ?", Jean Loguevel : " On a souvent dit que saint Martin avait fondé les paroisses rurales de France. C'est un raccourci qui est en partie vrai, mais qui risque de cacher la vérité... Comme l'ont très bien observé le très sérieux Jacques Fontaine et Luce Pietri, historienne remarquable de Tours, saint Martin a fondé, à l'époque, une "communauté nouvelle" centrée sur la prière certes, mais, tournée vers la compassion et l'évangélisation. Les villages et les campagnes sont évangélisés par ces missionnaires. Quand les conversions se produisent, on fonde sur place une église ou un ermitage et on laisse une petite "succursale" de la communauté nouvelle constituée de moines et de convertis. Avec le temps, elle se transformera en “paroisse”. Ainsi, “chacun, quel que soit son état, quelle que soit sa mission, et en quelque lieu du diocèse qu'il exerce celle-ci, conserve le sentiment d'appartenir à une communauté dont Martin est l'Abbé autant que l'Evêque”. Il semble en effet que Martin n'ait pas seulement agrégé des moines, au sens que ce mot revêt aujourd'hui. Autour de lui, se sont également développées diverses formes de vie chrétienne, engagées et communautaires, comme en donnent le témoignage Paulin de Nole et Sulpice Sévère, grands propriétaires de 'Aquitaine. Une fois convertis, ces notables mariés constituent en effet autour d'eux des communautés laïques et religieuses, vivant selon l'esprit de saint Martin. Cet esprit renvoie en premier lieu à l'amour du prochain (cf le pauvre d'Amiens, et l'homme auquel il donne ses habits dans la sacristie, alors qu'il est évêque, le baiser au lépreux à Lutèce...). Cet esprit comprend encore compassion pour les malades, évangélisation, espérance et confiance en l'infinie bonté du Rédempteur, recours à la prière contre les embûches du démon. "

     
    A gauche, "Saint Martin prêchant dans les bois de Touraine" par André Beauchant (1873-1958) (lien, page 64) [musée Beaux-Arts de Tours]
    A droite tableau de Félix Villé (1819-1907) [église Saint Martin des Champs à Paris (lien)]

     
    Entre légende et histoire : l'exemple de la chapelle Saint Laurent de Veigné, à 10 km au sud de Tours. "A l'origine, il s'agissait d'un lieu de culte païen que saint Martin serait venu christianiser. Saint Martin détruisit le petit édifice qu'il remplaça par un oratoire en toit de chaume qu'il dédia à Saint Laurent. Vers le XIème siècle, l'ancien oratoire laissa place à un édifice en pierre remplacé au XVIème par la chapelle actuelle.". Cet article de la Nouvelle République en 2017 (ou celui du site Monumentum) est contredit par la page Wikipédia : "Cette légende, probablement basée sur une inscription présente au-dessus de la baie axiale de l'abside, doit être prise avec beaucoup de précautions. Il est plus probable que cette inscription presque illisible maintenant, attribuait la construction de la chapelle au chapitre de Saint-Martin, à l'époque romane". Ajoutez la présence d'une source guérisseuse : "Les malades atteints de dartres venaient de très loin afin de guérir ". En d'autres lieux de Touraine et d'ailleurs, le passage de saint Martin, le Martinus d'origine ou un continuateur dévoué, baigne dans un hallo de mystère, renforcé par le charme des vieilles pierres.
    + deux photos : 1 (la source, derrière la chapelle) 2 (entre séquoia et saule pleureur)

      
    A 81 ans, Martin était encore actif. Avec ses disciples, il avait parcouru une cinquantaine de kilomètres pour calmer des querelles dans le bourg de Candes, maintenant appelé Candes Saint Martin, où il avait créé une église. Malade, il y mourut le 8 novembre 397. Refusant qu'il soit enterré sur place, son entourage tourangeau en pleine nuit subtilisa le corps de Martin (case de gauche) pour le ramener par la Loire à Tours, où il fut enterré le 11 novembre. [Dessin de Freddy Martin extrait de la dernière planche de l'album "Martin de Tours", texte de Pierre-Yves Proust, Glénat 1996] + les deux dernières planches: : 1 2. A cette époque de vénération de reliques (aggravée par Hélène, la mère de Constantin Ier, lien), l'acte n'était pas désintéressé, mais il témoigne, une fois de plus, de l'attachement des Tourangeaux à Martin. Candes a ensuite honoré Martin, qui y avait élevé une église dédiée à saint Maurice, avec une imposante collégiale Saint Martin, des XIIème et XIIIème siècle, classée monument historique dès 1840, avec un riche décor, notamment en son entrée [Photos du centre (lien) et de droite]. (autre page sur Candes ici) + sept photos des décors de la collégiale : 1 2 3 4 5 6 7



  6. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller


    Martin s'installe à Marmoutier, à côté de Tours, sur la rive opposée de la Loire
    ["Martin de Tours", scénario de Pierre-Yves Proust, dessin de Freddy Martin, éditions Glénat 1996]
    + trois pages présentant l'arrivée de Martin à Tours et à Marmoutier : 1 2 3 + pages 1 et 4 de couverture


    Martin à Marmoutier. ["Saint Martin", dessins Pierre Frisano, 1994]

     
    Habitat troglodytique de Martin, évêque et moine, et de ses disciples, à Marmoutier : à gauche jadis (XVIIème siècle ?), à droite aujourd'hui
    + page archéologie + page origines + la fontaine miraculeuse de Martin, ensevelie en 1985 + trois photos : 1 2 3

    Entretiens avec Martin et ses compagnons. La page dédiée à saint Martin sur le site catholique "Nouvelle évangélisation" présente la façon dont l'avocat aquitain Sulpice Sévère (363-410) a rencontré Martin et s'est entretenu avec lui de sa vie : "Peu de temps après sa conversion, Sulpice Sévère vint à Tours visiter saint Martin. [...] On croit communément que cette première entrevue eut lieu vers l’an 393. Sulpice fut accueilli avec les témoignages les plus touchants de bonté et d’affection, de la part de saint Martin. L’humble évêque le remercia d’abord de ce qu’il avait entrepris en sa considération un si long et si pénible voyage. Il le fit asseoir à sa table : faveur qu’il accordait rarement, surtout aux grands du monde. [...] Ainsi commença pour Sulpice Sévère cette douce familiarité avec notre saint évêque, qui fit l’honneur et la consolation de sa vie. Durant son séjour à Tours, Sulpice étudiait la vie et les vertus de saint Martin, comme le meilleur modèle à suivre ; déjà même il avait conçu le dessein de mettre par écrit tout ce qu’il avait appris des actions de notre illustre évêque. Jamais projet littéraire ne porta plus bonheur à un écrivain : la postérité connaît surtout Sulpice Sévère comme l’historien de saint Martin. Quoique notre saint prélat eût l’habitude de ne jamais parler de lui-même, et de cacher les grâces particulières que Dieu lui accordait, Sulpice cependant affirme qu’il apprit de sa propre bouche une partie des faits racontés dans son histoire. D’autres traits, avec quantité de circonstances intéressantes, lui furent révélés par les clercs de l’Église de Tours ou par les moines de Marmoutier. Peu d’auteurs ont eu la même bonne fortune. Aussi son récit peut-il être considéré comme entièrement digne de foi, puisqu’il s’appuie constamment sur le rapport de témoins oculaires, quand il ne reproduit pas les paroles, mêmes de saint Martin. "


    En 396, à droite, Sulpice Sévère présente la première version de son livre à Martin, à gauche, devant la grotte de Marmoutier, un an avant sa mort à 81 ans [tableau de René-Théodore Berthon, 1822, musée de Budapest]. Extrait de l'ouvrage "Martin de Tours, le rayonnement de la cité" (2016), catalogue de l'exposition du même nom. Ce tableau y est titré "Fondation de l'abbaye de Marmoutier par Saint Martin". Martin, situé à droite, consulterait les plans de la future abbaye de Marmoutier. C'est très peu plausible, car d'une part Martin n'a pas voulu y bâtir une abbaye de type monument, les grottes lui suffisaient, et d'autre part Martin est vétu humblement comme le personnage de gauche. Celui-ci est d'ailleurs âgé de 80 ans (en 396) et non de 55 ans à son arrivée à Marmoutier (372), alors que le personnage de droite aurait l'âge de Sulpice en 396, 33 ans. Une allégorie reste possible où, à droite, un bâtisseur d'un siècle postérieur, montrerait à un Martin rematérialisé ce qu'il ferait de son abbaye. Mais la rencontre de Sulpice et Martin est un symbole beaucoup plus fort...


    En sa biographie, Sulpice Sévère présente bien sûr la jeunesse de Martin. Ici, à 16 ans environ, malgré ses convictions chrétiennes, il est contraint par son père à s'engager dans l'armée pour 25 ans. ["Saint Martin", textes Raymond Maric, dessins Pierre Frisano, 1994] + la planche

    Sulpice Sévère offre à Martin une extraordinaire célébrité littéraire. Bruno Judic dans un article (entièrement consultable) de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vè et VIè siècles" montre l'importance du succès immédiat de la "Vita Martini" : " Le culte des martyrs et des saints part de leur tombeau. Dans le cas de Martin nous avons aussi cet aspect topographique essentiel avec l’action des évêques Perpetuus et Grégoire. Mais il se pourrait bien que le facteur premier dans l’essort du culte martinien ne soit pas le tombeau mais la Vita rédigée par Sulpice Sévère. C’est en effet la diffusion de ce texte à Rome et en Italie qui, seule, peut expliquer la célébrité de Martin dans le contexte romain et italien. Cette célébrité était peut-être si importante qu’elle aurait en quelque sorte fini par rejaillir sur les milieux gaulois et tourangeaux.". + récit par Sulpice Sévère lui-même (faisant comme si on s'adressait à lui...) du rapide et extraordinaire succès mondial (c'est-à-dire pour l'époque méditerranéen) de son ouvrage, en quelque sorte devenu un best-seller... Alors que Martin, qui sait lire, n'a rien laissé d'écrit et, n'étant pas un orateur, n'a pas laissé de discours ou propos marquants, Sulpice Sévère a comblé, et de quelle façon, ce qui aurait pu être un handicap.

      
    Voici trois couvertures récente de la "Vita Martini" de Sulpice Sévère. Elles reproduisent la scène mondialement célèbre du partage du manteau. Engagé à 16 ans dans l'armée romaine, Martin a 18 ans quand, à Amiens / Samarobriva, en 334, il partage son manteau avec un miséreux. Presque toutes les représentations, et elles sont innombrables, montrent Martin à cheval, ou à côté d'un cheval, avec une cape rouge. Or la très jeune recrue Martin ne pouvait être qu'un fantassin et il n'était pas officier pour avoir une cape rouge, il portait une chlamyde . D'ailleurs Sulpice Sévère est muet sur ces deux points. Et on n'est pas dans une situation exceptionnelle, car Martin l'aurait racontée à Sulpice. Donc, même si on ne saurait en être certain : pas de cheval et pas de manteau rouge !. Martin n'a été cavalier que plus tard, sous Constance II, qui règne à partir de 337 ["Vie et culte de Saint Martin", C. Lelong 1990, page 92]. Cela n'ôte rien à la valeur de son geste, alors pourquoi user toujours de ce symbolisme d'un officier dominant son interlocuteur ? En cherchant on arrive à trouver des illustrations "historiquement correctes" (ou avec un cheval hors champ...). En voici quelques une : 1 (début du XIème siècle) 2 (Martin Schongauer, Louvre, vers 1475) 3 (fin du XVème) 4 (fin du XVème) 5 (album BD 2004). Et en voilà, ci-dessous une autre, de 2016.

     
    Le téléfilm Arte du 5 novembre 2016, disponible sur cette page de Youtube (durée 52 minutes) présente en deux séquences, la scène classique du cavalier à cape rouge [ici tableau de la cathédrale St Gatien à Tours, par Jean-Victor Schnetz, 1824 + deux photos : 1 2), associant Martin à un "héros militaire" (voir plus loin la chapitre sur Clovis), et la scène historiquement juste accompagnée de cette remarque : "Dans cette rencontre les regards se croisent à hauteur égale, le mendiant se sent ainsi grandi et revigoré". Ce partage du manteau est aussi appelée "Charité de Martin".

     
    Il existe une "deuxième charité de Martin" (aussi appelée le "miracle du globe de feu") où, à Tours, l'évêque Martin échange, discrètement, une partie de ses habits avec un pauvre homme. A gauche "Martin de Tours", textes Pierre-Yves Proust, dessins Freddy Martin, 1996 + deux planches : 1 2 (sans le miracle du globe de feu, superfétatoire). A droite, saint Martin et son souci des pauvres [manuscrit latin XIème siècle, bibliothèque de Tours]. + le récit qu'en fait Sulpice Sévère en ses "Dialogues" (ce sont des écrits postérieurs à la Vita Martini) + image du milieu du XXème siècle (avec le globe de feu)

     
    A Ligugé, découverte de la tombe d'un élève de Martin. Ce documentaire d'Arte présente aussi, à Ligugé (lieu de retraite de Martin dans le Poitou avant qu'il vienne à Tours), une tombe découverte en 1958 avec une inscription montrant qu'elle est celle d'un jeune Wisigoth de 10-12 ans nommé Ariomeres, élève du maître Martin ("domini Martini"). D'après une étude de Francis Salet en 1961, il serait décédé au Vème siècle, après 419, date d'arrivée des Wisigoths, donc au moins 20 ans après la mort de Martin, encore considéré comme le maître. planche montrant Martin à Ligugé ["Le XIIIème apôtre", textes Fafot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme] Les principaux épisodes de la vie de Martin sont relatés dans ce téléfilm, notamment le fait que Sulpice Sévère, ci-dessus avec Martin à Marmoutier, a, selon toute vraisemblance, volontairement gommé une grande partie de la carrière militaire du moine et évêque.

    Quelle crédibilité accorder à Sulpice Sévère ?. L'auteur de la Vita Martini est fasciné par Martin. Il a voulu en faire le reflet occidental d'Antoine le Grand (251-356, décédé à 105 ans, le premier ermite, en Egypte, père du monachisme chrétien, allant jusqu'à dire que ": “Avec le seul Martin, l’Europe peut se tenir au même rang que l’Égypte”. Ce pourrait être la première utilisation du mot Europe au sens géographique. Nombre des épisodes qu'il relate lui ont été racontés par des disciples eux aussi fascinés par l'évêque de Tours. Son ouvrage est une suite d'épisodes merveilleux qu'il est difficile de croire au pied de la lettre. Or c'est la matière première de ce que nous savons sur Martin. Les historiens s'y sont donc penchés très attentivement. Cette double page de Charles Lelong en son livre "Vie et culte de Saint Martin" (C.L.D. 1990) en témoigne. Selon les hypothèses retenues, la perception varie mais il en ressort toujours que Martin est un personnage hors du commun.

    Contrairement à des saints soupçonnés d'être fabriquées, on sait que Martin est historiquement vrai. Même en tenant compte de ses silences, de ses exagérations et de celles de ses sources, Sulpice Sévère a écrit la biographie de Martin d'une façon sérieuse et en cohérence avec d'autres sources. Le personnage qu'il présente a donc existé et a vécu les épisodes racontés, quitte à les corriger de sa perception orientée. On est loin d'un personnage ayant surgi tardivement, sans écrit d'époque, comme Gatien de Tours, déjà évoqué (voir ci-avant), ou Denis de Paris (décédé en 258, il n'est cité que vers 520) ou Jacques de Compostelle (cité dans les évangiles et qui serait allé en Espagne, ce qui n'est su qu'après 600 environ), qui peuvent être considérés comme mythiques et sans existence historique. De plus, Sulpice nous raconte la vie en Gaule à la fin du IVème siècle, témoignage très précieux, compte tenu là encore des corrections effectuées par les historiens.

    Parmi les interrogations, il y a notamment un doute sur la date de naissance de Martin, 316 ou 336, et la durée de son service militaire, 5 ou 25 ans. L'hypothèse de durée longue, ici prise en compte, déjà adoptée par Grégoire de Tours, rencontre un consensus désormais très large. Sur ce point précis, Sulpice Sévère aurait dit vrai en écrivant que Martin était septuagénaire en 385 et en lui faisant prononcer cette phrase avant sa mort : "Seigneur, si tu veux que je serve encore sous ton étendard, j'oublierai mon grand âge". Il aurait aussi dit faux en estimant que Martin n'aurait fait que cinq ans de service militaire, voulant minimiser le long épisode guerrier (y compris après son baptème à 20 ans...), indigne d'un évêque. Certains catholiques ont tendance à éluder le sujet, comme sur cette page, ou à opter pour la durée courte, comme sur une page du site du diocèse de Tours, où, sans indiquer la date de naissance, il est écrit : "à 18 ans, il fut baptisé et quitta peu après l’armée". Il est surprenant que l'on puisse croire que saint Antoine ait vécu 105 ans et que saint Martin n'aurait pas pu atteindre 81 ans... Même si, à l'époque, l'âge moyen de décès était bas, les septuagénaires ou octogénaires, quoique peu nombreux, n'étaient pas rares.



  7. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois

    La vie de Martin n'était pas aussi belle et exemplaire que l'a décrite Sulpice Sévère, c'est humain. D'abord pour ce que nous ne savons pas et notamment, on vient de le voir, durant sa longue période militaire de 25 ans si contradictoire avec ce qui était son idéal chrétien, alors qu'il est baptisé vers l'âge de 20 ans. Ce ne serait qu'à la fin de son engagement que Martin aurait refusé de combattre. De son vivant même, cela lui a été reproché. Mais il n'y a pas que cela.

    Le pays où vivent Martinus et les habitants de Turonum s'appelle la Gaule. A cette époque, au IVème siècle, elle a des frontières changeantes. Elle est soit dépendante de l'empire romain et de sa capitale Rome, soit, officieusement ou officiellement, indépendante et gouvernée à partir de Trèves, aujourd'hui en Allemagne, par Valentinien Ier, de 364 à 375, par son fils Gratien de 375 à 383, puis par Magnus Maxime de 383 à 388. Selon les époques la [Grande-] Bretagne insulaire et l'Espagne peuvent s'ajouter au périmètre de la Gaule, qui remonte jusqu'à l'embouchure du Rhin.

     
    A gauche, la Gaule sous Gratien et aussi sous Magnus Maxime, durant l'épiscopat de Martin.
    Au centre "Au temps des royaumes barbares", série "La vie privée des hommes", Hachette 1984, dessin Pierre Joubert
    A droite, "Histoire de la Bretagne", textes Reynald Secher, dessins René le Honzec, tome 1 RSE 1991


    Les révoltes bagaudes. Du IIIème au Vème siècle, la Gaule est traversée par une guerre civile larvée qui voit des parties rurales importantes de son territoire (jusqu'aux deux cinquièmes) refuser de payer l'impôt de l'empereur et vivre de diverses manières, notamment autarcie et brigandages. Cela s'appelle les bagaudes, les insurgés sont les bagaudés. Ce phénomène a des conséquences importantes pour la sécurité du pays très menacés par les Barbares. Il est en effet difficile d'entretenir une armée quand les impôts rentrent mal. Vers 450, Attila avait essayé en vain de s'appuyer sur les bagaudes, qui, in extremis, s'étaient ralliées à son ennemi Aétius. La fièvre était retombée, mais les bagaudes subsistaient. Elles ne disparaîtront qu'avec l'arrivée des Francs autour de l'an 500, plus tôt en Touraine, vers 448 d'après Luce Pietri [sa thèse, page 103]. L'état d'esprit bagaude subsiste quand Martin devient évêque en 471. Auparavant, il s'était d'ailleurs heurté à une bagaude, dans les Alpes. C'est L'épisode dit "des brigands".


    Martin victime de brigands de bagaude. Ci-dessus, vitrail de la cathédrale de Chartre (lien), avec ce texte : "En traversant les Alpes, Martin s'égara et tomba sur des brigands. Les bras en croix, il est attaché par les poignets à un arbre, un homme lève sur lui une hache qu'un autre retient ; un troisième, une lance à la main, se tient près de lui. Resté seul avec l'un des bandits, il va le convertir." Ci-contre, en haut extrait de la même scène par Mestrallet, Fagot, d'Esme 1996 + deux planches : 1 2 ; et dessous un autre extrait par Brunor et Bar 2009 + deux planches : 1 2


    Maurice Bouvier-Ajam, dans "Les empereurs gaulois", 1984, estime que Martin est bien reçu en pays Bagaude : "Les évangélisateurs sont manifestement mieux reçus et écoutés en pays bagaude. Saint Martin (316-397), ce soldat panonien qui quitte l'armée romaine pour entrer dans "l'armée du Christ", cet ascète qui deviendra malgré lui évêque de Tours, cet humble qui fait trembler les puissants, est et veut être l'apôtre des pauvres et des déshérités. A Amiens, en plein hiver, il fend son manteau en deux pour couvrir les épaules d'un miséreux. Il dénonce les survivances du paganisme comme responsable de l'oppression sociale et ne ménage pas ses critiques aux "seigneurs évêques" trop riches et trop orgueilleux des grandes cités. Grâce à lui et à ses disciples, la "bonne parole" est entendue des Bagaudes, les fortifie dans leur volonté d'indépendance mais adoucit leurs moeurs, les décide parfois à accepter une certaine frugalité et à renoncer à des expéditions profitables. L'église bagaude se fait éminemment populaire, charitable, le prêtre étant proche de ses ouailles, guide moral, source de réconfort, éducateur des enfants et souvent des adultes".

