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    Martin, Perpet et l'histoire de la ville de Tours
    Les basiliques Saint Martin érigées à Tours
    L'impulsion communiquée par l'évêque Perpet
    Martin et les Tourangeaux
    Martinus ad perpetuum



    Sommaire

      A) 371-2020 MARTIN, DEUXIEME EVEQUE DE TOURS
    1. Hors le légendaire Gatien, Lidoire premier premier évêque de Tours
    2. De son élection à sa glorification, l'humble Martin et les citadins de Tours
    3. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller
    4. Du soldat qui partage son manteau à celui qui défie l'empereur Julien
    5. Martin et Hilaire de Poitiers : Ligugé et intolérance de l'hérésie arienne
    6. Martin et Ambroise de Milan : retenue face à l'hérésie priscilienne
    7. D'Amboise à Candes, l'évangélisateur Martin et les ruraux de Touraine
    8. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois
    9. Illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié
    10. Edifications à la gloire de Martin sanctifié
    11. Bribes d'histoire, légendes, reliques, démons, mystifications...
    12. Des analyses historiques du XXème siècle au nouveau Martin du XXIème

      B) 398-470 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE ARMENCE
    13. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence
    14. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin
    15. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet
    16. Descendants de Paule et Eustochie, Eustoche et Perpet, évêques aristocrates

      C) 471-994 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE PERPET
    17. Le financement, les décorations et poèmes de la basilique de Perpet
    18. Les Wisigoths et sept autres évêques issus de l'aristocratie gauloise
    19. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique
    20. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique
    21. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins
    22. Grégoire de Tours, le culte de Martin et sa virtus
    23. Des Mérovingiens aux Carolingiens, de la cape aux chapelles
    24. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin, un scriptorium novateur
    25. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique
    26. Les Vikings, les remparts de Châteauneuf et Foulques Nerra

      D) 1014-1798 LA BASILIQUE DU TRESORIER HERVE
    27. De la cape de Martin aux Capétiens, du roman au gothique
    28. La richesse des abbayes (aussi Cormery, Beaumont, St Cosme, St Julien...)
    29. Remous ecclésiastiques et nouvelle prospérité de Châteauneuf
    30. De l'occupation anglaise des Plantagenêts à la reprise par Philippe-Auguste
    31. A Châteauneuf, les bourgeois sous la coupe du clergé de la basilique
    32. La guerre de cent ans, Charles VI le fou et Jeanne d'Arc à Tours
    33. Louis XI, le roi citoyen tourangeau, et sa bonne ville
    34. Tours capitale des arts de la pré-Renaissance
    35. Les cent jours des Huguenots, du pillage au massacre
    36. Tours, première capitale de Henri IV, s'accroche à une modeste prospérité
    37. Regain puis affaiblissement du culte de Martin
    38. Coups fatals des sans-culottes, fin passagère de la basilique et du culte

      E) 1860-2020 LA BASILIQUE DE L'ARCHITECTE LALOUX
    39. La nouvelle ville de Tours, sans basilique, et le passage des Prussiens
    40. Le renouveau martinien du XIXème siècle et la longue polémique
    41. Jules Quicherat et Casimir Chevalier relient Perpet à Laloux
    42. La nouvelle basilique de Victor Laloux
    43. Du patriotisme de la première guerre mondiale à la désolation de la seconde
    44. XXIème siècle et perpète, hommage répété à Martin

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    A) 371-2020 MARTIN, DEUXIEME EVEQUE DE TOURS

  1. Hors le légendaire Gatien, Lidoire premier premier évêque de Tours

    17 siècles d'histoire de la ville martinienne. Martin de Tours, devenu saint Martin, né Martinus en 316 en Hongrie, alors Pannonie, décédé en 397 à Candes en Touraine, est devenu évêque de Tours en 371, succédant à Lidoire qui se révèle être le premier évêque de ce diocèse, comme il va être expliqué en ce premier chapitre. 17 siècles se sont écoulés depuis et la marque laissée par cet homme, déjà célèbre de son vivant, reste prégnante, que ce soit dans la ville de Tours, la province Touraine / Val de Loire, dans le pays Gaule devenu France / Allemagne, en Europe et même au-delà. Après avoir retracé ce que l'on sait de la vie de Martinus et esquissé le culte qu'il a généré, nous suivrons ces 17 siècles sous une vision tourangelle, avec pour fil directeur ses quatre basiliques successives, leur évolution, celle du culte, celle de la vie de la cité de Martin qu'est encore Tours.

    Gatien n'est pas le premier évêque de Tours. Durant des siècles, les premiers évêques de Tours ont été ceux cités par Grégoire de Tours (19ème évêque de Tours, de 573 à 594). En décembre 1980, une thèse de Luce Pietri, éditée en 1983 sous le titre "Tours du IVème au VIème siècle" a rétabli des faits plus proches des documents du Vème siècle, dénonçant ce qui apparaît légendaire et contraire aux faits historiques reconnus. C'est ainsi qu'il apparaît très probable que Gatien n'ait pas existé, ou n'ait pas exercé comme évêque (pages 31 à 33). Luce Pietri est même catégorique : "Quelque soit sa provenance, le nom de Catianus [Gatien] ne saurait en tout cas être maintenu en tête de la liste épiscopale de Tours". La cathédrale de Tours serait donc dédiée à un personnage imaginé par Grégoire de Tours ou inventé par quelqu'un en qui il avait confiance, éventuellement un personnage réel. Il pourrait notamment être le premier chrétien arrivé à Tours, mais sans y jouer un rôle d'évêque ni même de prêtre ayant quelque audience. Tout ce qu'on raconte sur Gatien, par exemple sur cette page du site Réflexion chrétienne, apparaît historiquement faux.

     
    La longue liste des évêques et archevêques de Tours
    Voici un vieil écrit en latin, le "Sancta et Metropolitana Ecclesia Turonensis" de Jean Maan, daté de 1667. L'auteur a eu accès à des documents d'archives dont nombreux ont été perdus à la Révolution ou lors de l'incendie de la bibliothèque de Tours en 1940. Il présente quatorze siècles de la vie des évêques de Tours, à commencer par plusieurs (très grandes) pages sur Gatien. Une seconde partie traite de l'histoire des conciles et synodes tenus dans la province ecclésiastique. Cet imposant ouvrage (dont sont tirées ces deux photos, la seconde présentant le liste des évêques de Tours selon Grégoire) est disponible à la librairie ancienne Denis de Tours (en octobre 2019 + catalogue avec livres sur la Touraine). Une traduction de Paul Letort a été publiée, à tirage très restreint, en 1997 (éd. du Python). A partir de 1802 les archevêques succèdent aux 120 évêques. En 2020, le 138ème (ou 139ème en comptant l'évêque constitutionnel Pierre Suzor, de 1791 à 1794) est Vincent Jordy. L'énumération complète est sur cette liste de Wikipédia.

    Luce Pietri écrit aussi que Brice s'est très peu soucié du culte de son prédécesseur Martin et qu'il fut un temps exilé et remplacé principalement par Armentius / Armence, avant de revenir assagi après le décès de ce dernier (voir ci-après le chapitre sur Armence). Sur ces bases, voici les deux listes des premiers évêques de la capitale martinienne, avec les liens vers Wikipédia (qui se base encore en 2020, sur la liste de Grégoire) et dates d'exercice de la fonction  :

    Selon Grégoire de Tours  Selon Luce Pietri
    Gatien / Catianus (251-304)1Lidoire / Litorius (338-371)
    Lidoire (341-371)2Martin / Martinus (371-397)
    Martin (371-397)3Brice / Brictius (397-430, 436-442)
    Brice (397-442)4Armence / Armentius (430-436)
    Eustoche (442-459)5Eustoche / Eustochius (442-459)
    Perpet (459-489)6Perpet / Perpetuus (459-489)
    • Plusieurs dates sont imprécises, notamment pour Brice et Armence
    • Hormis Armence, tous ces évêques sont canonisés
    • Armence eut Justinien / Justinianus pour prédécesseur, qui n'exerça sa charge que brièvement
    • Luce Pietri n'a pas effectué de numérotation, celle qui lui est ici attribuée a aussi pour but de se rattacher rapidement à la numérotation de Grégoire, d'où la non prise en compte de Justinien
    • Dans sa première présentation, Grégoire prend en compte Justinien et Armence
    • Armentius est traduit en Armence et non Armand / Armantius
    • Deux ans après sa thèse, en 1982, Luce Pietri publia une étude de 70 pages titrée "La succession des premiers évêques tourangeaux : essai sur la chronologie de Grégoire de Tours". On pourra s'y référer pour comprendre les deux numérotations utilisées par Grégoire
    • + extrait de cette étude, un tableau des deux listes de Grégoire


    Lidoire, le premier évêque de Tours. 17 ans après sa thèse, dans le colloque 1997 de Tours sur Martin, Luce Pietri revient sur les débuts de l'évêché de Tours, résumant des éléments de son étude : "L'Eglise de Tours avait été fondée, non comme le prétendra plus tard Grégoire, aux temps glorieux des persécutions, mais récemment à la faveur de la Paix de l'Eglise, vers 337/338. Son premier évêque, Litorius [Lidoire], le prédécesseur de Martin, avait rassemblé un petit troupeau composé essentiellement de citadins. A l'intention de ce dernier, il avait élevé, dans la ville ceinte des murs, son ecclesia, la modeste église cathédrale où il réunissait chaque dimanche et lors des grandes fêtes annuelles le peuple chrétien ; il avait aussi dans le suburbium occidental aménagé, à l'intérieur d'une maison cédée par un sénateur, une basilique funéraire destinée à abriter son dernier repos. Mais il n'avait pas tenté d'évangéliser les campagnes de son diocèse dont l'étendue coïncidait à peu près à celle de l'actuel département d'Indre et Loire."