    Eradiquer les anciennes croyances pour imposer la sienne. Cette volonté de repartir sur de nouvelles bases, de changer de civilisation, de ne rien conserver du passé amène Martin à détruire les représentations du passé qu'il estimait "consacrées au démon" (Sulpice Sévère V.2 13.1). Dans un chapitre titré "Saint Martin christianise énergiquement les campagnes", Pierre Audin écrit en son ouvrage "Histoire de la Touraine" (Geste Editions, 2016) que l'évêque Martinus monta des expéditions "contre les temples païens qui subsistaient dans la région, tout en opérant des miracles et en christianisant les fontaines sacrées des Gaulois : il intervint ainsi à Candes, à Tournon saint Pierre et à Saunay, trois villages aux limites de son diocèse où il fait construire une église après avoir détruit le temple. A Amboise, Martin renverse une colonne votive...".

    Les faits de ce type étaient multiples, Langeais, Amboise, Levroux, Chisseaux, Autun, Châtres... Arthur Auguste Beugnot dans son "Histoire de la destruction du paganisme en occident" (1835) (lien), s'appuyant sur la "Vita Martini" de Sulpice Sévère : "Martin déployait dans les deux provinces qu'il avait choisies pour théâtre de ses exploits une ardeur belliqueuse qui ne cessa qu'avec sa vie". Luce Pietri, dans le colloque 1997 de Tours dédié à Martin lui attribue une stratégie militaire où "aux côtés du chef chaque soldat combat à son rang sur le champ de bataille" : "Car Martin a déclaré la guerre aux temples, avec pour premier objectif leurs destructions. Chaque fois qu'il le peut, il s'efforce de convertir d'abord les paysans par sa prédication et de les amener ainsi par la persuasion à renverser eux-mêmes les sanctiaires païens. Mais il se heurte en de nombreux cas à la résistance des ruraux attachés aux dieux de leurs ancêtres ; et c'est donc au contraire par une démonstration de puissance, dans une épreuve de force à l'issue de laquelle doit éclater la supériorité du Dieu des chrétiens sur les idoles, qu'il entend frapper les esprits et les amener à la loi du Christ."

     
    Gravures sur bois. Une idole païenne est décapitée [XVIIème siècle, lien], un arbre sacré est abattu (lien).
    Un prosélytisme violent. Le patrimoine gaulois, qu'il soit bâti religieux (temples dits "païens"), statuaire religieux (désignés comme "idoles") ou arboré (arbres ancestraux ayant le malheur d'être sacrés) est la cible de Martin et ses disciples. Des temples gaulois appelés fana (fanum au singulier), il ne reste que des soubassements. On en compte près de 700 qui ont laissé des traces, comme le montre Yves de Kisch dans un article de 4 pages de "Science et Vie Hors Série n°224 de 2003 (ici la première double page).

    Camille Jullian, dans "Histoire de la Gaule", 1920, admirateur de celui qu'il nomme "le principal héros du christianisme triomphant", confirme en lui donnant raison : " Il s'arrêtait dans les villages, allait droit au temple païen avec la troupe de ses disciples, convoquait ou ameutait le peuple, prêchait avec sa vigueur coutumière, c'était souvent la conversion subite et spontanée de la foule, le temple attaqué, les idoles mises en pièces, les murailles renversées, les pins sacrés abattus. Mais c'était parfois aussi, quand les paysans se montraient récalcitrants, de vraies batailles, et peut-être les soldats de l'empereur accourant pour prêter main-forte à l'évêque. En sa qualité d'apôtre, Martin tenait moins à convaincre qu'à vaincre, et la liberté des consciences ne l'intéressait guère. Mais il ne détruisait que pour rebâtir aussitôt. Des oratoires chrétiens se dressèrent sur les ruines des temples ; des prêtres de Marmoutier étaient laissés pour les desservir ; et les dévots des villages, au lieu d'être obligés à de longues courses pour aller adorer leur nouveau Dieu en l'église épiscopale, lui apporteraient leurs prières et leurs vœux par les chemins familiers du terroir et aux places traditionnelles de leurs assemblées : on avait changé la nature de leur divinité, mais on n'avait point touché aux sentiers et aux lieux de culte."


    Vitré (Ile et Vilaine) (lien).

    Condat sur Trincou (Dordogne), IIème siècle (lien)

    Origine inconnue (lien)
    Voici, en quelques sculptures ayant échappé à la destruction, une "idole païenne" facilement reconnaissable, le dieu tricéphale gaulois (passé, présent et avenir ?). Cette divinité aurait été détournée par l'église catholique pour représenter la Trinité en des "trifrons", voir cette page ou celle-ci. Pour en savoir davantage sur les dieux gaulois, on se reportera à la page de Jean-Louis Brunaux titrée "La religion gauloise".

    Martin hors-la-loi. Certes, les césars et empereurs régnant sur la Gaule à partir de Constantin Ier étaient chrétiens (sauf Julien de 355 à 363), certes l'empereur Gratien avait procédé entre 375 et 383 à la séparation du paganisme et de l'Etat, certes en novembre 392 (Martin a 76 ans) l'empereur Théodose avait prohibé la pratique du paganisme dans tout l'empire. Mais, même si en campagne les bagaudes ont estompé la domination romaine, détruire le bien d'autrui, privé ou public, était répréhensible à cette époque où s'appliquait le droit romain. C'est donc en hors-la-loi, comme un brigand de bagaude, que Martin s'est comporté, détruisant au nom de son dieu, comme les conquistadores le firent des siècles plus tard en conquérant l'Amérique. Il fallait que disparaisse la culture gauloise pour que s'impose l'idéologie chrétienne.

    Martin a ainsi été un vecteur de christianisation des bagaudes. L'anecdote suivante, relatée par Bruno Pottier, est caractéristique : "Le culte dédié à un bandit à proximité de Tours supprimé par Martin vers 370 peut avoir été dédié en fait à un chef Bagaude de l’époque d’Amandus et d’Aelianus ou à un célèbre brigand local. Le maintien de pratiques d’inspiration celte de cultes héroïques dans la Gaule de l’Antiquité tardive ne serait en effet pas étonnant. On peut évoquer un parallèle relatif à une autre région de l’Empire. Nicetas, évêque de Remesiana dans le pays des Besses des Balkans, évoque à la fin du IVème siècle, parmi les erreurs païennes locales, le culte rendu à un paysan pour sa force exceptionnelle. Supprimer un culte dédié à un bandit permettait à Martin d’imposer l’exclusivité de son patronage sur les populations locales lors d’une période marquée par une forte agitation sociale. Martin de Tours est intervenu en effet à plusieurs reprises vers 370 pour protéger la population de son diocèse contre les abus de fonctionnaires"

    Maurice Bouvier-Ajam va dans le même sens : "Grâce à lui et ses disciples, la "bonne parole" est entendue des bagaudes, les fortifie dans leur volonté d'indépendance, mais adoucit leurs moeurs, les décide parfois à accepter une certaine frugalité et à renoncer à des expéditions profitables. L'église bagaude se fait éminemment populaire, charitable, le prêtre étant proche de ses ouailles, guide moral, source de réconfort, éducateur des enfants et souvent des adultes. Malgré les graves troubles qui engendreront les hérésies, elle ne contribuera pas peu à policer progressivement les Barbares."


    Saint Martin ordonnant à des païens d'abattre un arbre sacré (missel de la basilique Saint-Martin, XIIème siècle, coll. Bibliothèque municipale de Tours) [Histoire de la Touraine par Pierre Audin, page 34 [Le Geste, 2016)].

    L'arbre dédié à Cybèle est retombé sur les paysans, qui gisent assommés. Celui à terre armé d'une épée, montrait l’opposition violente à l'évangélisation de Martin. [vitrail de la cath. Chartres, lien]

    Martin imagine des démons pour éradiquer les croyances gauloises
    ["Le XIIIème apôtre", textes Fafot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme]

    Selon le point de vue, on approuvera donc ou pas que "son "auctoritas" fut constructive" (Christine Delaplace dans "Histoire des Gaules"). En ce qui concerne saint Martin, face à l'évidence chrétienne, l'opinion païenne est trop souvent ignorée des historiens. Il convient toutefois de prendre en compte que les traditions celtiques se sont déjà estompées lors des premiers siècles de domination romaine. Dans son étude "Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive ?", Bruno Pottier [15 chapitre 30] le souligne à propos d'un débat entre chercheurs relatif à la persistance du druidisme dans l'Antiquité tardive : "Ce débat a cependant été mal posé. Il s’est en effet surtout axé sur la possibilité de l’existence en Gaule au IIIème et IVème siècle de véritables druides, comparables à ceux connus pour l’âge du Fer. Ceci est très improbable, étant donné l’absence de témoignages relatifs entre le premier siècle et l’époque d’Ausone. Relier ce rhéteur de Bordeaux, Phoebicius, à une lignée de druides armoricains montre seulement le prestige intellectuel que pouvait obtenir un individu se réclamant d’une telle tradition."

    Bruno Pottier indique aussi que l'attitude intransigeante de Martinus envers les traditions celtes n'était pas partagée par tous ses contemporains chrétiens modérés (comme Ausone 309-394) ou non engagés religieusement (comme Eutrope décédé vers 390) [15 chapitre 34] : "Eutrope a donc marqué un intérêt prononcé pour les traditions paysannes celtes. Il semble avoir été curieux comme Ausone de traits culturels celtes. Il pouvait ainsi comprendre, sans la justifier, l’étrange prise d’arme des Bagaudes." En cela, on ne peut pas dire que Martin agissait en conformité avec l'état d'esprit de l'époque.

    Un précurseur faisant école. L'évêque de Tours eut une influence bien au-delà du peuple Turon, comme le souligne Christine Delaplace, dans "Histoire des Gaules", 2016 : "Evêques, moines, ermites missionnaires, tous reprirent, avec plus ou moins de zèle et de dons thaumaturgiques, l'exemple de Martin dans les campagnes du diocèse de Tours. La christianisation passa d'abord par l'éradication des coutumes païennes. La lutte, toujours spectaculaire et miraculeuse de l'évangélisateur avec les démons, suscitait les conversions collectives et la destruction des temples païens. Ce premier temps de la christianisation se prolonge jusqu'au VIème siècle dans certaines contrées reculées, si l'on en juge par certains épisodes de vies d'ermites rapportées par Grégoire de Tours". Un anathème est même lancé au concile d’Arles en 451, réunissant 44 évêques : "Si dans la juridiction de quelque évêque, des infidèles allument des torches, ou rendent un culte aux arbres, aux fontaines ou aux pierres ; si l'évêque néglige de détruire ces objets d'idolâtrie, qu'il sache qu'il est coupable de sacrilège. Si le seigneur ou ordonnateur de ces pratiques superstitieuses ne veut pas se corriger, après avoir été averti, qu'il soit privé de la communion."



  8. Martin : une intolérance qui ne va pas jusqu'au fanatisme

    Le prosélytisme très énergique de Martin et ses destructions musclées de temples et idoles païens ne sont pas les seules marques d'intolérance de l'évêque de Tours. Déjà, avant d'arriver en cette ville, puis tout le long de sa vie, il a lutté contre chrétiens considérés comme hérétiques. Une lutte n'autorisant aucun compromis, mais pas au point d'aller jusqu'à tuer.


    Martin disciple d'Hilaire de Poitiers. Une fois terminées les 25 années de son service militaire,
    Martin prend Hilaire, évêque de Poitiers, pour modèle (ici un dialogue entre eux) et lutte avec lui ou séparemment contre l'arianisme,
    comme le fait en Orient Athanase (297-373), évêque d'Alexandrie , figure majeure de l'Eglise.
    ["Martin Partager la vérité", textes Brunor, dessins Dominique Bar (Mame-Edifa 2009)] + deux planches : 1 2

      
    A gauche , en 350, Hilaire est élu évêque de Poitiers.
    Au centre, en 359, Hilaire combat l'arianisme au concile de Sébacée. A droite, rencontre allégorique de Martin,
    habillé en évêque (après 371), avec celui qui l'a formé à Ligugé, Hilaire (décédé en 367). [église Saint Hilaire de Montcuq, lien]

    Martin champion anti-arien. Avec son maître Hilaire de Poitiers, Martin était un nicéen pourfendeur de l'arianisme, un christianisme refusant la Trinité. Après sa mort, il a été utilisé pour continuer à combattre les hérétiques ariens. Bruno Judic (dans l'article "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vè et VIè siècles") : "Cette église de Ravenne avait été construite au début du VIè siècle par Théodoric sous le vocable du Christ. Mais Théodoric était arien et, après la reconquête justinienne de 540, il fallait débarrasser les églises ravennates des souvenirs des goths ariens. Cette église reçut un nouveau patronage, saint Martin, San Martino al ciel d’oro, avec un nouveau décor de mosaïques. Cette grande réalisation ravennate achève, en quelque sorte, le développement d’un aspect initial essentiel du culte de saint Martin, la lutte de l’orthodoxie contre l’arianisme. Martin est le champion de saint Hilaire, selon le texte même de Sulpice Sévère. Cette dimension anti-arienne est très certainement capitale dans l’essor du culte au Vè siècle et tout spécialement en Italie où la présence arienne est plus sensible qu’en Gaule. Rappelons que le patrice Ricimer est le vrai maître de Rome entre 455 et 472 et qu’il est arien. Un peu plus tard, Théodoric, envoyé avec son armée ostrogothe par l’empereur Zénon contre Odoacre en 488, était également arien. Cet arianisme gothique avait sans doute avant tout une fonction politique: distinguer le groupe des guerriers goths du reste de la population italique. Mais les évêques devaient néanmoins réaffirmer la position orthodoxe. Le culte de saint Martin apparaît comme un moyen d’affirmer l’orthodoxie nicéenne.". Bref, le culte de Martin s'accordait à des visées politiques.


    A Ravenne, Martin est le premier des saints. En 402, Ravenne avait remplacé Rome comme capitale de l'empire romain d'occident.
    Après sa chute en 476, elle devint capitale du royaume d'Italie d'Odoacre, puis à partir de 493, celle du royaume des Ostrogoths dirigé
    par Théodoric le Grand (455-526), de religion arienne, avant d'être prise par le général de l'empire d'Orient Narsès (478-573) en 552.
    Cette mosaïque de la basilique Saint Apollinaire le Neuf, construite par Théodoric, date d'environ 560. Elle montre une procession de saints.
    Martin est le premier d'entre eux en habit pourpre honorifique, suivi de Clément, Sixte, Laurent, Hippolyte, Apollinaire et les douze apôtres.
    Cette première place s'explique par la volonté d'extirper l'hérésie arienne ancrée dans cette ville en vénérant celui qui l'a le mieux combattue.

    Par trois fois, Martin interpelle l'empereur des Gaules. A son époque, l'évèque Martinus est déjà un personnage très important, ayant une aura, écouté des plus grands. Il s'appuie sur eux pour renforcer son action, en particulier contre l'arianisme. Par trois fois, il se rendit à Trèves, la capitale des Gaules, pour y rencontrer les empereurs successifs, Valentinien Ier et, par deux fois, Magnus Maxime (voir cette page). La troisième est la plus délicate, car il s'oppose à ce que l'empereur Maxime, avec l'accord du pape byzantin Léon Ier, exécute, à Trèves, l'évêque hérétique Priscilien.


    Extrait de la bande dessinée "Martin de Tours", scénario de Pierre-Yves Proust, dessin de Freddy Martin (Martin !...), éditions Glénat 1996. + pages 1 et 4 de couverture + quatre planches présentant l'entrevue de Martin avec l'empereur des Gaules Maxime 1 2 3 4. Dans cette scène, les trois rencontres sont réunies en une seule.

    Ascétisme et luxe. Quittant avec quelques disciples son habitat troglodytique de Marmoutier, le moine et évêque Martin part à Trèves rencontrer l'empereur à Trèves. A droite en haut, il quémande un entretien [lien] devant le palais impérial.
    A droite en bas, Martin essaye d'empêcher la décapitation de Priscillien. Tableau de l'église Saint-Martin de Maimbeville, monument historique en 1950.

    La modération de Martin face à l'hérésie priscillienne. En 383, Magnus Maxime, dit Maxime, est proclamé empereur par ses troupes de [Grande-]Bretagne et prend le pouvoir en Gaule et en Espagne. Il règne cinq ans jusqu'en 388, se plaçant dans l'orthodoxie nicéeenne, soutenant notamment Ambroise, évêque de Milan contre les ariens. L'évêque d'Avila, en Espagne, Priscillien (345-385) un mystique chrétien voulant vivre un christianisme des origines selon la vision qu'il en avait à l'époque. En cela, il n'est pas éloigné de Martin. Mais s'appuyant sur des livres apocryphes, Priscillien s'éloigne de l'orthodoxie nicéenne à laquelle Martin est fidèle. La page titrée "Priscillien, un laïc qui voulait revenir au christianisme des origines" montre ensuite comment, pour la première fois, des chrétiens ont persécuté et tué d'autres chrétiens : "Priscillien demande à être jugé par Maxime lui-même, qui réside à Trèves. Hydacius et Ithacius l'y rejoignent et jouent avec acharnement le rôle d'accusateurs. L'intervention de saint Martin de Tours le sauve momentanément, mais il ne peut rien faire lorsque ce dernier est condamné à mort pour hérésie à Trêves en 385 par l'empereur Maxime comme manichéen pour justifier au pape Sirice, élu en 384, cette action. Priscilien et quatre autres chefs du mouvement sont décapités à Trèves (Allemagne) en 385. Cette condamnation, amena le refus de saint Martin de Tours de participer aux assemblées épiscopales. Saint Martin, saint Ambroise et le pape Sirice protestèrent aussi contre cette mesure et rompirent la communion avec Hydacius et Ithacius. Priscillien fut vénéré comme martyr par ses disciples; et, après la chute de Maxime, la secte se répandit dans toute l'Espagne."


    En 385, Ithace / Ithacius, évêque d'Ossonoba, essaye de convaincre Martin de la nécessité de condamner Priscillien à mort.
    ["Martin Partager la vérité", textes de Brunor, dessins de Dominique Bar (Mame-Edifa 2009)]
    + deux planches consécutives à cette scène : 1 2

    Martin, un bilan nuancé. En 2016, la ville de Tours (qui sait, elle aussi, détruire son patrimoine arboré, cf. le livre que j'ai écrit) a fêté le 1700ème anniversaire de la naissance de son second évêque. S'il est naturel que l'on célèbre un personnage qui permit, par ses successeurs, à la ville de se développer jusqu'à devenir à la fin du XVème siècle la capitale politique et culturelle de la France, il y a lieu de s'étonner qu'on persiste à gommer les côté sombres du personnage pour ne pratiquer que de l'hagiographie (cf. ce document municipal). Son long passé militaire, ses destructions du patrimoine gaulois, son intolérance, que ce soit contre les païens ou les ariens, ne devraient pas être gommés. Inversement, il ne faudrait pas noircir le personnage, qui a eu le courage de montrer dans l'affaire Priscillien une modération qui ne fut pas celle d'autres saints davantage sectaires, comme Augustin (354-430). Surtout, Martin de Tours a eu dans notre histoire un rôle essentiel. Les campagnes auraient pu rester à l'écart de la christianisation des villes, tant les bagaudes avaient amorcé une sécession. Plus que sa violence (contre ses démons, non contre les hommes), son humilité, poursuivie par ses continuateurs, a permis de convaincre les campagnes. Les fossés entre urbains et bagaudés et Barbares christianisés se sont réduits. La Gaule était devenue invivable, Martin le premier a trouvé une voie pour une nouvelle façon de vivre ensemble. Il avait aussi en lui le germe d'une intolérance religieuse, de plus en plus oppressante au fil des siècles... Un peu comme si la guerre civile qui menaçait alors avait été repoussée à l'époque de la croisade albigeoise et des guerres de religion...



  9. Edifications et illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié

    Le culte de Martin a commencé par le texte de Sulpice Sévère et sa propagation à travers l'empire romain. Il se poursuit sous d'autres formes, comme le montre Bruno Judic dans le même document ("Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vè et VIè siècles""). Il y décrit la multiplication des monuments de culte édifiés en son nom (sont indiqués les liens Wikipédia vers ces édifices) : "La première moitié du VIè siècle est marquée par l’essor des dédicaces martiniennes dans le royaume franc: Chartres, Bourges, Paris, Mayence et à partir de Mayence vers la Rhénanie et ultérieurement les territoires francs. [...] La deuxième période, fin du VIIè siècle, est toutefois encore plus “politique”. La deuxième phase correspond en effet à une nouvelle expansion franque en direction du nord et de l’est sous la direction des Pippinides, Pépin d’Herstal, puis au début du VIIIè siècle, Charles Martel. On attribue ainsi à cette deuxième phase Saint-Martin de Cologne et Saint-Martin d’Utrecht. Enfin une troisième période: fin VIIIè - début du IXè siècle avec Charlemagne." On y reviendra.