    La non-existence de Gatien recueille maintenant un large assentiment des historiens, comme le montre cette notule de Henri Galinié dans le livre Ta&m 2007 (page 285), en 2007.

    Lidoire, le premier évêque de Tours, en l'église Notre Dame des Essards en Touraine (lien). Puis le même Lidoire en un vitrail de l'église Saint Martin de Tauxigny (entre Tours et Loches), créé en 1912 par Luc Fournier, maître verrier à Tours, élève de l'atelier Lobin + lien vers d'autres vitraux de cette église.

    La christianisation de la Touraine ne commence qu'au IVème siècle. En sa thèse, Luce Pietri évoquait la présence des premiers chrétiens à Tours : "Qu'il y ait eu quelques tourangeaux convertis au christianisme avant l'année 337/338 qui date, selon Grégoire, le début du règne de Litorius, cela est fort probable en cette période de diffusion de la foi nouvelle et même certain, s'il faut en croire l'auteur de l'Historia Francorum, qui affirme que le futur évêque était l'un d'entre eux. Il ne s'en suit pas pour autant que ce groupe de fidèles encore peu nombreux ait constitué dès les premières décennies du IVe siècle une Eglise organisée et indépendante. A considérer ce que l'on sait de l'histoire du christianisme dans l'Ouest de la Gaule tout entier, on a toutes raisons, en effet, d'accepter la date de 337/338 comme celle de la création de l'évêché de Tours."

    Luce Pietri poursuit : "Dans ces régions, avant la venue de Martin, bien peu de gens avaient entendu parler du Christ, comme le remarquaient l'évêque Eufronius de Tours et six de ses collègues, détenteurs de sièges voisins, dans une lettre adressée entre 567 et 573 à la reine Radegonde. Quant à la hiérarchie épiscopale, ce n'est que tardivement et de façon très lente qu'elle s'est organisée. Ainsi, dans le cadre de la province de Lyonnaise Seconde telle que la réforme de Dioclétien l'avait définie, seule Rouen, une ville importante qui devint alors métropole administrative de la nouvelle province, est sûrement dotée d'un siège episcopal avant 313 ; à Angers et à Nantes, toutes deux situées sur la Loire dans une position analogue à celle de Tours, ainsi qu'au Mans, la présence d'un évêque n'est pas historiquement attestée avant le milieu du IVe siècle. Partout ailleurs il faut attendre le Ve siècle, voire le siècle suivant, pour qu'apparaisse un siège episcopal."

    La thèse de Luce Pietri, avec des illustres historiens comme président (Jacques Fontaine) et rapporteur (André Chastagnol), approuvant ses travaux, est une remarquable étude critique. Il est peu compréhensible qu'un tel travail n'ait été reconnu que dans un cercle restreint d'érudits et que ses conclusions n'aient pas changé la vision que l'on a de cette séquence d'évènements. Sulpice Sévère et Grégoire de Tours furent pour Martin des panégérystes plus que des historiens. Leurs récits doivent être considérés selon une "critique raisonnée et tempérée", comme l'a écrit Luce Petri et comme l'a fait Jacques Fontaine en sa traduction commentée de Sulpice Sévère en 1969 et en un article de 2005 sur la place de la Vita Martini dans la littérature.

    Au fil des siècles un évêque fantôme usurpateur. Pour Gatien c'est plus simple, comment croire en son existence à une époque qui n'était pas encore chrétienne, alors qu'il n'apparaît que trois siècles plus tard dans les écrits de Grégoire ? Et il n'a commencé à être célébré qu'en 1243. Charles Lelong, dans un article titré "Saint Gatien ou saint Maurice" [bulletin SAT 1995] considère même qu'il y a eu "usurpation" : la cathédrale devrait s'appeler Saint Maurice comme avant 1310 et comme, au même endroit, l'église du temps de Martin. Pire, raconté par Charles Lelong, un conte à dormir debout sur la vie de Gatien fut colporté et approuvé par l'Eglise du XIIIème au XVIIIème siècle. Encore maintenant on laisse croire que Gatien a été "enterré en face de l'église Notre Dame la Riche, dans une crypte où coulait une source (réputée miraculeuse)", ce qui est glorifié par "un monument avec sa statue", réhabilité en 2014 ["Tours secret", Hervé Cannet 2015] + photo. On pourra aussi consulter, raconté par Bernard Chevalier à un colloque de 2011, un débat virulent des années 1860, avec Casimir Chevalier, sur deux origines différentes de Gatien, finalement aussi fausses l'une que l'autre.