    De l'écriture à la construction. Bruno Judic relie ces édifications à l'écho rencontré par le livre de Sulpice Sévère : " Mais on peut aussi adopter un autre point de départ. Non pas le tombeau, Tours, qui est certes l’un des éléments essentiels du culte des saints, mais le texte, la Vita, un autre élément non moins essentiel du culte des saints (5). Or nous avons, avec la Vita Martini de Sulpice Sévère, un texte exceptionnel, contemporain du saint lui-même, de grande qualité littéraire et de grande inspiration spirituelle. Cette Vita est en outre augmentée de quelques pièces essentielles issues aussi de la plume de Sulpice Sévère, trois lettres en particulier pour évoquer la mort du saint, et les Dialogues.". Sulpice est relayé par Paulin de Nole, " brillant intellectuel, en correspondance avec saint Jérôme et saint Augustin". "Nous avons deux éléments majeurs pour apprécier cette diffusion “italienne”: la construction d’une basilique Saint-Martin à Rome (Saints Silvestre et Martin) par le pape Symmaque (entre 498 et 514) et la rédaction d’un manuscrit, le Veronensis XXXVIII, bien daté de 517. Ces deux faits sont exceptionnels. Rome est restée attachée jusqu’au VIIè siècle à un culte des saints qui est avant tout le culte des martyrs alors qu’ailleurs on vénérait très tôt les saints évêques. Cela montre quelle étonnante réputation Martin avait acquise, dès le Vè siècle, pour qu’on lui élève une église dans Rome."

       
    De Trèves à Rome, on construit au nom de saint Martin.Martin fit plusieurs voyage à Trèves, traversant la Porta Nigra (à gauche photo vers 1900), pour rencontrer l'empereur (image suivante, du XIVème siècle). En ces lieux sera fondée une abbaye Saint Martin (photo suivante, Wikipedia). Cette abbaye pourrait avoir été fondée au VIème siècle sur une église construite par Martin au IVème siècle.
    A plus 1500 km de là, à Rome, la basilique Saints Silvestre et Martin (image de droite), d'abord oratoire dans le courant du IVème siècle, fut construite vers 500 et agrandie ensuite. [illustrations Wikipédia]

    Judic nous invite ensuite à imaginer une corrélation entre les plus anciens édifices au nom de Martin et les lieux de passage de celui-ci : "Le manuscrit de Vérone est aujourd’hui le témoin le plus ancien - et de loin - de la tradition manuscrite. Son contenu en fait un recueil “monastique” ou ascétique et correspond à une image fortement monastique et ascétique de Martin. Mais un tel manuscrit suppose l’existence d’autres manuscrits, antérieurs, qui ont permis la diffusion de ce texte jusqu’à Vérone. Mais peut-on trouver des jalons entre Paulin, au début du Vè siècle, et le début du VIè siècle? On peut relever au moins un cas: à Pavie, l’évêque Crispinus Ier, mort en 466, est enterré dans une ecclesia sancti Martini in Terra Arsa (auj. San Martino Siccomario). C’est un texte du XIVè siècle qui rapporte ce fait mais évoque aussi une translation de la dépouille au IXè siècle. Si l’on fait confiance à ce témoin tardif, une église Saint-Martin existait aux environs de Pavie dès le milieu du Vè siècle. Pavie est, selon la Vita Martini, le lieu d’enfance du saint. La lecture de la Vita pouvait inciter à réinstaller Martin sur un des lieux de sa vie (9). Les églises dédiées à saint Martin sont très nombreuses dans toute l’Italie, ainsi que les localités portant le nom de Saint-Martin. Chaque cas doit naturellement être examiné. Mais il n’est pas impossible que certaines dédicaces puissent remonter au Vè siècle. [...] Deux sont particulièrement importants : Ravenne et le Mont Cassin." En chacune de ces églises, des fresques et statues illustrent le partage du manteau et les miracles de Martin. Il s'agit de ce que nous appelerions aujourd'hui une médiatisation à grande échelle.


    "A Ligugé, saint Martin ressuscit un mort, d'après Sulpice Sévère.  Un jour, dit-on, saint Martin ayant dû s’absenter, un jeune catéchumène malade avait demandé à être baptisé d’urgence.  Les compagnons de Martin avaient tant tergiversé pour aller le chercher que le jeune homme était mort sans avoir reçu le sacrement. Martin, de retour, commença par pleurer, puis il fit sortir tout le monde de la cellule où gisait le corps. Demeuré seul, il pria avec tant de confiance et d’amour que deux heures plus tard le Seigneur permit une sorte de transfusion de vie entre le vivant et le mort. Le défunt ouvre les yeux, remue ses membres, se redresse et reprend vie." ["Saint Martin ressuscite un catéchumène" par Félix Villé (1819-1907), église Saint Martin des Champs, Paris, lien] (de 1890 à 1897, Félix Villé a peint onze toiles de la vie de saint Martin, offertes à la paroisse)

    Martin thaumaturge Une des bases du succès de Martin est la réalisation de ses miracles : il est un thaumaturge, celui qui guérit de manière miraculeuse. Sulpice Sévère en fait l'essence de son livre, Grégoire de Tours fera de même deux siècles plus tard. Luce Pietri souligne que “c'est en partie grâce à ses succès de guérisseur qui soulage la souffrance des corps que Martin a conquis son pouvoir de médecin des âmes confiées à sa vigilance sacerdotale.” Un guérisseur et exorciste, avec des dons en psychologie et mysticisme, aurait des prédispositions pour accomplir des miracles. Sulpice et Grégoire eux, étaient doués pour en assurer la médiatisation. Et Perpet a su prolonger l'occurence des miracles autour du tombeau. D'après Wikipédia : "Le sociologue Gérald Bronner n'obtient pas de différences statistiques significatives entre les miracles de Lourdes et les rémissions spontanées en milieu hospitalier (soit 1 cas pour 350 000)". Est-ce juste ? Etait-ce pareil auprès du tombeau de Martin ? (voir plus loin deux miracles dans la basilique d'Armence occupée par les Huns) Quoiqu'il en soit, la scène la plus marquante, le partage du manteau, ne tenait pas d'un miracle et c'est une autre cause, tout à fait différente, du succès de Martin...


    La palette des miracles de Martin est large et va bien au-delà des guérisons. En voici un exemple, toujours dans l'église Saint Martin des Champs à Paris, dessin de Félix Villé, même lien. "Des paysans, qui tiraient principalement leur subsistance de la pêche dans un lac, virent s’y abattre un grand nombre d’oiseaux qui pêchaient les poissons sans arrêt et les entassaient dans leur jabot. Craignant la perte de leurs ressources, ces paysans firent appel à saint Martin. Venu au bord du lac, celui-ci expliqua à la foule accourue que ces oiseaux étaient à l’image du démon. Ils tendent leur piège aux imprudents, les capturent et dévorent leurs victimes, sans pouvoir s’en rassasier. Seules la prière et la confiance absolue en Dieu en viennent à bout.  Au terme de son exhortation, saint Martin, faisant le signe de croix, commanda aux oiseaux de quitter les lieux et de n’y plus revenir, ce qu’ils firent immédiatement." Y-avait-il des martins-pêcheurs ?

        
    Les cathédrales Saint Martin de Mayence (Allemagne), Colmar (France), Utrecht (Pays-Bas), Bratislava (Slovaquie), Lucques (Italie) [Wikipédia]
    Wikipédia répertorie les églises, chapelles, cathédrales, abbayes, basiliques et collégiales dédiées à Saint Martin.
    Martin est le patronyme le plus fréquent en France, où 246 communes et plus de 3 700 églises portent son nom [Wikipédia].

       
    Hors des cathédrales et autres majestueux monuments, des milliers de modestes églises Saint Martin peuvent déceler des trésors artistiques. Voici
    un court échantillon, laissant imaginer à gauche Martin chassant le dieu gaulois tricéphale et à droite Sulpice Sévère rendant visite à son maître.
    Illustrations, da gauche à droite, des églises Saint Martin d'Artaiz, en pays basque espagnol (50 habitants), de Fenollar (autre lien), bourg des
    Pyrénées Orientales (50 habitants), de Landiras, commune de Gironde (2000 habitants), de Mastaing, commune du Nord (850 habitants).
    Ci-dessous le bourg d'Artaiz, à 25 km de Pampelune, dominé par son église Saint Martin.

    Bien sûr, Tours ne pouvait pas échapper à ce culte, édifier un monument, glorifier le saint de maintes illustrations. Encore fallait-il le faire mieux qu'ailleurs. Brice, le successeur de Martin, ne l'avait pas compris. Les Tourangeaux le chassèrent pour cela et élirent Armence, qui fit de son mieux. Ce n'est qu'ensuite que Perpet sut prendre la mesure de l'enjeu et y répondre.



  10. Les quatre basiliques Saint Martin à Tours

    1. La basilique d'Armence. Saint Martin est décédé en 397, Brice, un de ses disciples, lui succède comme évêque de Tours durant 45 ans, jusqu'en 442. Il n'assuma toutefois pas sa fonction de façon continue étant temporairement remplacé par Armentius / Armence à la demande des Tourangeaux fatigués des frasques de Brice qui, notamment, ne se préoccupait guère de son prédécesseur alors que les pèlerins affluaient pour le vénérer. Même si Brice, revenu vieilli et assagi après la mort d'Armence, peut l'avoir inaugurée, il semble que ce soit Armence qui ait décidé de construire la première "basilica", qui n'était qu'une modeste chapelle en bois abritant le tombeau de Martin [thèse de Luce Pietri, voir ci-après le chapitre sur Armence]. Alors que l'inauguration de cette chapelle est habituellement datée de 437, Luce Pietri apporte quelques précisions lors d'un colloque universitaire en novembre 1997. Juste après le décès de Martin : "Alors que Martin paraît oublié à Tours, sa mémoire est pieusement entretenue dans le domaine aquitain de Primuliacum, où, depuis sa conversion à l'ascétisme en 394/395, fait retraite Sulpice Sévère, rejoint par des Martiniens fervents qui, pour la plupart, viennent de Tours"". Puis : "La dernière étape de l'évolution que j'ai tenté de retracer nous ramène à Tours. Le long silence qui enveloppait la mémoire de Martin dans son Eglise est pour la première fois rompu une quarantaine d'années après sa mort. A une date que l'on peut situer entre 430 et 435/436, un modeste sacellum est édifié sur sa tombe, soit par le second des évêques élus par les Tourangeaux après qu'ils ont chassé Brice, soit par ce dernier, à son retour d'exil.". Ce second évêque intérimaire est Armentius / Armence, le premier, Justinianus / Justinien, n'ayant exercé que brièvement. On verra à la fin du chapitre suivant que Luce Pietri estime que c'est Armence qui a lancé la construction de ce sanctuaire que Brice avait refusé durant des dizaines d'années, mais qu'il a peut-être inauguré.

    2. La basilique de Perpet. Cette chapelle étant insuffisante pour l'afflux des pèlerins, l'évêque Perpet fit construire à sa place le plus grand monument de Gaule, commencé en 470, un an après le début de l'épiscopat de Perpet, inauguré semble-t-il le 4 juillet 471, un siècle après la nomination de Martin comme évêque de Tours.

    3. La basilique d'Hervé. La construction de la basilique - en fait il s'agit d'une collégiale - romane de 1014 est attribuée à Hervé de Buzançais, trésorier de la basilique qui venait d'être détruite par un incendie. Le nouveau monument, deux fois plus important que le premier, conforta le rôle de Tours comme lieu de pèlerinage. Après un nouveau sinistre en 1096 et un vieillissement rapide, la basilique fut reconstruite et grandement remaniée dans le style Plantagenet en 1180. En cela, on peut estimer qu'il y eut deux basiliques distinctes, d'une emprise au sol similaire. A la fin du XVIIIème siècle, quand arrive la révolution, le monument de 1180 est dans un état délabré, avec des fondations fragiles. Il est souvent jugé trop vaste et obscur, n'ayant d'intéressant que son chevet. Des mesures d'entretiens sont entreprises en 1788, mais les troubles révolutionnaires y mettent un terme. L'édifice commence à gravement se dégrader quand, en février 1794, les flèches sont rasées et les cloches sont déposées pour être fondues. La couverture est abïmée, il pleut sous les voutes. Transformé en écurie en 1794 et pillé, ce qui reste du bâtiment est détruit le 10 novembre 1798. Seules subsistent, encore aujourd'hui, la tour Charlemagne et la tour de l'horloge (anciennement nommée tour du trésor), classées "monument historique" en 1840.


    La basilique d'Hervé remodelée en 1180 au début du XVIIIème siècle
    (au premier plan les tours Charlemagne à gauche et St Nicolas à droite)
    + dessin de Pinguet, 1798, commenté par Charles Lelong [La Nouvelle
    République 1975] + autre gravure des ruines avant démolition en 1798

    La collégiale d'Hervé avant destruction complète en novembre 1798,
    au fond à gauche la tour de l'horloge, à côté de la tour Saint Nicolas,
    pointue, et à droite la tour Charlemagne. + schémas de coupe
    ["Vie et culte de Saint Martin", 2000, Charles Lelong]

     
    Ces deux illustrations de Lacoste Aîné sont extraites du livre "La Touraine ancienne et moderne" de Stanislas Bellanger, publié en 1845.
    A gauche la basilique, ou plutôt la collégiale Saint Martin, telle qu'on s'en rappelait, 48 années après sa démolition, avec en premier plan la tour
    Saint Nicolas à gauche et la tour de l'horloge à droite. A droite la tour Charlemagne telle qu'elle était, avec en arrière plan la tour de l'horloge.


    Depuis 2015, un projet de maquette 3D de la collégiale dans son environnement se développe, renaissance virtuelle ReVisMartin (liens : 1 2).
    Le but à terme est, avec un casque de réalité virtuelle, de "se promener dans le passé du XVème siècle" + cinq extraits : 1 2 3 4 5


      
    La tour Charlemagne côté sud avant construction de la basilique et
    la tour de l'horloge, dessin et photo, seuls restes de la basilique d'Hervé
    + tailles de basiliques ["La basil. de St Martin de Tours", Lelong 1986]
    + dessin de 1821 ["La tour Charlemagne" par A. Bray, 1931]
    + photo de 1928 (tour Charlemagne à moitié effondrée)
    [catalogue 1984 de la Sté. Arch. de Touraine sur les basiliques]
    + cinq cartes postales de début du XXème siècle : 1 2 3 4 5
    La basilique de Laloux de nos jours, au fond la tour Charlemagne,
    vestige à moitié reconstruit de l'ancienne basilique [Wikipédia]
    + photo de 1910 (basilique inachevée, tour Charlemagne)
    + huit cartes postales de début du XXème siècle : 1 2 3 4
    5 6 7 8 + lien autres cartes (site "Un regard pour Tours")
    + hommage à Laloux dans "Le magazine de la Touraine" n°61, 1996
    + extrait du dépliant présentant la basilique

    1. La basilique de Laloux. La seconde moitié du XIXème siècle fut marquée par la volonté de reconstruire une basilique Saint Martin. Transposée dans le roman "Mademoiselle Cloque" de René Boylesve, la controverse fut vive et longue entre les partisans de la reconstruction selon les dimensions romanes (ici le projet de 1874 de l'architecte Alphonse Baillargé, d'après le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle"), menés par Léon Papin Dupont (1797-1876), et ceux prônant des dimensions plus modestes. La seconde option fut adoptée, attribuant à la nouvelle basilique un cachet néo-byzantin. Ses concepteurs sont l'architecte Victor Laloux (1850-1937), l'archevêque Guillaume Meignan (1817-1896) et son conseiller l'érudit abbé Casimir Chevalier (1825-1893). C'est ce dernier qui a conduit à une construction en concordance avec la basilique de Perpet. La crypte est inaugurée en 1889, la basilique le 11 novembre 1902, les travaux ne se terminent qu'en 1925 (date de la consécration) pour l'essentiel, le parvis étant terminé en 1932 et la ferronnerie de la clôture en 1938. Le président de la République française porte le titre honorifique de chanoine (ad honores) de la basilique (titre attribué par le pape François le 26 juin 2018 à Emmanuel Macron, reportage).


    Superposition d'un plan des basiliques de Perpet et d'Hervé [catalogue expo 1984 Société Archéologique de
    Touraine], d'un plan des basiliques d'Hervé et de Laloux [lien] et d'un plan des basiliques d'Armence (Brice),
    Perpet et Hervé, avec les positions successives du tombeau, déplacé de la basilique d'Armence à celle de Perpet
    puis à celle d'Hervé, position conservée d'Hervé à Laloux ["Vie et culte de Saint Martin", 2000, Charles Lelong]
    Longueur - largeur - hauteur de la basilique Perpet : 53 m, 20 m, 45 m ; la basilique Laloux : 52 m, 26 m, 51 m.
    La basilique Hervé : nef de 56 m de longueur, 28 m de largeur, transept de 55 m de largeur.
    Hauteur de la tour Charlemagne : 48 m ; de la tour de l'Horloge : 50 m.


    Carte postale de la 2ème moitié du XXème siècle avec la basilique de Laloux (à droite), et les tours Charlemagne (au centre)
    et de l'horloge (à gauche), restes de la basilique d'Hervé. Au premier plan, au centre, le cloître Saint Martin, d'accès privé.
    + carte postale similaire + diaporama de 17 photos d'extérieur du 28 septembre 2019 avec les trois mêmes monuments
    Ci-dessous, photo extraite de la plaquette de la ville de Tours sur "Les sites martiniens de Tours", vers 1997.





  11. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence


    La mort de Martin de Tours à Candes le 8 novembre 397. ["Saint Martin", textes Raymond Maric,
    dessins Pierre Frisano, éditions du Signe 1994] + deux planches : 1 2 + couverture


    Le corps de Martin fut inhumé dans le cimetière paroissial de Tours le 11 novembre 397.
    Ce n'est que 40 ans plus tard plus tard que son tombeau fut placé dans une basilique.
    ["Le XIIIème apôtre", textes Frédéric Fagot et Eric Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme (éd. Fagot de Maurien 1996)]
    + couverture + planche

    Armence / Armentius, parfois orthographié Armantius, a déjà été rapidement présenté. Connu seulement de quelques érudits, il peut être classé comme le quatrième évêque de Tours. Le troisième évêque Brice, successeur de Martin, fut chassé par les Tourangeaux qui élirent pour le remplacer un autre évêque, Justinianus, de façon brève et que l'on peut écarter pour cette raison. Puis est arrivé Armence, vers 430, pour environ sept années. C'est sous son épiscopat que le culte de Martin fut relancé et que la première basilique fut élevée. Après le décès d'Armence, Brice reprit son siège et il est possible qu'il ait alors inauguré la basilique. Cela fut révélé en 1980 par la thèse de Luce Pietri [page 105 et suivantes], comme il suit.

    Brice l'anti-Martin. Le nouvel élu agit rapidement à l'inverse de son prédécesseur Martin : "Tout se passe comme si l'évêque Brice avait voulu faire l'oubli sur son prédécesseur. Nouveau Judas : la comparaison que l'auteur des Dialogues place dans la bouche de Martin, exprime plus vraisemblablement le jugement que portent les disciples sur celui d'entre eux qui, depuis son élévation sur le siège de Tours, a trahi à leurs yeux le Maître. Dans ce reniement faut-il voir la vengeance retardée du clerc auquel ses écarts de langage et de conduite avaient tant de fois attiré les remontrances de son évêque? En fait, l'attitude de Brice paraît moins dictée par un ressentiment haineux nourri contre Martin que par la confiance excessive que lui inspirait sa propre personne. Si Sulpice Sévère a sans aucun doute, dans le chapitre des Dialogues où il le met en scène, quelque peu noirci Brictius, il laisse cependant entrevoir, sous le masque grimaçant de possédé démoniaque dont il l'affuble, le visage authentique d'une personnalité moins perverse que satisfaite de sa propre médiocrité : celle d'un homme persuadé qu'il est juste et marche dans les voies du Seigneur parce qu'il a été élevé dans l'Eglise et qu'il a parcouru suivant les règles canoniques un cursus ecclésiastique dont l'épiscopat était à ses yeux le couronnement normal. La comparaison que Brice instaure à son propre avantage entre Martin et lui-même est à cet égard fort significative : Brice est incapable de comprendre la grandeur et la supériorité du saint qui l'a recueilli et élevé, parce qu'elles se situent en dehors des normes habituelles; en faisant grief à Martin de ses antécédents de soldat et de ses «extravagances» en tant qu'évêque, le prêtre furieux reprochait en fait à son maître de n'être pas conforme, par son passé et sa conduite présente, à l'image toute conventionnelle que lui-même se faisait d'un dignitaire de l'Eglise soucieux de sa respectabilité. Une bonne conscience sans faille, la conviction qu'avec son élection, l'ordre, perturbé par les folies de Martin, était enfin rétabli dans l'Eglise de Tours, voilà ce qui interdisait à Brice de recueillir et de continuer la tradition martinienne, lui aliénait une partie de son clergé et vouait son Eglise déchirée à retomber sous son règne dans une obscure médiocrité."

      
    Lidoire, Martin et Brice, les trois premiers évêques de Tours
    A gauche Lidoire, au centre Martin mourrant désignant son successeur Brice, à droite une vue d'ensemble de l'"autel et tabernacle dit maître-autel"
    en marbre, daté de 1901, offert par Lucien Agenet, curé de la paroisse. Les thèmes présentés et les matériaux utilisés amènent à s'interroger sur la
    concordance entre cette oeuvre et la basilique de Laloux en cours de finition en 1901. + portrait de Gatien le pré-évêque désigné par Grégoire de Tours.
    + carte postale du début du XXème siècle [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]

    Dès le début de son épiscopat, il y eut la première affaire Brice. "C'est après son intronisation, peu de temps après semble-t-il, que se manifestent les premiers signes d'une rupture qui coupe le nouvel évêque d'une bonne partie de son clergé. De ces difficultés témoignent tout d'abord les poursuites judiciaires dont Brice fut l'objet dans les mois ou les années qui suivirent sa consécration. [...] Quels étaient la nature et les mobiles des accusations portées contre le nouvel évêque de Tours? Encore que les lettres de Zosime ne soient guère explicites non plus sur ce point, les termes employés suggèrent cependant que l'on mettait en cause la vie, c'est- à-dire les moeurs, du Tourangeau. Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, bien qu'ils ne fassent, ni l'un ni l'autre, mention des poursuites intentées contre Brice à cette époque, apportent indirectement une confirmation à cette hypothèse. L'auteur des Dialogues se fait en 403-404 l'écho de bruits qui auraient circulé à Tours du vivant de Martin au sujet du prêtre Brice : « Des gens l'accusaient d'avoir acheté non seulement des garçons de race barbare, mais jusqu'à de jolies filles». [...] Il est certes difficile, après tant de siècles écoulés, de rouvrir le premier procès de Brice, alors surtout que font défaut les principales pièces du dossier. On conclura cependant volontiers, quant au chef d'accusation invoqué, à l'innocence de Brice, coupable tout au plus de quelques imprudences dans sa jeunesse : les conciles, qui l'ont en définitive absout, n'ont en effet pas dû rendre leur sentence sans avoir procédé à une enquête sérieuse. Accuser d'immoralité celui que l'on voulait perdre était au reste un procédé habituel de la polémique cléricale." Absout par sa hiérarchie, Brice conserve donc son siège d'évêque de Tours...


    Le bébé par qui le scandale arrive
    La mère est une nonne, le père est-il l'évêque ?

    ...jusqu'à ce qu'arrive la deuxième affaire Brice. "Au cours de la 33e année de son règne, si l'on s'en tient à la chronologie établie par Grégoire de Tours, éclata un scandale retentissant dans lequel l'évêque fut impliqué. L'affaire, que l'historien est seul à relater, est à bien des égards compliquée et étrange : la faute d'une moniale de Tours, qui avait manqué à ses voeux de chasteté, fut révélée à tous lorsque celle-ci mit au monde un enfant; aussitôt le peuple tourangeau unanime accusa Brice d'en être le père. Celui-ci, menacé d'être lapidé par ses ouailles, tenta de se justifier. Mais ni le témoignage que prononça miraculeusement l'infans en faveur de l'évêque, immédiatement soupçonné de magie, ni l'ordalie à laquelle ce dernier se soumit victorieusement devant la sépulture de Martin ne réussirent à convaincre les fidèles de son innocence. Déposé par le peuple, Brice partit en exil à Rome, tandis que les Tourangeaux élisaient à sa place un certain Justinianus. Ce dernier ne jouit pas longtemps de sa charge : les électeurs — inconstants — le sommèrent d'aller rejoindre Brice «pour débrouiller avec lui son affaire» et il mourut durant son voyage, à Verceil. Une nouvelle élection porta alors Armentius sur le siège épiscopal. Cependant Brice, ayant expié dans les larmes et les prières les fautes jadis commises contre Martin, reçut enfin du pape, au cours de sa septième année d'exil, l'autorisation de rentrer à Tours : son arrivée à Montlouis, à six milles de la cité, coïncida fort opportunément avec le décès d' Armentius; Brice recouvra alors son siège sans la moindre difficulté et le conserva pendant sept ans, jusqu'à sa mort survenue durant la 47e année qui suivit sa consécration."

       
    Brice, le sulfureux successeur de Martin, se bonifie en vieillissant
    Martin n'était pas tendre envers Brice : "Si le Christ a supporté Judas, je peux bien supporter Brice", et pourtant il l'a désigné comme successeur.
    Une page du site "Historivegauche" raconte (sans oublier Justinien et Armence, ce qui est rare) la vie de celui qui "en dépit d’une réputation
    pour le moins sulfureuse et d’un épiscopat constamment sujet à diverses difficultés, étonnamment, laisse le souvenir d’un saint
    ".
    [illustrations anonymes, sauf à droite Eliane Mendiburu (lien), à Veigné, en Touraine ; statue à Schöppingen, Allemagne (lien)]
    La mitre n'est portée par les évêques d'Occident que depuis le XIIème siècle. Martin, Armence, Brice et bien d'autres ne l'ont donc jamais portée...
    La crosse, sous la forme de bâton pastoral (un long bâton recourbé), semble être utilisée par les évêques dès le Vème siècle,
    alors que la crosse à volute, parfois existante au Xème siècle, ne deviendra leur attribut qu'au XIIIème siècle.
    Quant à l'auréole, elle existait déjà dans l'empire romain, donc avant le décès de Martin...
    En cela les toiles de Félix Villé (celle-ci déjà montrée), apparaissent correctes.

    La colère des Tourangeaux contre Brice. " Du récit de Grégoire, on ne peut évidemment retenir non plus comme authentiques les épisodes merveilleux qui sont censés manifester l'intervention divine : ni les coïncidences trop heureuses, comme celle qui fait mourir Armentius au retour de Brice; ni les épreuves apparemment insurmontables dont l'évêque sort miraculeusement justifié : les charbons ardents qui ne brûlent pas l'innocent et surtout la confrontation avec l'enfant qui témoigne en sa faveur, le nouveau-né prenant la parole pour faire éclater la vérité. [...] Dépouillés de tout cet habillage légendaire, apparaissent, dans leur nudité, quelques faits que l'on peut tenir pour authentiques : tout d'abord la déposition de l'évêque en dehors de toute sentence conciliaire, par le seul effet de la volonté populaire. Replacée dans son contexte historique, l'intervention du peuple tourangeau prend toute sa vraisemblance : Brice a très probablement été victime des troubles qui secouent dans la première moitié du Ve siècle tout l'Ouest de la Gaule et qui y ébranlent toutes les assises politiques et sociales. Non qu'il faille tenter, dans une explication trop mécaniste des événements, de mettre sa chute en rapport avec un épisode précis de la Bagaude; le voudrait-on d'ailleurs que l'incertitude de la chronologie grégorienne l'interdirait. Plus vraisemblablement, Brice a subi les effets indirects du nouvel état d'esprit qui s'était instauré dans ces régions : le vent de révolte qui soufflait contre toutes les autorités établies, même dans les périodes de relative accalmie, n'a pas épargné un prélat dont le prestige avait sans doute été fortement ébranlé dans l'esprit des fidèles au début de son règne et qui n'avait pas su rassembler autour de lui, dans l'unité d'une foi et d'une espérance communes, le peuple chrétien dont il avait la charge. Véridique aussi l'intermède au cours duquel deux évêques, successivement élus contre lui, occupent le siège de Tours, tandis que son titulaire légitime prend le chemin de l'exil. Contemporain des événements, Sidoine Apollinaire atteste en effet dans l'un de ses poèmes qu'entre la mort de Martin et l'avènement de Perpetuus, quatre prélats se sont succédé à la tête de l'Eglise tourangelle."

    "Reste à élucider l'affaire au fond : l'accusation d'inconduite, portée par le peuple sur de simples présomptions, n'était vraisemblablement pas mieux fondée que l'inculpation de même nature dont Brice avait été l'objet au début de son épiscopat devant plusieurs assemblées conciliaires. La seconde affaire se présente, selon toute apparence, comme une résurgence de la première : les soupçons anciens, que la sentence des conciles n'avait pas totalement levés, se sont réveillés à la faveur d'une situation qui créait de nouvelles raisons de dissension entre la communauté chrétienne et son évêque. Car le récit de Grégoire laisse entrevoir qu'à l'accusation d'adultère qui servit de prétexte à la déposition de Brice se mêlait un reproche de tout autre nature : celui de ne pas avoir accordé à son bienheureux prédécesseur les honneurs qui lui étaient dus et d'avoir ainsi privé la ville de Tours, à un moment où elle en avait grand besoin, des secours d'un saint patronage."



  12. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin


    Cette tombe d'enfant retrouvée à Tours est "à proximité immédiate, entre quelques mètres et quelques dizaines de mètres, du lieu où
    l'évêque Martin fut inhumée en 397.
    " ["Tours antique et médiéval", 2007]. Le corps fut ensuite déplacé dans la basilique d'Armence.

      
    A gauche, la thèse de 1980 de Luce Pietri, en sa publication de 1983, révéla l'importance de l'évêque Armence / Armentius

    La basilique dite de Brice est celle d'Armence. Luce Pietri, en sa thèse de 1980, vient de nous présenter comment les Tourangeaux ont expulsé leur évêque Brice pour le remplacer pendant environ sept années par Armence / Armentius et lancer le culte de Sanctus Martinus, avec en point d'orgue l'érection d'une modeste "basilica" abritant son tombeau. Poursuivons son récit : "Significative est la mention faite par Grégoire, au beau milieu du récit des tribulations subies par Brice, de l'érection, sur le sépulture du bienheureux, d'une première basilique. La présentation des faits ne peut laisser douter que l'hommage ainsi rendu à Martin soit intervenu tardivement, plusieurs décennies après la disparition du saint, et qu'il ait joué un rôle décisif dans la réconciliation du peuple de Tours avec son pasteur légitime. Sur ce point, l'accord est à peu près général. Mais à partir de là, la plupart des historiens ont cru pouvoir conclure que la construction de la petite basilique était à mettre à l'actif de Brice de retour d'exil, durant les dernières années de son épiscopat. S'il en est bien ainsi, cela ne peut signifier qu'une chose : c'est que l'évêque, saisi d'un repentir sincère pour sa conduite passée envers Martin, ou, du moins, éclairé par une triste expérience sur les erreurs de son gouvernement, a regagné à ce prix l'affection et la confiance de son troupeau qui, dès lors satisfait, s'est soumis de nouveau à son autorité. Les récits de Grégoire laissent cependant place à une interprétation du déroulement des faits, sensiblement différente, bien qu'elle permette d'aboutir à une conclusion voisine. Dans son ouvrage sur Saint Martin de Tours, E. -Ch. Babut avait cru pouvoir déduire d'une analyse comparée des textes que le modeste édifice élevé primitivement sur le tombeau du saint confesseur était l'oeuvre de l'un des deux évêques élus contre Brice, celui qui avait réussi à se maintenir plusieurs années sur le siège de l'exilé, Armentius. Son hypothèse s'appuie sur une remarque fort juste : le nom de Brice n'est associé à la construction de la première basilique Saint-Martin qu'une seule fois, dans un texte que l'auteur de l'Historia Francorum a rédigé à l'extrême fin de sa vie, le catalogue De episcopis turonicis. En revanche, ni les auteurs qui, au Ve siècle, évoquent l'histoire des édifices successivement élevés sur la tombe de Martin, Sidoine Apollinaire, Paulin de Périgueux, ni surtout Grégoire lui-même dans ses plus anciens écrits — les notices qu'il consacre respectivement à Brice et à Perpetuus au livre II de son Histoire et le chapitre du de Virtutibus sancii Martini où il rapporte la translation du corps de Martin de la première à la seconde basilique — ne mentionnent l'intervention de Brice."


    La basilique d'Armence vue par le dessinateur Lorenzo d'Esme (1996)

    Et, sur un point de détail très révélateur, Luce Pietri renforce solidement et a priori définitivement l'hypothèse Armentius : "A cet argument a silentio avancé par Babut, on peut ajouter un autre indice que fournit la biographie de Brictius dans le catalogue De episcopis. Certes, Grégoire y affirme nettement que Brice a édifié au-dessus du corps de Martin un petit sanctuaire dans lequel lui-même fut ensuite inhumé. Mais on n'a guère remarqué que cette notation s'insérait de façon étrange dans le récit : Grégoire qui vient de nous apprendre que Brice, dans sa septième année d'exil, avait reçu l'autorisation de revenir dans sa ville, lui fait édifier la petite basilique avant même que son retour en Touraine et la mort de son compétiteur lui aient permis de recouvrer son siège. Simple maladresse d'un écrivain qui se révèle en maintes occasions inhabile à conduire clairement un récit, lorsque ce dernier mêle de nombreux protagonistes à travers des péripéties multiples ? L'explication est un peu courte, d'autant que les faits, dans la phase ultime de cette histoire, sont relativement simples et que, dans ces sortes de notices, l'historien coule d'ordinaire ses informations dans un schéma dont le Liber Pontificalis lui offre le modèle : habituellement, il réserve la mention des édifices construits dans la cité comme celle des églises rurales fondées par chacun des évêques de Tours pour un dernier paragraphe qui précède la conclusion. Dans la biographie de Brice, l'auteur a d'ailleurs suivi cet ordre et ne s'en est écarté que sur un point, à propos de l'érection de la basilique Saint-Martin. Ce manquement à une règle, qu'il s'est toujours imposé de suivre, trahit, en introduisant une certaine incohérence dans le récit, les hésitations de l'historien : partagé entre son respect pour des sources d'information qui le portaient à attribuer à Armentius la construction de la première basilica et son désir de parfaire l'histoire édifiante du repentir de Brice d'un dernier trait, il a choisi délibérément, semble-t-il, une formulation ambiguë."

     
    Entre les basiliques d'Armence et de Perpet, un bâtiment provisoire ?. Sur le CD associé à l'ouvrage "Tours antique et médiéval" (INRAP 2007)
    se trouve une vidéo (restitution Thierry Morin) présentant "un bâtiment en bois ordinaire ou un abri pour le corps de Martin ?"
    Un texte de Henri Galinié explique comment "il devient possible de proposer que l'édifice servit à exposer momentanément le tombeau
    ou le corps de saint Martin pour que les fidèles puissent continuer à venir le vénérerque ni la basilique de Brice,
    démantelée, ni celle de Perpet en voie d'achêvement, n'étaient accessibles.
    "

    Alors qu'Armence est gommé, Brice finit canonisé. "Si l'on se range à cette hypothèse, il faut admettre que Brice, à son retour d'exil, donna aux Tourangeaux, en faisant pieusement ensevelir «son frère» dans la nouvelle basilique, puis en y faisant préparer sa propre sépulture, des gages suffisants de sa dévotion martinienne, pour que les fidèles, assurés désormais de la sainte protection de l'apôtre, acceptent de le laisser remonter sur son siège et gouverner en paix son Eglise jusqu'à la fin de son existence. Les épreuves endurées par le prélat, son grand âge digne de respect firent oublier les ressentiments passés : Brice, par deux fois impliqué dans des affaires de moeurs, ignominieusement chassé de sa cité par ses propres ouailles, mourut finalement « en odeur de sainteté »."


    Sanctus Bricius dans l'actuelle basilique



  13. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet

    Des mercenaires Huns à Tours ! Les événements qui suivent se sont apparemment déroulés entre 438 (fin des bagaudes de Tibatto) et 441 (arrivée voisine des Alains), lors des dernières années d'épiscopat de Brice, après le décès d'Armence. Extraits des pages 98 et 99 de la thèse de Luce Pietri en 1980 : "Il est possible que durant ces deux années [435-437] la cité de Tours ait eu à souffrir des pillages et des violences commises dans les campagnes par Tibatto [cf. chapitre Tibatto en page principale]. Plus certainement cruelle aux habitants de l'urbs turonica fut la présence des mercenaires barbares que l'autorité romaine déléguait à leur protection et qui se conduisaient comme une armée d'occupation en pays conquis. Le souvenir des méfaits que commirent à leur passage les cavaliers Huns de Litorius était encore très vivace lorsque l'évêque Perpetuus rédigea sa Charta de Martini miraculis. L'ouvrage, où le prélat avait consigné quelques uns des miracles accomplis par Martin depuis son tombeau durant la période qui précéda son épiscopat et pendant les premières années de celui-ci, est malheureusement perdu. Mais la substance en est passée dans l'oeuvre de Paulin de Périgueux que l'évêque tourangeau avait chargé d'habiller en vers sa relation et qui, à partir de ce témoignage, composa le sixième livre de son poème De vita sancti Martini episcopi. Deux épisodes s'y rapportent, sans le moindre doute, à la présence des mercenaires Huns dans la ville de Tours. Le poète a d'ailleurs pris soin, pour introduire ces récits, de les situer dans leur contexte historique :
      "La peur soudaine d'un péril avait jeté la Gaule dans un péril plus grave : elle avait appelé les Huns à son aide, et ces auxiliaires lui étaient à charge. Le moyen en effet de supporter sans peine un allié qui se montre plus cruel que l'ennemi, et qui méconnaît, dans sa férocité, les traités convenus."


    Eglise contre Huns, le pape Léon Ier (390-461) contre le roi Attila (395-453) [dessin du XIXème siècle]

    Deux miracles postumes de Martin. Suite : "Les deux scènes qui suivent ont pour cadre, dans le suburbium de Tours, la basilique Saint Martin, c'est-à-dire, étant donnée l'époque où l'on doit situer ces événements, le modeste sanctuaire qui précéda le grand édifice élevé par Perpetuus. Elles nous montrent les soldats Huns se livrant sans frein à leurs instincts de rapines et de violence :
    • L'un d'entre eux, pour satisfaire sa convoitise de butin, s'empare de la couronne votive, sans doute un précieux ouvrage d'orfèvrerie qui ornait le tombeau du saint ; tout aussitôt frappé de cécité, il s'abandonne au repentir et restitue l'objet de son vol.
    • Un autre n'hésite pas à perpétrer un meurtre dans le sanctuaire et, expiant immédiatement son crime, il se transperce, dans sa fureur, de son propre glaive.
    Ces deux épisodes ont seuls été jugés dignes par Perpetuus d'être transmis à la postérité, parce que leur dénouement offrait à ses yeux un exemple salutaire des châtiments réservés par la justice immanente de Dieu à ceux qui portaient atteinte au saint asile d'un lieu de culte. Nul doute que d'autres méfaits, restés impunis, n'aient été commis en grand nombre par les mercenaires barbares.
    "

      
    Attila et les bagaudes. Une dizaine d'années après leurs méfaits à Tours en tant que mercenaires des Romains, les Huns commandés par Attila ont tenté d'envahir la Gaule. Pour cela, Attila a cherché à s'allier les bagaudes, par l'intermédiaire d'un genre d'anbassadeur, médecin grec, nommé Eudoxe, connaissant bien les contrées bagaudées. Mais les ruraux révoltés contre l'oppression romaine craignaient davantage encore les Huns. De plus, la christianisation des campagnes entamée par Martin commençait à les rapprocher des citadins. Ce fut un échec, comme le montre la série BD "Le chant des Elfes" publié de 2008 à 2010 par Soleil Productions en trois volumes, sur scénario de Bruno Falba et dessin de Mike Ratera. Elle décrit la préparation de la bataille des Champs Catalauniques et la bataille elle-même (en 451), avec la présence d'elfes, de dragons et de monstres pour magnifier les combats, sur une solide trame historique. + deux planches sur la discussion houleuse entre Attila et Eudoxe (tome1) : 1 2 + une planche sur la mort d'Eudoxe, lynché par les siens (avant la bataille, tome 2)+ des pages de la bataille (intro du tome 1) : 1 2
    >>>En page principale, on pourra lire le chapitre titré "449-451 Les Huns et la confiance trahie d'Attila en Eudoxe et les bagaudes".


    Après que quelques Huns soient passés par Tours, Attila, les Huns et leurs alliés voulurent piller Paris en 451. Une fervente chrétienne, Geneviève, mobilisa les Parisiens contre eux. Le récit en est présenté sur cette page. Il se termine ainsi : "Paris reconnaissant plaça le cercueil de sainte Geneviève à côté de celui de Clovis, dans la basilique de Saint Pierre et Saint Paul, et choisit pour patronne dans le ciel celle qui deux fois l'avait gardé de la colère des barbares". Dans sa ville, Geneviève, qui est venu plusieurs fois à Tours, a dédié un baptistère à saint Martin.

    La légende de la carte postale ci-contre, montre que quinze siècles après leur passage, les Huns gardent une terrible réputation...