    Prudence, analyse et recul des historiens. Il est cocasse de suivre une analyse de Régine Pernoud (page 72 de son livre de 1996 "Martin de Tours, rencontre"), disant que "Pour Martin, le culte des martyrs exigeait mieux qu'une simple réputation. On ne peut que saluer en lui ce soucis de vérité. [...] Visiblement Martin avait le goût et le sens de l'histoire". Il y a lieu d'en douter, avec ses miracles et ses démons, avec aussi certaines fariboles de ses continuateurs comme Perpet et Grégoire, ou avec ces histoires invraisemblables sur Gatien. Comme on a commencé à le voir avec Luce Pietri, il faut dépasser à la fois l'approche trop illuminée de certains historiens, comme Régine Pernoud, et celle trop incrédule d'autres historiens, comme Ernest Charles-Babut dont nous reparlerons plus loin.

    L'église de Martin était l'église Saint Maurice, située à l'emplacement de l'actuelle cathédrale Saint Gatien. "La cathédrale a été construite à l’emplacement de l’édifice qui au IVe siècle était l’ecclesia prima, c’est à dire l’église de l’évêque de Tours, donc l’église de saint Martin [construite par Lidoire vers 340, reconstruite en 573]. Cette première église portait le vocable de Saint Maurice puis plus tard [au XIVème siècle] les chanoines de la cathédrale en opposition avec ceux de la basilique lui donnèrent le nom de Gatien premier sur le siège épiscopal de Tours. La cathédrale gothique actuelle remplace l’ édifice roman construit sur la première église. L’actuelle cathédrale possède de nombreux objets et décors ayant trait à saint Martin. [...] Dans la chapelle saint Lidoire, des verrières du XIIe siècle provenant de l’ancienne basilique saint Martin (scènes de la vie saint Jean, saint André et saint Jacques)." [extrait de la page de la cathédrale sur le site saint-martindetours]

       
    1) La cathédrale Saint Gatien de Tours au XIXème siècle + gravure 1841 Clarey-Martineau + gravure 1844 ["Tours, guide de l'étranger"] + quatre gravures LTh&m 1855 : 1 2 3 4 + gravure 1874 sur un plan de Tours. 2) La tour sud avec en avant-plan une des tours gauloises de défense de Caesarodunum, qui (sans le toit et les fenêtres ajoutées) a vu Martin entrer en son ecclesia. + gravure de Georges Pons 1977. 3) La nef. 4) Le grand vitrail Saint Martin de 18 scènes (lecture de bas en haut) du 3ème quart du XIIIème siècle (baie n°204) + photo de deux autres baies (n° 4 et 8) dédiées à Martin, vers 1300. 5) "Les illuminations de la cathédrale" en été 2018 avec Martin en surimpression (ou alors le fantôme de Gatien ?) + autre scène martinienne de ce spectacle. Cet édifice est d'un classicisme gothique qui fut admiré par Viollet Leduc ["La cathédrale de Tours", Claude Andrault-Schmitt, Geste Editions 2010].



  2. De son élection à sa glorification, l'humble Martin et les citadins de Tours

    De Caesarodunum à Turonis. Caesorodunum, a été créée au Ier siècle après J.-C. comme capitale des Turons / Turones (du nom des Celtes provenant des environs de Thuringe arrivés au IVème siècle avant J.-C.). Elle avait un amphithéâtre parmi les plus grands de l'empire romain (+ article de Jacques Seigne, Ta&m 2007), un remarquable temple circulaire (+ article de Anne-Marie Jouquand, Ta&m 2007), un aqueduc de 25 km en canalisation enterrée (+ article de Cyril Driard, Ta&m 2007), un pont sur la Loire (+ article de Jacques Seigne et Patrick Neury, Ta&m 2007).

    Bien qu'agglomération modeste, Tours / Caesarodunum / Turonis (c'est ainsi que l'appelait Sulpice Sévère et donc Martin) / urbs Turonum / Tours (+ tableau de tous les noms latins de la ville, Ta&m 2007 page 282) est devenu au début du IVème siècle capitale de la région Gaule lyonnaise Troisième, comprenant Armorique, Maine, Anjou, Touraine (liens : 1 2). C'était sous Constantin Ier, qui légalisa la religion chrétienne (édit de Milan, 313).