    Le génie de Perpet. Ces deux miracles opérés par le cadavre de Martin à travers son tombeau, racontés par Perpet, diffusés par Paulin de Périgueux et d'autres, illustrent l'inspiration du sixième évêque de Tours : chacun doit croire que venir près du tombeau, empli de foi chrétienne, peut déclencher un miracle postume de Martin. Lui qui en a tant fait en réalise encore... C'est ainsi que Tours est devenu un lieu de pélerinage, en quelque sorte le sanctuaire de Lourdes des Gaules ou le sanctuaire d'Esculape à Epidaure dans la Grêce ancienne transposé dans l'empire romain d'Occident... Si ça ne fonctionnait pas à Tours, les pélerins pouvaient aussi aller à Marmoutier ou à Candes, ou essayer, dans les environs, un autre saint moins connu ou plus spécialisé dans les maux à guérir... Bien sûr, à en croire les successeurs de Perpet, il y eut d'autres miracles postumes de Martin. D'après Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin"), à en croire Nicolas Gervaise en 1699, "ce n'est que durant le second quart du XVIème siècle que les miracles devinrent plus rares et que ce lieu si vénérable à tout le monde perdit une partie de son éclat et de sa splendeur".


    Sanctus Perpetuus dans l'actuelle basilique



  14. Les décorations et les poèmes de la basilique de Perpet

    Bruno Judic, extrait de la page titrée "Le rayonnement de la figure martinienne" : "La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. Elle devait en effet posséder un véritable cycle d’images. Au temps de Perpet, le décor devait en partie correspondre aux versus basilicae que nous a trans-mis le Martinellus. Ils permettent de supposer la présence de scènes évangéliques, la veuve indigente, Jésus marchant sur les eaux, le Cénacle, la colonne de la Flagellation ou encore le trône de l’apôtre Jacques ; à ce programme devaient faire pendant des scènes de miracles martiniens sans qu’on puisse être plus précis. Vers la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours fit reconstruire la cathédrale et introduisit des scènes martiniennes que Fortunat a évoquées dans un poème : on pouvait voir un triptyque avec la guérison du lépreux, le partage de la chlamyde et la messe du globe de feu ; on y trouvait aussi les résurrections opérées par le saint, le pin coupé, les serpents, le faux martyr, la guérison de la fille d’Arborius et les idoles renversées."

    A gauche, on devine un oiseau
    et des grappes de raisin.


    Vestiges du décor de la basilique de Perpet publiés dans l'ouvrage collectif "Tours antique et médiéval" (2007) où Christian Sapin écrit : "L'ensemble était décoré comme il se doit pour les basiliques de cette période avec des tentures, des peintures (qui selon les inscriptions interprétées comme légendes de celles-ci devaient représenter des miracles du Christ et d'autres de Martin), auxquelles il faut ajouter la richesse colorée des mosaïques et des marbres). Les matériaux retrouvés lors des fouilles peuvent provenir de ce décor mais également de réfections successives que le monument a dû subir [...]Il est probable que ces décors devaient comprendre également des mosaïques et des stucs."

    Autre décor végétal.["La basilique de Saint-Martin de Tours", Charles Lelong, 1986]
    Ci-contre, "Le XIIIème apôtre", 1996, textes Fagot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme (il y a hésitations entre 471 et 472, 471 est plus fréquemment employé)

    Perpet, l'imprésario de Martin. Le même Bruno Judic dans l'article (entièrement consultable) de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vè et VIè siècles", présente d'autres atouts de la basilique de Perpet : "C’est sous l’épiscopat de Perpetuus à Tours entre 460 et 490 environ que le tombeau fait vraiment l’objet d’aménagement pour le culte. Perpetuus apparaît alors comme un “impresario” du culte de Martin pour reprendre une expression de Peter Brown. Certes il y avait un petit édifice au-dessus de Martin depuis le temps de Brice mais bien trop petit pour permettre la dévotion des fidèles. Perpetuus entreprend donc la construction d’une grande basilique dont l’abside abritait les restes de Martin. Il donna un grand faste à cette nouvelle construction, colonnes antiques, mosaïques, et inscriptions ornaient la nef et l’abside. Pour les inscriptions il s’adressa spécialement à deux écrivains, Sidoine Apollinaire et Paulin de Périgueux. Paulin de Périgueux, qu’il ne faut pas confondre avec Paulin de Nole, est mal connu. Il apparaît comme l’auteur d’une Vie de Martin en vers, reprenant la matière de la Vie composée par Sulpice mais en y ajoutant des récits de miracles plus récents communiqués à Paulin par Perpetuus. C’est donc un vrai poète qui composa aussi certaines des inscriptions de la basilique. Ce Paulin devait appartenir au même réseau lettré, aristocratique et religieux que Sidoine Apollinaire qui est en revanche bien connu."


    En 475, l'évêque Euphrone d'Autun offrit le marbre dont on couvrit le tombeau de saint Martin à Tours. Un "fragment d'inscription provenant du tombeau de Saint Martin" est conservé derrière une des grlles de l'actuel tombeau, qui fut montré au pape Jean-Paul II (+ deux photos INA : 1 2). Il est accompagné de cet explicatif : "Ce fragment de calcaire est probablement un des rares témoignages du tombeau de Saint Martin. Découvert en association avec d'autres vestiges du Vème siècle, il provient de la basilique de l'évêque Perpet. On peut y lire, gravées dans un cadre, les lettres "FESTUS OM". Cette inscription entrerait dans la composition de deux mots de l'épigramme gravée sur l'un des côtés du tombeau du saint offert par Euphrône évêque d'Autun."

    Puis : "A la demande de Perpetuus, Sidoine composa aussi des inscriptions pour la basilique martinienne. On doit encore à Perpetuus la mise en place du calendrier liturgique de l’Eglise de Tours avec la fixation des deux grandes fêtes de saint Martin: la célébration de sa sépulture, le 11 novembre, et la célébration de sa consécration épiscopale le 4 juillet. Dès lors, le culte prend de l’ampleur."

    Et de citer le cas d'une adepte "marquée par la spiritualité martinienne", Geneviève (420-500), qui empêcha les Huns de piller Paris : "Arrivée à Tours, Geneviève se rend dans la basilique de saint Martin, qu’il faut supposer toute neuve. Elle y guérit des possédés et surtout, de manière spectaculaire, l’un des chantres, pris d’une crise de folie, en pleine célébration des vigiles de saint Martin. Geneviève se trouvait donc à Tours soit pour le 4 juillet, soit pour le 11 novembre."

      
    Une page du site "Entrelacs" nous propose une vision ornementale de l'actuelle basilique [photo de gauche Bernard Corbineau] + photo.


    Décor végétal de l'actuelle basilique de Laloux
    ["Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Sutton 2016]



  15. Les 520 ans de vie de la basilique de Perpet

    "Le Magazine de la Touraine" n°60 d'octobre 1996 a publié un dossier de 11 pages "Pélerinages à saint-Martin", reprenant des textes et illustrations (dont celles reproduites en ce chapitre, sans autre indication) de l'ouvrage "Saint Martin de Tours" des chanoines Bataille et Vaucelle paru en 1925. En voici le début d'introduction : "Lorsqu'en 371 les Tourangeaux s'en allèrent quérir en Poitou saint Martin pour en faire leur évêque, ils ne se doutaient pas qu'ils étaient en train d'assurer à leur ville une renommée de "seconde Rome". Autour du tombeau de "l'homme au manteau partagé", les pèlerins ne cesseront d'affluer. Tours deviendra l'un des phares du monde chrétien. En 938, le pape Léon VII attestait ainsi qu'aucun lieu de pèlerinage, à l'exception de Saint Pierre de Rome, n'attirait alors :
    Ce magazine paraissait juste après la venue à Tours en septembre 1996 du pape Jean-Paul II, durant trois jours, se recueillant devant le tombeau de Saint Martin (lien vidéo + photo), comme l'avaient fait auparavant, dans la basilique précédente d'Hervé, cinq autres papes, Urbain II (1088-1099), Pascal II (1099-1118), Calixte II (1119-1124), Innocent II (1130-1143), Alexandre III (1159-1181). Il ouvrait "l'année martinienne" commémorant le seizième centenaire de la mort du thaumaturge.

    Stanislas Bellanger, en son ouvrage de 1845 "La Touraine ancienne et moderne", à propos de la basilique de Perpet : "Un des premiers privilèges dont l'ait dotée nos souverains, fut le droit d'asile. Quiconque en avait franchi le seuil était à l'abri de toute poursuite. Les princes et les grands y eurent souvent recours. Willacaire, duc d'Aquitaine, Gontran-Boson, Mérovée, fils du roi Chilpéric, et beaucoup d'autres, y trouvèrent successivement un refuge, que la superstition, encore plus que la piété, empêcha de violer."


    Reprise des pages 4 et 5 du catalogue de l'exposition de 1984 de la Société Archéologique de Touraine, titré "Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours" :

    Vers 471(peut-être le 11 novembre 471) Inauguration de la basilique par l'évêque Perpet.
    En 558 Un incendie détruit la toiture qui est rétablie par le roi Clotaire ; l'évêque Grégoire restaure ensuite les peintures murales.
    En 630 Saint Eloi grâce au concours du roi Dagobert décore de somptueux ouvrages d'orfèvrerie le tombeau de saint Martin, son ancien sarcophage et celui de saint Brice.
    Vers 800 Nouvel incendie, qu'Alcuin arrête miraculeusement ; certains débris de sculptures sur pierre peuvent relever de travaux de restauration.
    En 853(le 8 novembre) Les Normands pillent et incendient la basilique ; elle est réparée peu après, mais sommairement : "elle paraissait inférieure à celle des temps anciens".
    En 903(ou 904) Dernière incursion des Normands, on restaure la basilique "avec beaucoup de travail et à grands frais ; son apparence était beaucoup plus brillante que la précédente".
    En 994(994 ou 997 pour certains) Un formidable incendie "détruit la basilique ainsi que 22 églises du voisinage". Une reconstruction totale s'impose.

    Cet incendie de 994 pourrait avoir été déclenché par le terrible Foulques Nerra (970-1040), à en croire Stanislas Bellanger, dans son ouvrage "La Touraine ancienne et moderne" : "Chassé de Tours par Eudes, Foulques Nerra y rentra le 25 juillet 994, mit le feu au bourg de Châteauneuf, et l'église de Saint-Martin fut encore victime du désastre.". En une double page de son livre "La basilique Saint-Martin de Tours" (1986), Charles Lelong montre que dans les cinquante dernières années du millénaire, la basilique a eu des apparences plus ou moins luxueuses, entre désastres et restaurations coûteuses.



    "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", Georges Couillard / Joël Tanter 1986



     
    "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard, dessin de Joël Tanter, 1986
    + deux pages sur le passage des Vikings à Tours et aux alentours : 1 2
    + La dernière case ci-dessus ne raconte que le début des aventures de la précieuse châsse contenant les reliques de saint Martin,
    la suite est racontée par Robert Ranjard en 1925, avec notamment la très étrange guérison d'un lépreux à Auxerre, en 884.
    + récit et illustration.signée Lacoste Aîné dans "La Touraine ancienne et moderne" par Stanislas Béranger, 1845.

    Dans leur livre, les chanoines Bataille, premier chapelain de la basilique de Saint-Martin de Tours, et Vaucelle, directeur de l'Institut Saint-Maurice, écrivent : "Au pèlerinage de Tours était souvent uni celui de Marmoutier. On visitait les lieux sanctifiés par la vie du bienheureux ; on puisait de l'eau au puits qu'il avait creusé de ses mains. On se rendait aussi à Candes, où l'on conservait le lit de bois sur lequel il était mort. Au milieu de cette foule anonyme, si empressée autour du tombeau de saint Martin, se détachent quelques figures plus illustres de saints évêques, de saints moines, de pieuses femmes. Sainte Geneviève est la première en date. On voit saint Germain de Paris aux solennités martiniennes ; viennent aussi à Tours, saint Bertrand, évêque du Mans, saint Laurien, évêque de Séville, saint Doriat, évêque d'Orléans. Parmi ces pieux pèlerins, il faut rappeler des personnages qui établirent des monastères et sont restés l'objet d'un culte spécial en Touraine : saint Venant, saint Senoch, sainte Monégonde, sainte Maure, saint Epain son fils et les frères de ce dernier". Sainte Radegonde et d'autres auraient aussi pu être cités... Dagobert, qui régna de 629 à 639, pour sa part, commanda de ses propres deniers à saint Eloi une châsse précieuse.

    Trois vitraux de l'actuelle basilique correspondant à des évènements de la basilique de Perpet.
    Ultrogothe est une reine franque, épouse de Childebert Ier (quatrième fils de Clovis), condamnée à l'exil en 558, après la mort de son mari.
    Eloi (588-660), évêque de Noyon, fut ministre et proche conseiller du roi Dagobert Ier.
    Baud, d'origine franque, fut le 16ème évêque de Tours de 546 à 552 et référendaire du roi Clotaire Ier, autre fils de Clovis (sa vie ici).
    [les vitraux de la basilique proviennent des ateliers Lobin en Touraine, fin du XIXe siècle - page dédiée du site patrimoine-histoire]


    En 732, Charles Martel sauve la basilique de Perpet du pillage
    La bataille de Poitiers s'est déroulée en plusieurs lieux jusqu'au sud de Tours et les Sarrasins ne seraient pas venus pour envahir le royaume franc
    mais pour piller la très riche abbaye Saint Martin de Tours et les églises environnantes. Ci-dessus extrait de "Histoire de France en bandes dessinées",
    fascicule 3, texte de Jacques Bastian, dessin de Milo Manara, Larousse 1976 + les trois pages racontant cette bataille : 1 2 3


    Ici la bataille de Poitiers s'appelle la bataille de Tours. [dessin de Lacoste Aîné, "La Touraine ancienne et moderne" par Stanislas Béranger, 1845]
    Charles Martel, grand-père de Charlemagne, est un de ceux qui a relancé le culte de Martin, qui avait baissé au VIIème siècle
    Il "diffuse le culte dans les territoires passés sous sa domination, tandis que les métropolitains de Germanie, archevêques de Mayence,
    font de l'évêque de Tours le patron de leur cathédralé
    " (Michel Laurencin dans les conférences martiniennes de 1996/1997).
    Charles Martel s'est-il cru inspiré par Martin dans son combat contre les Sarrasins ?

    De Clovis à Charlemagne, nous allons maintenant revenir sur les moments et les rencontres les plus mémorables de ce demi-millénaire durant lequel la basilique Saint Martin élevée par Perpet fut célèbre dans toute l'Europe.



  16. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique de Perpet


    ["Le XIIIème apôtre", 1996, textes Fafot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme]

    D'après l'évêque Nizier de Lyon : "Quand Clovis sut que les miracles [accomplis à Tours] étaient choses prouvées, il se fit humble, se prosterna au seuil [de la basilique] du seigneur Martin et permit qu'on le baptisa sans retard.". Ainsi, à croire Nizier, la cérémonie eut lieu à Reims, peut-être en 499, peut-être en 508, mais la décision ferme de respecter la promesse faite à Clotilde aurait été prise à Tours, grâce à Martin.


    Extrait d'une page du site "Clovis Ier"


    "Entrée triomphale de Clovis à Tours en 508", Joseph Nicolas Robert-Fleury, 1837 [Châteaux de Versailles et de Trianon]
    A gauche la basilique, au fond les murailles de la cité (anciennement Caesarodunum)



    "Histoire de France en bandes dessinées", texte de Christian Godard, dessin de Julio Ribera, Larousse 1976


    "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard,
    dessin de Joël Tanter, 1986 + les trois pages du chapitre "Clovis - Wisigoths et Francs" : 1 2 3

    En sa thèse [page 169], Luce Pietri tire les leçons de cette investiture : "On s'est beaucoup interrogé sur le sens politique de cette scène. Quelle que soit la valeur, diverse, que chacune des parties concernées — l'empereur d'Orient, l'élite gallo-romaine et le roi franc lui-même — ait accordée aux insignes et aux titres revêtus par Clovis, une constatation s'impose : tout ce cérémonial qui évoque à la fois l'antique pompe du triomphe, le processus consularis et l'adventus impérial est chargé et même surchargé de couleurs romaines. La victoire célébrée par le chef franc a été à dessein mise en scène comme celle de la Romanité sur la barbarie. Et c'est là sans doute ce qu'a voulu exprimer Grégoire de Tours." [...] "On a beaucoup moins prêté attention au caractère proprement religieux et tourangeau de la scène. La campagne contre les Wisigoths heureusement achevée, Clovis est repassé par Tours pour y accomplir ses voeux et apporter à Martin le tribut d'offrandes promises. Mais à l'expression individuelle de gratitude s'est ajoutée la manifestation publique d'un hommage rendu officiellement par le souverain à celui qui, par son intercession, avait accordé le succès aux armes et à la politique franques."

    Puis : "La cérémonie, qui légitimait en le romanisant le pouvoir du roi, s'est déroulée dans le cadre du sanctuaire martinien et la pompe triomphale qui l'a suivie a pris la forme d'une procession dirigée vers un autre lieu martinien, l'ecclesia où le saint évêque avait jadis été intronisé. À l'autorité du chef franc, salué par les envoyés de l'empereur Anastase et acclamé par la population gallo-romaine, Martin donnait donc la consécration d'une sorte d'investiture religieuse. On ne peut douter que tout ce cérémonial n'ait été inspiré et organisé par le clergé tourangeau. Par ces solennités quasi liturgiques, il s'agissait de rappeler d'une manière générale au vainqueur qu'il tenait son pouvoir de Dieu; mais aussi de le persuader qu'il en était redevable plus directement à Martin, le puissant intercesseur qui lui avait procuré l'aide divine. Ce faisant, Tours, pour couronnement des efforts qu'elle avait déployés au service de la cause franque, prétendait faire reconnaître sa vocation de cité sainte du nouvel état romano-franc."

    Martin devient un héros militaire. Bruno Judic, dans l'émission de Arte déjà présentée du 5 novembre 2016, estime que l'appropriation de Martin en Saint Patron par Clovis et les Mérovingiens modifie son rôle symbolique : "A l'opposé de sa biographie, Martin est présenté comme un héros militaire, "le protecteur de l'armée franque". Le roi part en guerre en portant la banière de saint Martin, c'est-à-dire sa cape ou sa chape. Il devient un saint militaire.". La chape nommera les chapelles et Aix-la-Chapelle, la capitale des Carolingiens, la cape nommera Hugues Capet et les Capétiens. Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens se servent de l'image et de la popularité de Martin à leur avantage.



  17. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique de Perpet


    Clotilde survivante d'une famille massacrée. En 486, à 12 ans, la princesse Clotilde a ses parents et ses quatre frères assassinés par son oncle Gondebaud, désormais seul à régner sur le royaume des Burgondes. Son mari Clovis n'eut pas le temps de conquérir son pays d'origine, ses enfants le firent.
    ["Clotilde première reine des Francs", textes Monique Amiel, dessins Alain d'Orange, 1980] + couverture édition 2014
    + huit planches sur la jeunesse de Clotilde jusqu'au baptème de son mari : 1 2 3 4 5 6 7 8

    Sulpice Sévère nous apprend qu'après la mort de son époux Clovis, la reine Clotilde (474-545) s'installe à Tours pour plus d'une trentaine d'années : "“Elle y était au service de la basilique du bienheureux Martin et, pleine de modestie et de bonté, elle est demeurée dans ce lieu pendant tous les jours de sa vie, ne visitant que rarement Paris.". La reine-mère intervient alors avec autorité et diplomatie dans les conflits entre ses fils. Elle décède à Tours le 3 juin 545 à l'âge 70 ans et est enterrée à Paris, près de Clovis. L'Eglise l'a sanctifiée.


    En bas, Clotilde en prière dans la basilique, devant le tombeau de saint Martin
    [extrait des "Grandes Chroniques de France de Charles V" et tableau de Carle Van Loo, présenté en début de page + variante]
    + prière de Clotilde à Martin pour apaiser les querelles de ses enfants [reprise du dossier de la BD de Secher / Olivier / Tirado, 2019]
    En haut, Clotilde au jardin du Luxembourg à Paris, statue de 1847 de Jean Baptiste Jules Klagmann

    Dans sa thèse [page 180], Luce Pietri montre que Clotilde intervient dans la vie de la cité tourangelle : "Depuis son veuvage, Clotilde résidait dans les états de son fils aîné, à Tours, où elle se consacrait à la prière et aux œuvres charitables. Malgré cette pieuse retraite, la reine-mère conservait une certaine influence : elle en usa pour intervenir peut-être encore dans les affaires politiques du regnum Francorum et certainement dans la vie de la civitas Turonorum qui constituait en sa faveur une sorte de douaire princier. A la mort de l'évêque Licinius, Clotilde disposa une première fois du siège épiscopal : au mépris de toute la législation canonique dont elle violait plusieurs articles, la souveraine imposa deux de ses protégés, deux évêques chassés de Burgondie, Theodorus et Proculus, auxquels elle donna conjointement le gouvernement de l'Eglise de Tours. Après leur décès, Clotilde récidiva en faisant choix d'un autre personnage, venu lui aussi du royaume burgonde, Dinifius. Parce qu'elle n'avait plus d'autres protégés à placer ou parce qu'avec l'âge elle se détachait plus complètement des affaires de ce monde, la reine laissa à Clodomir, lorsque disparut l'évêque Difinius, le soin de pourvoir à la vacance du siège : par ordre du roi — jusso régis — Ommatius fut désigné pour lui succéder."