     
    Tours, capitale de la Lyonnaise Troisième. A droite, en haut le temple rond dont Martin n'a connu que les vestiges et, en bas, les remparts qu'il a franchis à de multiples reprises [Ta&m 2007).

    Ta&m 2007. En 2007, le volumineux ouvrage collectif "Tours antique et médiéval", coordonné par Henri Galinié, a tracé l'évolution de la ville de Tours. Comme il est résumé sur le site de l'INRAP, l'ouvrage commence avec l'étape Protohistoire présentant un "important établissement gaulois" pour une occupation qui a pu être assez brève. Puis ce fut le Haut-Empire avec la création de la ville de Caesarodunum (Ier et IIème siècle). Puis la ville se réduit de façon spectaculaire : "Après que la ville ouverte eut atteint son extension maximale au IIe siècle, on observe à partir de l’an 200 une rétraction lente de la zone urbanisée, débutant par ses marges. L’amphithéâtre fut transformé en fortin dans l’est de la ville ouverte.". Dans le Bas-Empire, la cité se recroqueville autour de l'amphithéâtre en une ville close, ceinturée par des murailles. Il fallait résister aux invasions barbares (dix ans à se retrancher derrière ses remparts). Au quatrième siècle, Turonis se redresse et devient capitale de la province "Lyonnaise troisième". + présentation par Bruno Dufay, 2008 + page d'accès aux chapitres du livre + préambule (historique et archéologique) et conclusion ("Deux, trois ou quatre villes ?") d'Henri Galinié.


    Evolution de la ville de Tours 1/3 : vers 150 et vers 400 avec le cercle de l'amphithéâtre [Ta&m 2007]. A droite vomitoire de l'amphi (sous le musée des Beaux-Arts), beaucoup plus accessible au IVème siècle que plus tard et actuellement (dans des caves privées...) [La NR, photo Gérard Proust]. La ville qio choisot Martin comme évue est un castrum / château retranché derrière de solides remparts + article de Jacques Seigne "La fortification de la ville au Bas Empire, de l'amphithéâtre-forteresse au castrum" + article collectif "L'espace urbain vers 400" [Ta&m 2007]. Suites en évolution 2/3 et en évolution 3/3.

     
    Martin, Armence, Perpet, Clotilde, Grégoire et bien d'autres ont connu ces murailles de la Civitas Turonorum, appréciées des
    Tourangeaux et Tourangelles d'aujourd'hui. ["Histoire de la Touraine" par Pierre Audin, Gestes Editions 2016] + autre photo.
    + deux gravures LTh&m 1855 : 1 2.

    C'est à partir de la fin du IIIème siècle que l'habitude est prise peu à peu de ne plus nommer les grandes villes par leur nom romain mais par le territoire qu'elles commandent. Ainsi Lutèce, capitale des Parisii devient Parisius / Paris et Caesarodunum devient ad Turonos (chez les Turons) / Civitas Turonorum / Turonis / Tours. Martin fut donc évêque de Turonis davantage que de Caesarodunum, comme il est parfois écrit. En 1996, Nancy Gauthier a rédigé un article de 14 pages titré "L'évêque Martin et la ville de Tours". En voici des extraits.

    Martin patron de la cité de Tours. "Ce que Martin, uniquement préoccupé de Dieu et des hommes, n'avait pas fait pour sa cité de son vivant, il le fit après sa mort. Modestement enterré sans aucun apparat dans le cimetière public de la ville, il jouit, après quelques décennies, d'une telle renommée que son successeur Brictio [Brice], quoique sans enthousiasme, est bien obligé d'admettre qu'on célèbre son souvenir dans une petite basilique élevée sur sa tombe. C'est dans la deuxième moitié du Vème siècle que la situation change du tout au tout. L'évêque Perpetuus lance une véritable campagne de promotion sur le thème « Martin, évêque de Tours ». Thème neuf puisque, nous l'avons vu, l'admiration de Sulpice Sévère s'adressait à la figure de l'ascète et du thaumaturge dans ses dimensions universelles et sans référence particulière au siège de Tours. Perpetuus remplace donc le modeste sanctuaire funéraire de Brictio par une immense basilique, pour laquelle il commande des peintures et des inscriptions destinées à exalter les mérites et la puissance de Martin en tant qu'évêque de Tours. Il commande aussi à Paulin de Périgueux une vie en vers où, comme l'a bien montré Luce Pietri, la Vita de Sulpice Sévère est réécrite avec la préoccupation de donner tout son lustre à la cité tourangelle. Désormais, si Martin est l'apôtre envoyé pour évangéliser la Gaule, Tours est l'Urbs Martini. Martin y est « tout entier présent, manifestant de toute sa grâce ses pouvoirs », comme le souligne une inscription près du tombeau. Il est à jamais le patron de la cité dont il fut l'évêque." [...]


    A gauche, Martin couronné par son dieu, détail d'une peinture murale du XIème siècle dans la basilique Hervé (on devine une main tenant une couronne au-dessus de sa tête) [photos Collon-Arsicaud). Au XXIème siècle, du haut de sa basilique Laloux, Martin veille sur la cité de Tours et son diocèse, dont il fut le deuxième évêque au IVème siècle (+ autre photo de 2018 prise du haut de la tour Charlemagne).

    "A la fin du VIe siècle et grâce à l'exploitation méthodique du souvenir laissé par Martin et des miracles survenus sur son tombeau, Tours est devenue ce qu'elle n'était pas du vivant du héros : une grande ville de pèlerinage, un centre politique. important, une cité ornée de toute une parure de somptueux édifices religieux. Grégoire montre qu'un véritable pôle d'occupation s'est constitué autour de la basilique Saint-Martin, avec baptistère, monastères, logements pour les réfugiés venus bénéficier du droit d'asile, etc. Ses descriptions sont partiellement confirmées par la fouille réalisée dans l'atrium de Saint-Martin où, à une utilisation funéraire aux IVème - Vème siècles, succède à partir du VIème siècle une occupation domestique dense et continue. Mais ce noyau d'occupation se limite à Saint-Martin et à ses annexes. C'est sûrement bien peu de choses en termes démographiques ou économiques. Le renom de Tours ne doit pas faire oublier la modestie de la réalité matérielle. H. Galinié parle ď « une ville sans vie urbaine ». Cette médiocrité n'est nullement l'exclusivité de Tours et montre seulement que, pour penser la notion de ville au haut Moyen Age, nous devons changer nos catégories mentales. Tours est bien devenue, enfin, une « grande » ville, mais, ce qui fait sa grandeur, c'est d'être sanctifiée par la présence du corps de saint Martin. Tours prend place, à l'égal de Jérusalem, parmi les « lieux saints » où Dieu manifeste préférentiellement sa puissance."

    Un grand Martin pour une méprisable cité de Tours ? "Ainsi donc, du vivant de Martin, ce n'est pas Tours qui a fait la grandeur de Martin, ni même y a contribué en quoi que ce soit ; c'est Martin qui faisait la grandeur de Tours. [...] Martin doit son influence à son aura personnelle ; le siège de Tours n'y joue aucun rôle. Il ne sort de l'anonymat que parce que Martin en est l'évêque". Plus tard, raconte Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", l'auteur d'un sermon pour la fête de saint Willibrord (657-739) dira : "Que dirai-je de toi, cité de Tours ? Tu es petite et méprisable par tes murs, mais grande et digne de louange par le patronage de saint Martin. Qui viendrait chez toi pour toi-même ? N'est-ce pas plutôt à cause de son intercession très sûre que les foules de chrétiens convergent vers toi ?"

    Nancy Gauthier écrit ensuite que : "Au Vème siècle, le processus s'inverse grâce à Perpetuus, dont l'action sera opiniâtrement poursuivie par ses successeurs. Désormais, c'est Tours, sous l'impulsion de ses évêques, qui assure la promotion de Martin et de son culte. Il devient l'apôtre et le protecteur non seulement de la Touraine mais de toute la Gaule, envergure que, quoi que prétende Sulpice Sévère, il n'avait jamais eue de son vivant."


    Martin ne voulait pas être évêque. Pour qu'il vienne à Tours, un habitant, Rusticius / Ruricius, prétexta que sa femme était malade.
    Il implora ensuite Martin de lui pardonner... A gauche, Couillard - Tanter 1986 + trois pages sur la vie de Martin à Tours
    et aux alentours : 1 2 3. A droite, gravure de Karl Girardet [LTh&m 1855].


    La même scène dans l'album Brunor - Bar 2009 (+ deux pages : 1 2) et dans l'album Maric - Frisano 1994 : 1 2.


    Emeute à Turonis ! Autre regard sur cette élection de Martin à l'évêché de Tours par Jean Loguevel en cette page :
    "Comme pour saint Ambroise à Milan, cette élection se fait dans un climat proche de l'émeute, et malgré l'opposition des
    notables gallo-romains
    ". C'est illustré, ci-dessus, dans la BD de Proust - Martin, Froissard 1996 + deux planches : 1 2


    Martin ordonné évêque, la foule en liesse à gauche, les évêques contrits à droite
    [vitrail de l'église de La Translation de Saint Martin à La Chapelle sur Loire, en Touraine, Amand Clément 1892]