    Vitrail de l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours [atelier Van-Guy de Touraine 2005, photo Daniel Michenaud, lien)


    Grégoire de Tours insiste surtout sur la piété de Clotilde et ses largesses pour les monastères et églises de Touraine. Guy-Marie Oury dans son tome 2 de "La Touraine au fil des siècles" (C.L.D. 1977) : "On regrette que Grégoire de Tours n'ait pas fourni de détails concrets sur sa vie tourangelle, car la reine fut de tous les petits événements de l'Eglise de Tours, aidant à l'évangélisation des campagnes qui se poursuivait lentement, fournissant les ressources nécessaires à l'érection de nouvelles paroisses dans le diocèse, conversant avec les chefs des monastères ou les vierges consacrées de la ville, participant aux célébration sliturgiques et à la liturgie stationnale organisée minutieusement par saint Perpet quelques années avant son arrivée. Elle connut certainement sainte Monégonde (décédée en 570) puisque c'est pour les campagnes de celle-ci qu'elle édifia le monastère de Saint-Pierre le Puellier ; elle connut sans doute saint Leubais, le successeur de saint Ours, d'autres encore... Elle fit nommer trois évêques burgondes ; mais son influence joua également en faveur de leurs successeurs : Ommatius, membre d'une grande famille sénatoriale d'Auvergne, Léon, abbé de Saint Martin et habile charpentier, issu de milieu plus modestes ; Francilion, un patricien du Poitou ; Injuriosus enfin dont les parents étaient de pauvres plébéiens de Tours. "


    Les dernières heures de Clotilde à Tours, d'après "Sainte Clotilde reine des Francs", texte de Reynald Secher
    et Jacques Olivier, dessins d'Alfonso Tirado (RSE Nuntiavit 2019)

    Sancta Clotildis dans
    l'actuelle basilique

    >>>En page principale, on pourra lire le chapitre titré "493-541 Clotilde réussit là où Victorina avait échoué".



  18. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins

    Au début du VIème siècle, Tours et Poitiers sont les villes saintes des Francs, sous le patronage de Martin et Hilaire. Dans son étude (intégralement consultable) "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig insiste sur l'importance de Rémi, l'évêque de Reims, et de ses liens avec Perpet, avec en conséquence la désignation de Tours comme ville sainte des Francs, sans oublier Poitiers où Martin fut ermite : "Serait-ce téméraire de prétendre que Clovis connut par saint Rémi la puissance miraculeuse de saint Martin ? C'est au tombeau de saint Martin, à ce qu'il semble, que le roi des Francs manifesta publiquement l'intention de se convertir, en 498, lors d'une première guerre contre les Visigoths. Le Mérovingien obtint sa victoire décisive en 507 sous le signe de saint Martin et de saint Hilaire. Les deux grands évêques de la Gaule, liés durant leur vie par une amitié sincère, maîtres et précepteurs de l'épiscopat gallo-romain, devinrent les patrons du royaume des Francs. Ensemble, ils sont invoqués par les petits-fils de Clovis dans le traité de partage de 567 et par la reine Radegonde dans son testament. Ils gardaient des portes de Reims; ils représentaient les confesseurs dans la cathédrale de Nantes construite vers 567 par l'évêque Félix. Venance Fortunat et saint Nizier de Trêves les citent ensemble. A Mayence, la cathédrale restaurée au second tiers du VIème siècle fut consacrée à saint Martin, la basilique cimétériale à saint Hilaire. En 591, saint Yrieix de Limoges institua les deux saints évêques ses héritiers. Les témoignages cités permettent de dater du VIème siècle le culte jumelé de l'évêque-docteur et de l'évêque-ascète."

    Radegonde , née vers 520, fille de Berthaire, roi de Thuringe, devint la quatrième épouse du roi Clotaire Ier, mariée en 539, à 19 ans. Clotilde, installée à Tours, vécut encore 7 ans après ce mariage de son fils. En 552, après un pèlerinage à Tours sur le tombeau de saint Martin, considérant son époux comme un meurtrier, Radegonde fonde l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers et s'y retire en tant qu'abbesse. Venance Fortunat, futur évêque de Poitiers, la soutint et devint son biographe. A la mort de Clotaire, elle usa de sa réputation et de son autorité pour établir la paix entre ses fils. Elle eut ensuite une grande influence sur les grands de son époque, notamment Sigebert Ier, fils et successeur de Clotaire. Elle est décédée en 587 à 67 ans environ.

      
    Radegonde reine des Francs, sa rencontre avec Clotaire Ier, son repas de noces puis entrant dans les ordres, accompagnée du peuple.
    ["Scènes de la vie de sainte Radegonde ", XIème siècle, bibliothèque municipale de Poitiers, page Wikipédia]

     
    Sainte Radegonde en Touraine. A Tours, en rive droite de la Loire du côté de Marmoutier, existe une église semi-troglodytique à son nom,
    bâtie au XIIème siècle, agrandie au XVIème et restaurée au XIXème. Saint Martin aurait vécu et officié dans la partie troglodytique [photo de gauche, lien].
    La commune de Sainte Radegonde, sur laquelle se trouvait cette église et l'abbaye de Marmoutier, a été rattachée à Tours en 1964.
    Près de Chinon, une chapelle troglodytique, restaurée à la fin du XIXème, classée monument historique en 1967, lui est dédiée [à droite photo Wikipédia]

    L'apogée du culte de Martin. Eugen Ewig, suite : "Au cours du VIème siècle,. Poitiers dut toutefois céder le pas. à Tours. [...] Ni saint Rémi, ni saint Médard, ni saint Marcel ou saint Maurice n'égalèrent la gloire de saint Martin, qui resta jusqu'à Dagobert Ier le patron principal des Mérovingiens. C'est alors seulement qu'émergea un rival autrement puissant : le martyr parisien saint Denis, patron de la lignée royale neustro-burgonde, qui depuis 680 devait régner nominalement sur le royaume entier. [...] De nos sources se dégage l'impression que le culte de saint Martin atteignit son apogée dans la seconde moitié du VIème siècle. Certains renseignements sur les évêques nous permettent d'étendre cette limite encore au premier tiers du VIIème siècle."

    Brunehaut, autre reine mérovingienne adepte du culte de Martin. Pour ne s'en tenir qu'aux reines franques ayant soutenu le culte de Martin, après, dans la première génération, Clotilde d'origine burgonde, après, dans la seconde, Radegonde venant du royaume de Thuringe en Allemagne, voici, dans la troisième Brunehaut (547-613) d'origine wisigothe espagnole, ayant abjuré l'arianisme en 566. La même année, elle épouse Sigebert Ier (535-565), petit-fils de Clovis. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig la présente ainsi : " Parmi les fervents du culte, nous comptons la reine Brunehaut. Les églises favorisées par elle à Autun et Lyon (Ainay) adoptèrent le vocable de saint Martin. A Trêves, nous constatons un fait analogue. La basilique Sainte-Croix construite par le sénateur Tétradius lors d'un miracle de saint Martin dans la métropole mosellane, fut transformée en abbatiale martinienne par l'évêque Magnéric, le parrain de l'aîné des petits-fils de Brunehaut.". A cause de sa belle-soeur Frédégonde, Brunehaut, aussi nommée Brunehilde, eut une vie très mouvementée, l'amenant à épouser Mérovée, un arrère petit-fils de Clovis et un de ses neveux.


    En épousant sa tante Brunehaut, Mérovée provoque la colère de sa belle-mère Frédégonde, amenant son père à l'enfermer.
    puis à le tonsurer et ordonner prêtre à Metz. Mérovée s'évade et se réfugie dans la basilique Saint-Martin de Tours.
    Son père assiège la ville, il s'échappe de nouveau, mais est trahi et assassiné par un de ses familiers à Thérouanne, en 577.
    Un an plus tôt, avant son mariage fatal, à la tête d'une armée chargée d'envahir le Poitou, il s'était arrête à Tours qu'il avait dévasté.
    [dans la série "Les reines tragiques", "Frédégonde la sanguinaire" texte de Virginie Greiner,
    dessin de Alessia de Vincenzi, Delcourt 2016] + deux planches : 1 2

    La fin de Brunehaut fut tragique et atroce. En 613, âgée de 66 ans, alors qu'elle est régente du royaume d'Austrasie et fait face à une rebellion, elle est est livrée à ClotaireII, roi de Neustrie. Il la fait Brunehaut durant trois jours. Finalement, elle est attachée par les cheveux, un bras et une jambe à la queue d’un cheval indompté. Son corps brisé est ensuite brûlé. Ses restes sont apportés et enterrés à l’abbaye Saint-Martin d'Autun qu’elle avait fondée. Sur sa page Wikipédia, elle est considérée comme "une personnalité maltraitée par l’historiographie traditionnelle" : "Dans un monde où s’imposait la coutume des Francs, Brunehaut a constamment cherché à préserver les restes d’une conception romaine de l’État et de la justice. [...] Abhorrée par certains chroniqueurs, elle est décrite comme très autoritaire, énergique, altière, souvent rusée, belliqueuse, manipulatrice. [...] Elle était pourtant très cultivée, fait plutôt rare pour l’époque même parmi les rois et la noblesse, et avait une très haute conscience de sa qualité de reine, fille de roi. Elle eut des partisans parmi la noblesse franque austrasienne et bourguignonne."

      
    A gauche, Brunehaut, illustration de fin du XIXème siècle.
    Au centre, une des nombreuses illustrations du supplice de Brunehaut, ici par Alphonse de Neuville (1835-1885).
    A droite la "dame de Grez-Doiceau" (Brabant wallon, milieu du VIème siècle), avec les bijoux retrouvés dans sa tombe,
    illustrant la page titrée "Les Mérovingiens, une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit".



  19. Grégoire de Tours et le culte de Martin


    Baud / Baldus, Euphrône / Euphronius et Grégoire / Gregorius les 16ème, 18ème et 19ème évêques de Tours
    [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]

    Avec sa basilique, Perpet a donné un élan au culte de Martin. Grégoire de Tours (538-594), l'historien des Francs, l'a relancé, comme le montre Bruno Judic dans un article (entièrement consultable) de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vè et VIè siècles". Extraits, après que l'auteur ait présenté les écrits de Sulpice Sévère, sur lequel s'appuie Grégoire : "L’épiscopat de Grégoire, évêque de Tours de 573 à 594, marque une étape essentielle dans l’essor du culte martinien. Grégoire était né en 538 en Auvergne et avait une grande dévotion pour saint Julien de Brioude. Mais il était apparenté aussi à l’évêque de Tours Euphronius auquel il succéda. L’oeuvre de Grégoire est considérable. Il est certes bien connu pour son “Histoire des Francs” ou plutôt “Dix livres d’Histoires” selon le titre d’origine. Grâce à Grégoire nous avons la relation du passage de Clovis à Tours, en 507, avant et après la bataille de Vouillé contre les Wisigoths d’Alaric II. Avant, Clovis fit respecter les biens de saint Martin par l’armée franque. Après la bataille qui fut une victoire des Francs, Clovis célébra une sorte de triomphe à Tours, en allant de la basilique saint Martin jusqu’à la cathédrale de la cité. La victoire est interprétée par Grégoire comme une intervention miraculeuse de saint Martin au profit du roi des Francs. Est-ce une invention de Grégoire ? peut-être cette relation entre saint Martin et les Francs était-elle déjà en germe au temps de Clovis comme le laisserait entendre la Vita Genovevae. C’est aussi Grégoire qui nous apprend la présence de Clotilde à Tours après la mort de Clovis en 511."

      
    A gauche, un vitrail regroupant Grégoire, Martin et Clotilde dans l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours
    [atelier Van-Guy de Touraine 2005, photo Daniel Michenaud, lien)
    Au centre, Grégoire de Tours, gravure de François Dequevauviller (1745-1817) colorisée d’après Louis Boulanger (1806-1867).

    Bruno Judic poursuit : " Grégoire eut un rôle important auprès de certains rois francs, en particulier auprès de Sigebert, roi d’Austrasie de 561 à 575 (part du royaume franc dans laquelle se trouvait Tours), de son frère Gontran, roi de Bourgogne de 561 à 592, de Brunehaut épouse de Sigebert et de Childebert II, fils de Sigebert et de Brunehaut, roi d’Austrasie (575-596) et de Bourgogne (592-596). Grégoire fut en mesure d’étendre le culte de saint Martin, de favoriser le pèlerinage à Tours et d’encourager la diffusion du patronage martinien dans tout le monde franc et au-delà. De fait, les Dix livres d’Histoires contiennent de nombreuses références à saint Martin et à sa puissance miraculeuse. Mais Grégoire rédigea aussi quatre livres de miracles de saint Martin (De virtutibus sancti Martini). C’est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion. Dans ces quatre livres, Grégoire a recueilli les témoignages de 267 cas de miracles ou de dévotions accomplis sur la tombe de saint Martin."


    "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard, dessin de Joël Tanter, 1986
    + les deux planches sur Grégoire : 1 2
    + deux pages d'un hommage d'Evelyne Bellanger titré "Grégoire de Tours, père de l'histoire de France",
    dans "Le magazine de la Touraine" n°59 d'octobre 1994 : 1 2 (pour le quatorzième centenaire de son décès, 594-1994)

    Jacques Fontaine, en préface de la thèse de Luce Pietri, souligne le rôle politique important tenu par Grégoire : "Les monarques francs comblent de biens l'Eglise de Tours, mais ils lui imposent souvent une lourde tutelle ; ils sont à la dévotion de saint Martin, mais veulent que les évêques tourangeaux soient à la leur, et ils entendent bien être les seuls à tirer un bénéfice politique du prestige spirituel du saint et de sa tombe. Il faut la forte personnalité, mais aussi le prestige social, de Grégoire, pour voir s'achever cette double exaltation du culte et de la cité à quoi la personne de Martin et la plume de Sulpice avaient donné le premier essor. Grégoire est un pasteur qui tient tête aux exigences et aux menaces des princes, et qui sait affermir l'autorité plus qu'épiscopale des successeurs de saint Martin. La cité martinienne achève alors de remodeler son urbanisme autour de la basilique, bien distincte de la cathédrale, les rythmes de sa vie sociale, les fonctions mêmes d'un chef-lieu de civitas devenu une ville sainte."

    Puis : "A contre-courant d'une histoire pleine de bruit et de fureur, l'Eglise de Tours se met, grâce au développement de ce culte, au service de misères humaines le plus souvent abandonnées par un pouvoir politique incohérent et brutal. Ce nouvel ordre martinien de la cité s'affirme d'autant plus vigoureusement que le recours à l'intercession spirituelle du saint s'y associe à l'exercice des responsabilités de toute sorte que la carence des pouvoirs civils oblige souvent les évêques du VIe siècle à prendre en toutes sortes de domaines. La figure de Grégoire de Tours en reçoit ici une stature historique qui égale et dépasse celle de l'écrivain : écrivain toujours engagé, mais d'abord homme d'action qui a réalisé plus encore qu'il n'a dit et dicté."

     
    Grégoire, un modèle pour les historiens ?
    Comme sur cette page du site de Catherine Réault-Crosnier, Grégoire de Tours a souvent été considéré comme "Le père de l'histoire de France", alors qu'il n'est que celui qui a écrit l'Histoire des Francs du début de ce royaume. Cette grande oeuvre fut toutefois poursuivie au-delà de sa mort par la Chronique de Frédégaire jusque vers 800 et constitue un pan essentiel de notre histoire. S'il fut souvent considéré comme un modèle, notamment dans "La Touraine ancienne et moderne" par Stanislas Béranger, 1845, d'où sont extraites ces deux illustrations qui seraient complémentaires, cette appréciation est désormais soumise à une forte critique, notamment en cette phrase de sa page Wikipédia : "Hagiographe crédule, il n'hésite pas à colporter des légendes chrétiennes, en amalgamant des récits d'origines, de dates et de valeurs différentes, si bien que son Histoire des Francs est « objectivement fausse »". On est loin d'une "Histoire s'appuyant sur la Vérité" ! (illustration de droite, dessin de Lacoste Aîné) Même s'il en ressort de nombreux et précieux éléments de vérité qu'on ne connaîtrait pas sans lui...

    Et Jacques Fontaine conclut : "Grégoire de Tours n'a pas seulement poursuivi et épanoui la tradition d'une littérature martinienne à laquelle sont attachés aussi les noms de l'évêque tourangeau Perpetuus et de Venance Fortunat, attiré de Ravenne en Gaule par sa vénération pour saint Martin. Grégoire a, d'une certaine manière, porté à son achèvement ce qu'avaient commencé l'Aquitain Sulpice Sévère et bien des chrétiens contemporains de Martin : cette «prise en charge» — Gallia Martinum sumpsit — qui, en deux siècles, a fait de Martin l'un des saints les plus populaires de l'Occident; et de Tours, un des hauts lieux où liturgies et pèlerinages attiraient les foules de croyants, des princes aux misérables."

    La multiplication des miracles et des reliques. Dans le sillage de Sulpice Sévère et de Perpet, Grégoire de Tours a amplifié de façon impressionnante les miracles de Martin et des restes de son cadavre, comme le montre Eugen Ewig en son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961) : "Grégoire rédigea quatre livres de miracles de saint Martin. C'est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion. Dans ces quatre livres, Grégoire a recueilli les témoignages de 267 cas de miracles ou de dévotions accomplis sur la tombe de Saint Martin. Chaque cas a donné lieu à la rédaction d'une sorte de "fiche" probablement par les clercs au service de la basilique : on a relevé ainsi les noms des personnages concernés, les origines géographiques et sociales, les motivations de la visite au sanctuaire. [...] La dévotion conduisait aussi à emporter des reliques du saint : un tissu posé sur la tombe, de la poussière, mais surtout de l'huile contenue dans des ampoules, de petites fioles, qu'on déposait auprès du tombeau pour que le liquide se charge de la "virtus" du saint et qu'on emportait ensuite comme relique."

    Les pélerinages de saint Martin. A gauche en haut au VIème siècle et en 1985 ["Vie et culte de Saint Martin", 2000, C. Lelong]. A gauche, dessous, le chemin de l'été de la Saint Martin, randonnée entre Tours et Chinon en 2016 (lien). A droite, sur la Toile en 2019, cette carte montre les quatre grands chemins de pélerinage, Utrecht, Worms, Szombathely et Saragosse, avec aussi les grandes dates de la vie du saint et les lieux où il a vécu [blog "Le chemin d'Utrecht", d'où est extraite cette carte, aussi blog du chemin de Szombathely (lieu de naissance de Martin)]. On pourra aussi consulter, sur le site du journal "Le pélerin", la page "Découvrir le pèlerinage à saint Martin" ou le livret de 88 pages du Conseil Général d'Indre et Loire 1997 sur le trajet Tours - Vendôme. Il existe aussi un "chemin de l'évêque de Tours", de Ligugé à Tours et Candes (lien).

    Sans conteste saint patron de Tours. Martin est aussi considéré comme le saint patron de la France, même si saint Denis lui fait concurrence et même si ce n'est pas officiel (cf. page Wikipédia). Par exemple en cette page du site "Hérodote". Et sur cette autre page du même site : "C'est en référence à Saint Martin qu'en novembre 1918, à l'instigation du général Foch, les négociateurs français auraient choisi de fixer au 11 novembre la date de l'armistice (de préférence au 9 ou 10 novembre)". Saint Martin est aussi le patron de policiers (22 mars 1993, conférence des évêques de France). + la dernière planche de la BD "Le XIIIème apôtre" [1996, textes Fafot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme] traitant du 11 novembre 1918, ci-contre.

     
    L'ex-voto, sur la gauche du tombeau. Niche sur la droite de la nef.



  20. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin en la basilique de Perpet

    Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", 1962, présente ainsi l'abbaye de Saint-Martin : "Ses origines restent enveloppées d'obscurité. Au temps de Grégoire de Tours, la basilique qui s'élève sur le tombeau du saint est desservie par une communauté de clercs dirigée par un abbé ; alentour ont surgi plusieurs petits monastères. Au début de l'ère carolingienne, Saint-Martin apparaît comme une grande communauté unifiée, obéissant à un seul chef.". Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (C.L.D. 1962) : "Le statut du clergé de Saint-Martin à l'époque reste incertain. Ce n'est que vers 674 que la règle bénédectine fut adoptée, il est vrai avec de tels accomodements que Charlemagne les accusera de se dire tantôt moines et tantôt chanoines."