    Martin est d'abord l'élu des Tourangeaux. A cela, il convient d'apporter un bémol essentiel : une ville n'est-elle pas aussi constituée d'hommes et de femmes ? Guy-Marie Oury commence son second tome de "La Touraine au fil des siècles" sur la ville de Tours (CLD 1977) par cette phrase : "La décision prise en 371 par le peuple chrétien de Tours de choisir pour évêque un ascète qui jouissait déjà d'une réputation de thaumaturge, de préférence à un membre de l'aristocratie cléricale, devait avoir pour la cité des conséquences incalculables." Effectivement, à cette époque où les fidèles élisaient démocratiquement leur évêque, ce sont des habitants de Tours qui sont allés chercher l'ermite en sa retraite de Ligugé et l'ont amené, contre sa volonté première, à occuper le siège épiscopal [+ récit de l'arrivée de Martin à Tours et de son élection, première page écrite par Jacques Fontaine du livre collectif "Histoire religieuse de la Touraine", CLD 1962] . Sans eux, Martin ne serait pas devenu l'évangélisateur permettant aux campagnes gauloises d'adopter la nouvelle religion qui, avant lui et ses continuateurs, n'était que citadine. En cela, la grandeur de Martin a été déclenchée par des Tourangeaux. Et même soutenue par tous les Tourangeaux de l'époque, car il apparaît que les habitants de Turonis ont constamment soutenu leur évêque Martinus. Au point, après son départ, de se montrer très virulents contre son successeur Brice, l'obligeant à plier bagage pour lui donner deux remplaçants, le second Armence relançant enfin le culte de Martin [thèse de Luce Pietri, voir ci-après le chapitre sur Armentius]. Pour cela, la première basilique devrait être considérée comme étant celle d'Armentius, soutenu par les Tourangeaux, et non comme celle de Brice, chassé par eux.


    Martin obtient la libération des prisonniers du comte de Tours Avitien (par erreur nommé Aretien) [Maric - Frisano 1994] + deux planches : 1 2.

    Conflit entre l'évêque et le gouverneur de Tours. Pierre Audin, en son livre "Tours à l'époque gallo-romaine" (en fait époque gauloise sous occupation romaine) [édité par Alan Sutton en 2002], Pierre Audin raconte : "Comme les autres évêques de son temps, Martin se considérait comme le défenseur de la cité. C'est ainsi qu'il n'hésita pas à s'opposer au comte de Tours (ou de la IIIème lyonnaise) Avitien, ancien gouverneur d'Afrique et maintenant fidèle de l'empereur usurpateur [pour les Romains, pas pour les Gaulois] Maxime. A ce titre, Avitien pourchassait férocement dans toutes les villes les partisans du défunt empereur Gratien, récemment assassiné. Aussi, lorsqu'il revint à Tours, au terme d'un long périple, suivi d'une cohorte de prisonniers (dont probablement de simples débiteurs du fisc, insolvables, et des colons en fuite) qu'il avait l'intention de faire supplicier, Martin se rendit aussitôt au palais. Mais il faisait nuit, et les portes étaient fermées. Il en fallait davantage pour arrêter l'évêque, qui pria longuement : la légende dit que le comte, averti dans son sommeil par un ange, vint lui-même ouvrir la porte du palais (qui se trouvait peut-être déjà dans l'angle nord-ouest du castrum, là où en 869 on éleva la résidence du vicomte de Tours avant la construction du château comtal). Et Martin parvint à convaincre Avitien et son tribun Dagridus de relâcher les prisonniers. Quelques temps plus tard, Martin pénétra dans la salle d'audience du palais et, si l'on se réfère à la tradition, aurait vu "un démon sur les épaules du comte". Il souffla sur lui et le fit disparaître, ce qui eut pour effet de rendre nettement plus doux le cruel Avitien. Et si celui-ci ne semble pas s'être converti au christianisme, son épouse était chrétienne. Malgré son mari, elle n'avait d'ailleurs pas hésité à faire bénir par Martin une fiole d'huile destinée à soigner des malades."

    Dans son étude de 1996 "L'évêque Martin et la ville de Tours", Nancy Gauthier estime que le lobying répugne à celui qu'elle considère comme un "original un tantinet provocateur". Elle reconnaît certes que cet épisode Avitien montre que Martin est attentif aux Tourangeaux qui l'ont élu et accomplit consciencieusement sa tâche d'évêque. Mais "On ne le voit jamais se soucier de la bonne marche de la ville de Tours ou se préoccuper d'accroître son prestige ou sa parure monumentale. En ceci, il se distingue des autres évêques qui, issus de la classe dirigeante, conservent tout naturellement au service de l'Église les préoccupations de service public qu'ils avaient sucées au berceau. Ce fut certainement une déception pour une partie au moins des Tourangeaux. Mais ce que Martin, uniquement préoccupé de Dieu et des hommes, n'avait pas fait pour sa cité de son vivant, il le fit après sa mort", sous l'impulsion de Perpet, dont le rôle lui apparaît décisif à la fois pour la réputation de Martin et le développement de Tours... Mais Perpet aurait-il existé sans l'action préalable de Sulpice Sévère ?