    L'enrichissement procuré par les pèlerinages donna de plus en plus d'importance à ces abbés et à ce qui est devenu l'abbaye de Saint Martin. Jusqu'en 898, on en connaît plus d'une vingtaine, dont Wikipédia dresse la liste. A partir de Robert, abbé laïc de Saint Martin en 898, comte de Paris, élu roi des Francs en 922, le titre se transmet de père en fils chez les Robertiens, puis chez les Capétiens, porté par tous les rois de France de Hugues Capet à Louis XVI. Avant que le titre soit réservé aux rois, deux abbés ont donné une forte impulsion culturelle à l'abbaye de Martin.


    Couillard / Tanter

    Alcwinus dans l'actuelle basilique

    Alcuin, né en Angleterre vers 735, décédé à Tours en 804 était un poète, savant et théologien de langue latine. Il est devenu un des principaux amis et conseillers de Charlemagne, en quelque sorte son ministre de la Culture, dirigeant l'école palatine à Aix-la-Chapelle. En 796, il a 61 ans, Charlemagne le nomme abbé de Saint Marin. En son étude (intégralement consultable) de 2004, titrée "Alcuin et la gestion matérielle de Saint-Martin de Tours ", Martina Hartmann écrit : "En 796, Alcuin obtint de Charlemagne l’abbaye de Saint-Martin de Tours ; ce monastère se distinguait non seulement parce qu’il contenait le tombeau de l’un des saints les plus prestigieux du royaume franc, mais également parce qu’il était une abbaye particulièrement riche. Il est vraisemblable que par ce geste, le roi voulait à la fois récompenser son conseiller pour les services rendus".

    L'abbaye devient alors un des foyers de la renaissance carolingienne. Son scriptorium acquiert une renommée européenne, produisant des manuscrits remarquables d'une grande rigueur d'écriture, notamment pour la calligraphie (écriture minuscule caroline) et la ponctuation. Il fonde à Tours une académie de philosophie et de théologie qui fut surnommée "mère de l'Université". Il élève en 800 une fondation monastique créée par Ithier, son prédecesseur à Saint Martin, en une abbaye qui connaîtra un vaste essor, l'abbaye de Cormery, en un lieu situé à une vingtaine de kilomètres de Tours.

    Le scriptorium de Tours est toutefois très antérieur à l'arrivée d'Alcuin. Pierre Gasnault, dans un article des conférences martiniennes de 1996/1997 (Sté Archéologique de Touraine), écrit : "Sulpice Sévère rapporte qu'à Marmoutier, les disciples de l'évêque de Tours n'exerçaient aucun travail artisanal, excepté celui de copiste. [...] Il est aussi vraisemblable que Grégoire de Tours entretenait auprès de lui des copistes pour diffuser les différents livres dont il est l'auteur. Aucun des livres copiés ainsi en Touraine entre le IVème et le VIème siècle n'est parvenu jusqu'à nous. On possède néanmoins quelques manuscrits fort anciens dont la présence est attestée à Tours dès l'époque mérovingienne. [...] Enfin il est assuré qu'un atelier d'écriture fonctionna au sein de l'abbaye dès la première moitié du VIIème siècle, donc bien avant Alcuin qui n'en devint abbé qu'en 796."

    Au décès d'Alcuin, un de ses disciples les plus éminents, Fridugise / Frédegis, lui succède comme abbé de Saint-Martin, de 804 à 835. Il sera aussi chancelier de l'empereur Louis le Pieux de 819 à 832. Erudit, il a laissé une vaste oeuvre philosophique et théologique.

     

    "Ecole d'Alcuin à Tours"
    ["La Touraine ancienne et moderne", Stanislas Bellanger, 1845] + 2 pages : 1 2
    Alcuin à gauche, Charlemagne au centre dans "Histoire de France en bandes dessinées", texte Jacques Bastian, dessin Milo Manara, Larousse 1976
    Charlemagne a fait de la saint Martin d'hiver, le 11 novembre, un jour chômé dans tout l'empire d'Occident.


    A gauche, une miniature extraite d'un manuscrit romain du IXème siècle montre Alcuin, en arrière-plan, présentant son élève
    Rabanus Maurus / Raban Maur à Martin, vivant quatre siècles plus tôt, en une allégorie de la succession des relations de disciple à maître.
    Au centre, la première bible de Charles le Chauve, réalisée à Tours, est offerte par Vivien au roi de France vers 845.
    Trois moines présentent le manuscrit, enveloppé dans un linge. A droite gros plan sur le roi Charles le Chauve,
    petit-fils de Charlemagne, et Vivien. + une page dessinée de cet ouvrage, sur la vie de saint Jérôme [illustrations Wikipédia]

    Vivien, décédé en 851, comte de Tours, commandant des troupes de Neustrie entre Seine et Loire, est abbé laïc de Saint-Martin à partir de 844, aussi abbé laïc de Marmoutier. Le scriptorium de Tours est alors au sommet de son art et la bible que Vivien fait réaliser, apparemment de sa propre initiative, et offre vers 845 au roi Charles le Chauve est devenu un chef d'oeuvre du genre, connu sous le nom de première Bible de Charles le Chauve ou bible de Vivien. Elle se présente comme un codex de grand format (495 × 345 mm) de 423 folios de parchemin. Outre la bible complète en latin, écrite en minuscule caroline sur deux colonnes, elle présente huit enluminures en pleine-page (ici celle consacrée à Saint Jérôme, le traducteur en latin de la bible, et ci-dessus au centre la dédicace du manuscrit), quatre retables et 87 lettrines enluminées. L'ouvrage est consultable sur Gallica (ici).

    Un peu plus tard, vers 850, Vivien livre à l'empereur Lothaire Ier l'ouvrage qu'il a commandé, lui aussi devenu célèbre : l'évangéliaire de Lothaire. Les miniatures sont du même artiste que la bible de Vivien, appelé "Maître C". Le livre est écrit en minuscule caroline avec des incipits écrits en or, argent et rouge, encadrés ou sur bandeau pourpré. Les débuts des évangiles et les préfaces sont en onciales d'or. Il est disponible ici sur Gallica, avec ce portrait de Lothaire.

    Déclin de l'abbaye puis renouveau à la fin du millénaire. Le traité de Verdun en 843 signe l'effondrement de l'unité carolingienne et le début d'un important déclin. Les incursions normandes et de terribles famines (868, 873, 875, 892) aggravent la situation matérielle des populations. De nombreux petits monastères disparaissent. Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine" (1962) : "Cependant les structures ont tenu bon. [...] Les premiers signes du renouveau religieux se manifestent aux alentours de l'année 940 ; ils sont encore timides et lents et ne touchent d'abord que les milieux monastiques, mais saint-Martin et son école ont maintenu un certain niveau culturel dont l'oeuvre littéraire de saint Odon [Odon de Cluny, formé à Saint-Martin, où il revient mourir en 942] est une preuve incontestable."

    Toujours dans "Histoire religieuse de la Touraine", Guy Devailly fait le point de la situation un peu avant la démolition de la basilique de Perpet : "Vers la fin du Xème siècle, une fois la bourrasque des invasions normandes passée, le souvenir de saint Martin reste comme aux siècles précédents, au centre de la vie religieuse du diocèse de Tours. La basilique élevée sur son tombeau est toujours le but de pèlerinages nombreux et fervents. Le pape Léon VII reconnaît en 738 "qu'aucun lieu de pélerinage à l'exception de Saint-Pierre de Rome n'attirait alors un si grand nombre de suppliants de pays si divers et si lointains"." En cela Tours était parfois appelée "la seconde Rome".


    Carolus Magnus dans l'actuelle basilique.



  21. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique de Perpet

    Aucun souverain ne fut inhumé dans la basilique de Perpet, mais deux souveraines le furent, Luitgarde d'Alémanie et Judith de Bavière.

    Luitgarde d'Alémanie (ou Liutgarde) a 18 ans quand elle épouse Charlemagne, probablement âgé de 52 ans, en 794. Alcuin, qui devient abbé de Saint Martin en 796, écrit : "La reine, aime à converser avec les hommes savants et doctes ; après ses exercices de dévotion, c'est son plus cher passe-temps. Elle est pleine de complaisance pour le roi, pieuse, irréprochable et digne de tout l'amour d'un tel mari. Elle est à la cour honorée même des enfants de Charlemagne." Elle aime aussi chasser avec son mari dans les forêts d'Ardennes. Tous deux sont de passage à Tours quand Luitgarde tombe brusquement malade et décède rapidement le 4 juin 800, vivement regrettée par le roi, qui sera empereur d'Occident à la fin de la même année, sa famille et sa cour. Elle avait 24 ans et serait devenue impératrice si...

      
    Luitgarde. A droite figurine de Gustave Vertunni, entre 1938 et 1946.

    Le jour même de la mort de Luitgarde, Charlemagne signe un diplôme pour que le monastère de la Celle Saint-Paul de Cormery soit suffragant de l'abbaye de Tours. Charlemagne fait demander par Alcuin à Benoît d'Aniane, 22 de ses moines pour y implanter la nouvelle règle de saint Benoît. Après la mort de Luitgarde, inhumée dans le bras nord du transept de la basilique (mais l'emplacement exact n'a jamais été identifié), Charlemagne ne se remariera plus. En cela, on peut considérer que Luitgarde restait pour lui son impératrice...


    En juin 2019, le site spécialisé cgb.fr, présente ce denier associant les noms Carolus et Martinus, pièce exceptionnelle pour collectionneurs avertis (lien).

    La page Wikipédia sur la Tour Charlemagne, qui devrait s'appeler tour Luitgarde, explique les circonstances de sa construction environ deux siècles après le décès de la souveraine. Cette tour, à moitié effondrée en 1928 fut reconstruite de 1962 à 1964.

    Judith de Bavière (793-843) devint, elle, vraiment impératrice en 819 quand elle épousa avec faste à Aix-la-Chapelle Louis Ier le Pieux, dit aussi le débonnaire, fils de Charlemagne, devenu empereur d'Occident cinq ans plus tôt et veuf un an auparavant. Il avait choisi son épouse après avoir rassemblé les plus belles femmes de sa cour. L'élue, de 24 ans, est aussi ambitieuse...

    Elle est présentée ainsi sur sa page Wikipédia : "choisie d'une part pour sa beauté, décrite comme exceptionnelle, ainsi que ses talents musicaux, mais également pour les avantages géographiques et politiques offerts par une alliance avec cette famille émergente et pourtant déjà puissante. Elle reçoit comme dot le monastère Saint-Sauveur près de Brescia. Son époux est âgé de 41 ans et a trois fils de son premier mariage qui ont le même âge que leur jeune belle-mère. Deux enfants naissent Gisèle, entre 819 et 822 et Charles, en 823. Souveraine très appréciée au début, adorée par les poètes Raban Maur et Walafrid Strabon, Judith a exercé une forte influence sur la politique de Louis. Jeune épouse d'un vieil empereur, toutefois, elle s'abandonne de plus en plus à une vie frivole voire licencieuse tandis que les trois fils issus du premier mariage de l'empereur se demandent avec circonspection quel avenir leur père réserve à leur demi-frère."

      
    Au centre Louis et Judith "Généalogie de Charlemagne" dans "Les chroniques de Nuremberg" par Hartmann Schedel (1440-1510)
    A droite auteur anonyme vers 1510. [au centre et à droite illustrations Wikipédia]

    Il s'ensuit une vie agitée, elle est même exilée quelques mois dans un couvent. Louis le Pieux est déposé par les fils de son premier mariage, l'un d'entre eux, Lothaire lui succède, puis Louis revient au pouvoir, Judith aussi. Il meurt en 840, Judith trois ans plus tard, le 19 avril 843, à 50 ans, d'une tuberculose, après s'être retirée à Tours, apprenant le futur traité de Verdun. Ce partage en quatre de l'empire, finalisé et signé en août 843, fait de son fils Charles, appelé Charles II Chauve, le roi de Francie occidentale et divise définitivement l'empire carolingien. Judith est inhumée dans la basilique saint Martin de Tours et peu après, comme on l'a vu, l'abbé se Saint Martin Vivien offre à son fils Charles une superbe bible réalisée par le scriptorium de Tours, créé par Alcuin du temps de Luitgarde.

    Rétrospectivement, on peut s'interroger sur le destin parallèle de Luitgarde et de Judith, jeunes épouses de souverains assez âgés, ayant déjà des enfants adultes. Si la vie de Judith avait été écourtée comme celle de Luitgarde et Judith avait vécu âgée et si, inversement, Luitgarde avait vécu longtemps et Judith avait péri jeune, la vénération des enfants de Charlemagne envers leur belle-mère et la détestation des premiers enfants de Louis envers leur belle-mère n'aurait-elle pas été interchangeable ?

    La relance carolingienne du culte de Martin. Avec Charles Martel et, en 732, la bataille de Poitiers / Tours, nous avons déjà évoqué l'attrait des souverains carolingiens pour Saint Martin. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig apporte des précisions : "Il semble que Pépin d'Herstal, en tant que duc des Austrasiens, propagea le culte de saint Géréon de Cologne, La situation changea, lorsque Pépin et son fils Grimoald mirent la main sur le trésor royal et sa précieuse relique, la chape de saint Martin1. Deux fondations de Pépin d'Herstal semblent témoigner de l'adoption du culte martinien : Saint-Martin d'Utrecht et Saint-Martin de Cologne, C'est sans doute à cette époque que le nom de la relique martinienne passa à l'oratoire carolingien, la chapelle, et à ses desservants, les chapelains. Les premiers témoignages datent de l'époque de Charles Martel. Sous la direction de Fulrad, homme de confiance du roi Pépin le Bref, la chapelle devint l'institution -centrale la plus importante du royaume."

    De la cape de Martin à la chapelle d'Aix. Sur ce sujet, voici un complément de la page Wikipédia traitant le mot "Chapelle" : "D'un point de vue hagiographique, la chape saint Martin ou capa sancto Martino désigne initialement la relique du manteau d'officier de Saint-Martin. Il a donné son nom au trésor des reliques rassemblées par le puissant abbé de Tours, sous l'autorité régalienne. La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle construite dans un lieu-dit de repos équipé de sources thermales, appelé pour cette raison Aquae ou Aix, a été surnommée à partir du diminutif latin capella, en référence à la petite fraction de reliques importée de la chape de saint Martin de Tours qui se trouvait sous l'oratoire de cet édifice. Il peut être supposé, que, grâce au rayonnement international d'Aix-la-Chapelle, le mot capella (puis « chapelle » en français) ait été utilisé, dès le IXème siècle, pour désigner d'autres édifices religieux et lieux de culte chrétien n'ayant pas les pleins droits paroissiaux, c'est-à-dire sans statut d'église officielle selon l'autorité épiscopale."

      
    A Aix la Chapelle, capitale de l'empire carolingien, la chapelle palatine avec au centre le trône de l'empereur [illustrations Wikipédia]

    Reprenons le récit d'Eugen Ewig : "L'histoire du culte martinien aux VIIIème et IXème siècles reste encore à écrire. Mais il est certain que le culte de saint Martin se répandit fort vite dans la plupart des pays conquis ou reconquis par les Carolingiens ; en Gothie narbonnaise, aussi bien qu'en Rétie et dans les duchés de l'Allemagne du Sud, ensuite même en Saxe. La plupart des églises fiscales concédées vers 743 par Carloman à l'évêché nouvellement créé de Wurzbourg étaient dédiées à l'évêque de Tours. L'abbatiale de Tours reçut des donations imporantes jusqu'en Alémanie et en Italie. Son école attira l'élite de l'Europe carolingienne. Les archevêques de Mayence, métropolitains de Germanie en tant que successeurs de saint Boniface, contribuèrent également à répandre la gloire du saint tourangeau, patron de leur cathédrale."



  22. Du Vème au XIXème siècle, Casimir Chevalier relie Perpet à Laloux

    L'article "Restitution de la basilique de Saint-Martin de Tours" par Jules Quicherat, rédigé par Charles de Grandmaison, daté de 1869, commence ainsi : "L'église bâtie par saint Perpète, sur le tombeau de saint Martin, était non-seulement la plus célèbre et la plus fréquentée, mais encore la plus magnifique de l'ancienne Gaule. Elevée à la fin du ve siècle, elle a fait jusqu'au xe, époque de sa complète destruction, l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui l'ont pu voir. Grégoire de Tours en parle avec une sorte d'enthousiasme et il nous donne à son sujet des indications très-précises, mais en même temps très-incomplètes, qui ne font qu'irriter la curiosité sans la satisfaire.".

    Jules Quicherat (1814-1882) réalise la meilleure restitution de la basilique de Perpet. Charles de Grandmaison explique que, suite à des essais précédents, Jules Quicherat, "professeur d'archéologie à l'Ecole des chartes", vient d'effectuer une restitution en s'appuyant d'abord sur la description de Grégoire et aussi sur d'autres témoignages. Il fait ensuite une description préccise du travail de Quicherat et des choix qu'il a effectués. "Dans son intéressant et curieux travail,, M. Quicherat ne se borne pas à nous rendre l'antique basilique de saint Perpète, il nous fait aussi connaître ses dépendances, telles que la cellule de l'abbé, le cloître, l'aître placé devant la façade de la basilique, et plusieurs chapelles". Et de conclure : "l est permis de dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'on trouve dans cette restitution de la basilique de Saint-Martin la science archéologique la plus profonde, unie à un talent d'interpréter et de faire parler les textes que nul critique de notre temps ne possède à un plus haut degré que M. Quicherat".

    Voici les quatre illustrations de la "restitution de Jules Quicherat", de 1869 :


    Cette restitution a fait l'objet d'une autre étude dans un colloque "Casimir Chevalier" à Tours le 28 mai 2011, réalisée par Jessica Basciano, disponible sur ce lien". Elle commence par ce résumé : "Il a appliqué ses connaissances en archéologie chrétienne, accumulées à Rome comme à Tours, à un projet pour la basilique développé avec Victor Laloux (1886-1925). Ce projet faisait référence consciente à la spéculation archéologique sur l’église du Vème siècle qui se trouvait sur le tombeau de Martin, surtout celle de Jules Quicherat. Quoique plus tard Laloux ait transformé le projet, la basilique terminée reflète la participation de Chevalier.". On y lit aussi : "La contribution de Casimir Chevalier à la construction de la basilique Saint-Martin à Tours par Victor Laloux démontre la synergie croissante entre l’archéologie et l’Eglise catholique dans la deuxième moitié du XIXe siècle. [...] L’archevêque de Tours, Mgr Meignan, a soutenu un projet pour une église sur le tombeau de saint Martin qui était fondé sur une reconstitution archéologique de l’église construite sur ce tombeau en 471. Chevalier et Laloux ont travaillé ensemble à ce projet."

    Casimir Chevalier (1825-1893), érudit de l'art paléochrétien, veut régénérer la basilique de Perpet. Jessica Basciano présente ensuite Casimir Chevalier : "Le plus important des prêtres savants dans le groupe proche de Meignan [Guillaume Meignan (1817-1896) archevêque de Tours (129ème évêque, de 1884 à 1896), cardinal en 1893, a obtenu l'aval du Vatican et supervisé la construction de la basilique] était Mgr Casimir Chevalier (1825-1893). Pendant sa formation au Grand Séminaire de Tours, Chevalier était captivé par les cours de l’abbé Jean-Jacques Bourassé (1813-1872), un archéologue qui voulait rendre l’archéologie chrétienne largement accessible. Quand Chevalier est devenu prêtre, Mgr Morlot lui a demandé d’apprendre à la fois les sciences ecclésiastiques et les sciences naturelles, afin de pouvoir défendre l’Eglise sur tous les terrains. Répondant à sa requête, Chevalier a publié sur la géologie, l’histoire, et l’archéologie. Chevalier était bien préparé pour aider l’archevêque à réaliser l’église sur le tombeau de Martin dans le style paléochrétien. [...] Les recherches de Chevalier lui permirent d’écrire, en 1878, une description détaillée des basiliques paléochrétiennes de Rome. [...] Pas plus tard qu’octobre 1884, Chevalier avait demandé à Victor Laloux (1850-1937) de travailler avec lui sur un projet pour la nouvelle basilique Saint-Martin. Il l’avait rencontré à Chenonceau alors qu’il était l’historien du château et que Laloux était encore étudiant, probablement vers 1869. [...] Laloux était un choix évident pour le poste d’architecte de la basilique Saint-Martin puisqu’il venait de Tours, qu’il avait gagné le prestigieux Grand Prix de Rome, et que Chevalier le connaissait déjà."

      
    Casimir Chevalier, Guillaume Meignan, Victor Laloux (portrait d'Adolphe Déchenaud) [d'après Wikipédia]

    Suite : " En octobre 1884, Mgr Meignan demanda à Chevalier et Laloux de faire l’étude « d’un projet de chapelle pour St-Martin, sur le modèle des basiliques latines du Vème-VIème siècle ». Tous les deux en réponse envoyèrent à Meignan une lettre, un programme écrit, et « les croquis, tels que nous les avons discutés avec vous à plusieurs reprises, et tels que vous avez daigné les approuver »". Le programme présenté est ainsi décrit : "On s’est appliqué à suivre aussi exactement qu’il a été possible le projet de restitution de la basilique bâtie par S. Perpet au Vème siècle, tel qu’il a été exposé avec tant de pénétration par M. Quicherat, l’éminent professeur d’archéologie. [...] Les croquis qui ont accompagné le programme écrit de Chevalier et Laloux en octobre 1884 sont perdus. Cependant, il reste un plan correspondant signé par Laloux trois mois plus tard, en janvier 1885. Semblable au plan de Quicherat, il représente une basilique avec une nef et des bas-côtés séparés par des colonnes, une croisée et des transepts implicites, ainsi qu’une abside semi-circulaire enchâssée dans un chevet polygonal. On y voit aussi l’emplacement du tombeau fortement marqué par son rapport avec un cercle inscrit dans l’abside, dont la circonférence empiète sur la croisée. Dans ce plan de Laloux le cercle est formé par un puits de lumière ouvert plus bas sur le tombeau et la crypte ; dans le plan de Quicherat, il est formé par une colonnade entre le tombeau et le déambulatoire, et par la balustrade entre le tombeau et l’autel. De plus, les deux basiliques font face à des atriums.".


    La restitution (arrangée par symétrie) de Quicherat en 1869, le plan de Laloux en janvier 1885 et le plan définitif en 1886
    [plans en reprises de deux pages du livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Sutton 2019]

    Victor Laloux (1850-1937), jeune architecte exercé à la restitution d'édifices anciens. Dans le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", dirigé par Hugo Massire, édité par Sutton en 2016, Caroline Soppelsa décrit les conditions dans lesquelles Victor Laloux traite le projet qui lui est confié : "Lorsqu'entre 1884 et 1886 Victor Laloux réfléchit à la forme à donner à une basilique qui doit s'élever sur les fondations mêmes des églises successivement aménagées au fil des siècles sur le tombeau de saint Martin, il choisit d'écarter le style néoroman des projets de Guérin et Baillargé  - hommages rendus à l'ancienne collégiale du XIème siècle, sur le modèle Saint Sernin de Toulouse - pour privilégier un retour aux origines des lieux. Pour tenter de retrouver l'esprit du premier sanctuaire du Vème siècle, dont on connaît peu de choses à l'époque, l'architecte s'appuie sur les hypothèses des archéologues et historiens de son temps et mobilise les souvenirs encore vifs des églises paléochrétiennes, byzantines et médiévales qu'il a pu voir en Italie, en Grèce ou en Orient pendant son séjour à la Villa Médicis (1879-1883). Ce faisant, il retrouve les réflexes acquis pour l'exercice de restitution d'édifices anciens, l'un des fameux "envois" traditionnellement demandés aux lauréats du prix de Rome On imagine l'enthousiasme du jeune architecte qui a gagné la reconnaissance de ses pairs [en 1878] sur un projet de cathédrale et a été baigné de culture latine pendant les cinq années précédentes. Tant dans la logique de son plan, l'articulation de ses volumes, le choix de sa couverture ou le vocabulaire de son programme décoratif, la basilique Saint-Martin est ainsi le reflet de la culture architecturale de son auteur, une synthèse de références érudites à des chefs d'oeuvre du passé, accumulées, mêlées et réinterprêtées avec délectation, dans le goût éclectique et historiciste de l'époque."

    Un projet en partie contrarié. Toutefois, par rapport au plan de janvier 1885, Victor Laloux a dû procéder à des corrections. Jessica Basciano : "Pendant l’hiver de 1885-1886, Laloux retravailla le projet pour répondre aux demandes du Comité des inspecteurs généraux, et aussi pour que le projet fût moins en rapport avec la reconstruction hypothétique de Quicherat. Tandis que dans le plan de janvier 1885, le sol du sanctuaire et des transepts est élevé par rapport à la nef, dans le plan de février 1886 revu par Laloux, le chevet est nettement moins élevé. Et au lieu d’avoir un axe visuel entre la nef et le tombeau, créé par un escalier aussi large que la nef qui descend devant le sanctuaire, de la nef à la crypte, dans le plan modifié, la crypte est cachée. Par ailleurs, les murs entre les chapelles des bas-côtés sont absents et le porche est devenu un narthex. Laloux s’est aussi écarté de la reconstruction de Quicherat en proposant des arcades pour les bas-côtés et des fenêtres de claire-voie accouplées au lieu d’une élévation tripartite avec une galerie. Enfin, il s’en est encore écarté en incorporant des motifs byzantins dans le projet modifié, divers motifs comme les figures hiératiques dans le chevet, ainsi que le dôme conique. La conséquence de ces changements, c’est que Chevalier prit ses distances par rapport au projet"

    Jessica Basciano commence sa conclusion ainsi "Les plans de Laloux ont évolué en sorte que le bâtiment terminé reflète moins les connaissances de l’archéologie chrétienne de Chevalier et la reconstruction de Quicherat que le projet initial de Laloux et Chevalier. Le bâtiment terminé incorpore des références aux églises romanes italiennes que Laloux avait vues quand il était pensionnaire. L’église complète évoque néanmoins l’église de 471, avec ses formes basilicales – surtout la nef séparée des bas-côtés par des colonnes monolithes, l’abside semi-circulaire, la charpente exposée, et l’accent mis sur la croisée – et aussi la conservation et représentation des vestiges de cette ancienne église dans la crypte. [...] En évoquant la basilique du Vème siècle Chevalier était un soutien efficace aux idées de l’archevêque qui ainsi se rattachait fortement à Martin et à ses successeurs, dans une époque où, selon l’historien Augustin Thierry, les évêques « étaient la règle vivante »."


    Coupe longitudinale de la basilique, réalisée entre 1890 et 1899, avec la crypte en bas à droite.
    [extrait du livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Sutton 2016, chapitre traité par Caroline Soppelsa, écrivant notamment : "La crypte est l'élément central du programme. L'édifice à imaginer n'est rien d'autre qu'un écrin pour le tombeau retrouvé de saint Martin." ; en postface l'architecte Bertrand Penneron écrit que la restauration de la basilique était l'oeuvre dont Laloux était le plus fier]

    La nef avec au fond l'autel surélevé et, dessous, la crypte [Wikipédia]

       
    Le sous-sol méconnu de la basilique
    La coupe ci-dessus est incomplète car elle ne montre pas le vaste sous-sol situé sous toute la surface de la basilique. On y trouve une grande fresque de Robert Lanz (à gauche vue d'ensemble et scène centrale représentant Martin à Trèves avec l'empereur Maxime + détail). Cette oeuvre réalisée en 1938 est ici en place depuis 2011. Ce sous-sol est principalement rempli de vestiges divers, dont ceux trouvés par Charles Lelong. On y voit aussi, à un niveau plus bas, un pan de mur de l'abside de la collégiale d'Hervé. Quelques visites sur réservation sont effectuées lors des fêtes de la Saint Martin en novembre. C'est un lieu susceptible d'accueillir d'autres oeuvres... + trois autres photos : 1 2 3.

    Une volonté de se placer dans la continuité de l'apostolat de saint Martin. Jessica Basciano termine par cette analyse politique, sur fond de la longue querelle qui opposa l'archevêque Meignan à ceux qu voulaient reconstruire une grande collégiale : "L’archevêque était brouillé avec les membres de l’Oeuvre à cause de leur insubordination et aussi à cause de leurs vues politiques. Le projet de l’Oeuvre pour la reconstruction de la basilique du XIe siècle symbolisait le rétablissement d’un Ancien Régime idéal quand l’Eglise et l’Etat étaient unifiés. Il heurtait l’attitude libérale de Mgr Meignan, comme de Chevalier, selon laquelle l’Eglise n’était l’ennemie d’aucun système politique, attitude en rapport avec celle de Léon XIII. Plutôt que de reconstruire la basilique du XIe siècle, Meignan voulait connoter l’époque historique dans laquelle Martin vivait. Dans sa première lettre pastorale comme archevêque de Tours, il avait comparé le XIXe siècle au IVème siècle, et lui-même à saint Martin. Parlant de ce dernier, il avait écrit que « les armes de son apostolat sont encore les nôtres, et l’on peut dire que ses combats sont aussi nos combats. L’idolâtrie, il est vrai, a changé de forme, et les idoles de nom ; mais notre siècle en est-il moins païen ? La richesse, la volupté, l’orgueil, l’ambition, la fausse science sont encore des dieux trop bien servis et beaucoup trop honorés ». En acceptant le style paléochrétien pour l’église sur le tombeau de Martin, Mgr Meignan reliait davantage la France postrévolutionnaire à la Gaule préchrétienne et lui-même à Martin. Mgr Chevalier était la personne idéale pour aider l’archevêque à réaliser sa vision. Comme lui, il était en bons termes avec le gouvernement républicain et sa politique se conformait à celle de Léon XIII. En aidant à la conception d’une basilique qui tirait profit de ses connaissances en archéologie chrétienne et qui était influencée par la reconstruction hypothétique de Quicherat, Chevalier a contribué au renforcement de la légitimité de l’autorité de Mgr Meignan et de sa politique libérale."

     
    Sanctus Martinus en gloire au centre de la coupole de l'actuelle basilique de Laloux.
    Illustrations des pages dédiées du site "Prog !" (lien) et "Patrimoine Histoire" (lien).
    Sur cette dernière page, très documentée, il est notamment écrit : "Il règne dans la basilique Saint-Martin de Tours une sérénité toute moderne, bien différente de celle que l'on ressent dans les cathédrales gothiques du Moyen Âge. Le style romano-byzantin, très réussi de cet édifice, avec son harmonie de formes et de couleurs, y est pour beaucoup. Il y fait très clair grâce aux vitres en verre blanc au deuxième niveau des élévations. L'ornementation met l'accent sur des sculptures murales assez sobres et des chapiteaux néoromans. Ils sont de grande qualité, et dédiés à des saints et des saintes liés à l'histoire de saint Martin. Une frise, sculptée dans la pierre et constituée de rinceaux, sépare les deux niveaux de l'élévation. Les piliers monolithes sont en granit des Vosges."



  23. Débat autour des fouilles et de la restitution de Jules Quicherat

    La construction de la basilique avait été précédée, en 1855, par la constitution de la "Commission de l’oeuvre de Saint-Martin" chargée de redécouvrir le tombeau en vue de la reconstruction de la basilique. Après des acquisitions foncières, le tombeau avait été retrouvé en 1860. Les fouilles s'étaient poursuivies ensuite, dégageant des restes, dont quelques uns semblaient provenir de la basilique de Perpet.


    1887, vestiges retrouvés [Julien-Louis Masquelez, Société archéologique de Touraine, lien]
    Au milieu des vestiges de la basilique d'Hervé, on a trouvé quelques restes de la basilique de Perpet.
    La basilique d'Hervé était positionnée trois mètres plus bas que celle de Laloux,
    celle de Perpet étant plus bas encore..

    Contestation de la restitution de Quicherat. C'est alors, qu'en son article (texte intégral) "Résultat des fouilles de Saint-Martin de Tours en 1886", Charles de Grandmaison examine ces vestiges, en attribue quelques uns à la basilique de Perpet, en réfute d'autres. Il termine en émettant des doutes sur la restitution de Quicherat : "Monsieur de Lasteyrie combat la plupart de ses hypothèses, dont quelques-unes, en effet, paraissent assez hasardées. L'éminent archéologue les eût-il maintenue en présence du résultat des fouilles exécutées en 1886 ?". Pourtant, d'après Jessica Basciano, Casimir Chevalier aurait bien pris en compte certains résultats des fouilles : "Chevalier était convaincu que dans les fouilles de 1886, il avait découvert les fondations d’un chevet avec un déambulatoire et cinq absidioles datables du Vème siècle. Par conséquent, il n’a plus accepté la distribution du chevet présentée dans la reconstruction de Quicherat."

    Des fouilles qui ne permettent pas de remonter à l'édifice du Vème siècle. Dans une étude (intégralement consultable) de 52 pages, datée de 1891, titrée "L'église Saint-Martin de Tours, étude critique sur l'histoire et la forme de ce monument di Vème au XIème siècle", Robert de Lasteyrie (1849-1921) reprend les divers éléments de restitution et de fouilles sur la basilique de Perpet. En introduction, il dit son respect envers Jules Quicherat, "un des maîtres de l'érudition française", et Casimir Chevalier, "un des prêtres les plus érudits du duicèse de Tours". Puis il montre les ravages qui frappèrent la basilique, notamment lors des invasions normandes, et estime qu'il y eut plusieurs "reconstructions totales". Cette affirmation apparaît criticable : que les Vikings pillent et incendient la basilique, certes, mais on comprend moins qu'ils en abattent tous les murs, lesquels étaient très épais. L'auteur en arrive à s'interroger : "Restait-il alors quelques traces de la basilique bâtie par saint Perpet ? Comment l'admettre après le récit qu'on vient de faire ?". Et de répondre : "On peut donc affirmer, sans crainte d'erreur que toutes ces restaurations successives avaient dû faire disparaître jusqu'à la dernière pierre de la basilique du Vème siècle, bien avant que l'incendie de 997 eût nécessité la construction d'un nouvel édifice".

    Ci-dessus la basilique Laloux, à gauche l'église San Salvador de Brescia [Wikipédia], en Lombardie, fondée en 753, exemple d'art préroman postérieur à la construction de la basilique de Perpet et antérieur à ses reconstructions suite aux ravages vikings et incendies.

    Nouvelles objections à la restitution de Quicherat. Robert de Lasteyrie estime en conséquence que les restes sous les vestiges de la basilique d'Hervé ne seraient pas ceux de la basilique du Vème siècle de Perpet (voir le chapitre ci-dessus) mais sont postérieurs au milieu du IXème siècle, correspondant à l'une des reconstructions. Il critique ensuite précisément certaines options de Quicherat : "Les hypothèses proposées par Quicherat pour la nef de l'église Saint-Martin soulèveraient encore d'autres objections, mais j'en ai assez dit pour prouver combien elles étaient hasardées, et l'on ne sera guère étonné, je pense, si j'entreprends maintenant de montrer que ce qu'il a écrit du sanctuaire est, sur plusieurs points, moins acceptable encore.". L'auteur en déduit que : "La basilique de Saint-Martin de Tours était donc une basilique ordinaire avec une abside sur le modèle si connu des églises de Rome. Vouloir préciser davantage serait peut-être téméraire. Cependant, pour que. ma démonstration soit bien complète, il faut que je montre comment mes conclusions peuvent se concilier avec tous les textes produits par Quicherat."

    La conclusion est sans appel : "Je crois fermement qu'on s'est trompé sur le plan de l'église bâtie par saint Perpet, qu'on en a par suite cherché les restes là où ils ne sont pas, et que les conséquences inattendues qu'on a voulu tirer des fouilles de Saint-Martin pour l'histoire de l'art chrétien ne sont aucunement justifiées." Donc la restitution de Quicherat et les vestiges du décor de la basiliques de Perpet ne sauraient être considérés comme authentiques. Depuis les écrits de Quicherat, Grandmaison, de Lasteyrie et autres, personne n'a entrepris d'effectuer une nouvelle restitution de ce qui fut le plus beau monument de Gaule. La critique de Robert de Lasteyrie est pourtant assez précise pour qu'une restitution informatique en trois dimensions soit proposée...


    Le baptistère Saint-Jean de Poitiers est un des plus anciens monuments chrétiens dont l'origine remonte à la deuxième moitié du IVème siècle, début du Vème. Il a été fortement remanié au cours des siècles. + évolution en trois états (lien). On pourra aussi consulter la page Wikipédia titrée "Architecture paléochrétienne" (avec un chapitre "Les baptistères") et cette page du site de l'Inrap.
    Est-il probable que des ouvriers ou architectes aient à la fois participé à cette construction à Poitiers et à celle de la basilique de Perpet à Tours  ?



  24. L'hommage répété à Perpet


    ["Le XIIIème apôtre", textes Fafot - Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme, 1996]

    Le fronton. Le jeu de mots Perpet - Perpète - Perpétuité existait déjà au Vème siècle sous la forme Perpetuus / Perpetuum. C'est ainsi que Paulin de Périgueux envoya cette courte dédicace qui fut inscrite sur les murs de la basilique de Perpet : "Perpetuum urbs turonum Martino antistite gaudet", qui signifie "La ville de Tours jouit à perpétuité de Martin, son évêque." ou "La ville de Tours se réjouit à jamais d'avoir Martin pour patron". Cette dédicace a été reprise sur le fronton de la basilique de Laloux. C'est un autre témoignage de la volonté de régénérer la basilique Perpet en la basilique Laloux. Cette dernière s'en trouve honorée, car elle n'est pas une cathédrale de plus, et il y en a une très belle à Tours (nommée Saint Gatien... liens : 1 2) (à signaler aussi, l'église Saint Julien, située entre ces deux monuments, classée "monument historique", depuis 1840, 22 ans avant la cathédrale), elle est un monument hors de l'ordinaire, d'un style à la fois néo-byzantin et préroman, chargé d'Histoire...

    Le fronton et le tombeau de Martin (reconstitution) dans l'actuelle basilique Saint Martin [illustrations Wikipédia]


    Le tombeau dans la crypte, avec les ex-votos sur les murs.

    Le tombeau. N'oublions pas de descendre dans la crypte (la porte est fermée, il suffit de la pousser), c'est là que se trouve le tombeau de Martin. Ce sont les vestiges de ce tombeau, perdu, oublié puis recherché, qui furent retrouvés le 14 décembre 1860, selon les indications d'un procés verbal de 1686 découvert deux semaines plus tôt par l'archéologue tourangeau, Henry Lambron de Lignim, donnant la description du caveau édifié par Perpet. Cette découverte donna un élan décisif à la volonté de reconstruire une basilique, volonté très affaiblie par la querelle déjà évoquée, avant que, deux décénnies plus tard, la solution la plus réaliste fut mise en oeuvre avec la réussite qui vient d'être décrite et illustrée... [+ récit de cette découverte par les chanoines Bataille et Vaucelle, 1925] En une page de son livre "Vie et culte de Saint Martin" (2000), Charles Lelong montre les trois emplacements successifs du tombeau. La basilique de Perpet avait continué à vivre à travers celle d'Hervé (qui en reprenait des décorations), nous venons de voir à quel point on la retrouve dans celle de Laloux...

      
    De la découverte du tombeau à l'entretien de la nouvelle basilique
    A gauche, un vitrail de la basilique représentant la découverte des vestiges du tombeau le 14 décembre 1860, déclenchant l'élévation d'une nouvelle basilique. Une première phase de travaux de restauration eut lieu en 2016. Le dome, qui était en brique, fut reconstruit en bois. La statue dominant le dôme, qui menaçait de tomber, fut enlevée, restaurée et replacée (photos ici) [illustrations du magazine municipal "Tours & moi", lien].
    Des fondations fragiles. Dans le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Caroline Soppelsa rappelle les premières difficultés dans la construction : "Très vite, la mauvaise nature du sous-sol oblige à revoir le système de fondation. Il faut descendre jusqu'à 14 mètres en raison de la présence de la nappe phréatique et pomper l'eau sans relâche, des travaux imprévus qui engloutissent des sommes considérables". Pour cela, alors que la première pierre a été posée le 4 mai 1886, la construction proprement dite ne débute qu'en 1887. Un article de 2006, signé Nicolas Mémeteau, présente l'architecture du monument et tire une sonnette d'alarme : "Les fondations de la basilique sont en mauvais état. Vivra-t-elle aussi longtemps que la collégiale médiévale ? Nous pouvons en douter… à moins que de sérieux travaux soient entrepris". Qu'en est-il maintenant ? L'allègement du dôme va dans le bon sens, mais ne faudrait-il pas prendre les devants pour renforcer les fondations ?

    En conclusion (en complément au bilan nuancé de Martin). Charles Lelong, en sa "Vie et culte de Saint Martin", écrit que la basilique de Laloux, «conçue dans un curieux style « romano-byzantin » a été louée par les uns, dénigrée par les autres". Ici elle est louée. Pour son curieux style. Pour sa beauté, mêlant simplicité, élégance et richesse décorative. Pour ses dimensions plus humaines et plus chaleureuses que celles d'une cathédrale, dans les limites desquelles Victor Laloux a tiré un parti admirable, notamment illustré par la lumière du jour diffuse autour du tombeau. Ensuite, et c'est l'objet premier de cette page, pour ce qui la rapproche de la basilique du Vème siècle bâtie par un Perpet qui a su agir pour la perpétuité d'un Martin emblématique... Comme si, par un raccourci temporel, les constructions romanes et gothiques n'ayant pas existé, on se rapprochait d'une époque lointaine, tout en bénéficiant des acquis du XIXème siècle. Sans oublier ces Tourangeaux anonymes qui ont bouleversé l'ordre établi en transformant un ermite en évêque et en chassant un autre évêque pour élire son contraire, un Ermence qui essaye de satisfaire ses électeurs en rompant avec la politique précédente. Problématique toujours actuelle : comment changer le destin par une élection ou une révolte ou un symbole tel qu'une basilique ?

    Alain Beyrand, septembre et octobre 2019
    (alain (at) pressibus.org)



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