  3. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller

    Martin s'installe à Marmoutier. Un an après son élection, Martin, souhaitant prendre du recul avec sa fonction d'évêque et retrouver le retrait de l'ermite entouré de disciples, s'installe à Marmoutier, sur la rive opposée de la Loire, en amont, à environ 3 km des murs de Tours. Le pont en bois reliant la Cité à la rive opposée était probablement encore présent et facilitait le passage (il s'agit du pont n°2 d'après l'étude de Jacques Seigne et Patrick Neury, Ta&m 2007, sachant que plus tard, sous Grégoire de Tours, il n'y avait plus de pont...). Il y fonda un ermitage et y habita jusqu'à son décès, où il était entouré d'environ 80 disciples. C'est le début d'une longue histoire pour ce site qui accueillit un monastère prospère quelques siècles plus tard, dont il reste peu.


    Martin préfère s'éloigner de la ville. [Proust - Martin, Froissard 1996]
    + trois planches présentant l'arrivée de Martin à Tours et à Marmoutier : 1 2 3 + pages 1 et 4 de couverture


    Martin à Marmoutier [Maric - Frisano 1994].




    Habitat troglodytique de Martin, évêque et moine, et de ses disciples, à Marmoutier : à gauche jadis (XVIIème siècle ?) puis aujourd'hui. Au centre la grotte dite "Le repos de saint Martin" ["Histoire de la Touraine", Pierre Audin 2016] + photo XIXème siècle. (même si la configuration des lieux a beaucoup changé, Charles Lelong estime que cette grotte "a bien abrité le sommeil de Martin"). A droite extrait d'une icone de l'église orthodoxe. + page archéologie + article d'Elisabeth Lorans "Marmoutier, le premier monastère d'Occident aux portes de la ville" [Ta&m 2007] + article d'Elisabeth Lorans en 2012 sur les origines du monastère + la fontaine miraculeuse de Martin, ensevelie en 1985 + trois photos : 1 2 3 Sur Marmoutier, voir aussi ci-après.

    Entretiens avec Martin et ses compagnons. La page dédiée à saint Martin sur le site catholique "Nouvelle évangélisation" présente la façon dont l'avocat aquitain Sulpice Sévère (363-410) a rencontré Martin à Marmoutier et s'est entretenu avec lui de sa vie : "Peu de temps après sa conversion, Sulpice Sévère vint à Tours visiter saint Martin. [...] On croit communément que cette première entrevue eut lieu vers l’an 393. Sulpice fut accueilli avec les témoignages les plus touchants de bonté et d’affection, de la part de saint Martin. L’humble évêque le remercia d’abord de ce qu’il avait entrepris en sa considération un si long et si pénible voyage. Il le fit asseoir à sa table : faveur qu’il accordait rarement, surtout aux grands du monde. [...] Ainsi commença pour Sulpice Sévère cette douce familiarité avec notre saint évêque, qui fit l’honneur et la consolation de sa vie. Durant son séjour à Tours, Sulpice étudiait la vie et les vertus de saint Martin, comme le meilleur modèle à suivre ; déjà même il avait conçu le dessein de mettre par écrit tout ce qu’il avait appris des actions de notre illustre évêque. Jamais projet littéraire ne porta plus bonheur à un écrivain : la postérité connaît surtout Sulpice Sévère comme l’historien de saint Martin. Quoique notre saint prélat eût l’habitude de ne jamais parler de lui-même, et de cacher les grâces particulières que Dieu lui accordait, Sulpice cependant affirme qu’il apprit de sa propre bouche une partie des faits racontés dans son histoire. D’autres traits, avec quantité de circonstances intéressantes, lui furent révélés par les clercs de l’Eglise de Tours ou par les moines de Marmoutier. Peu d’auteurs ont eu la même bonne fortune. Aussi son récit peut-il être considéré comme entièrement digne de foi, puisqu’il s’appuie constamment sur le rapport de témoins oculaires, quand il ne reproduit pas les paroles, mêmes de saint Martin. "


    En 396, à droite, Sulpice Sévère présente la première version de son livre à Martin, à gauche, devant la grotte de Marmoutier, un an avant sa mort à 81 ans [tableau de René-Théodore Berthon, 1822, musée de Budapest]. Extrait du Livre catalogue 2016. Ce tableau y est titré "Fondation de l'abbaye de Marmoutier par Saint Martin". Martin, situé à droite, consulterait les plans de la future abbaye de Marmoutier. C'est très peu plausible, car d'une part Martin n'a pas voulu y bâtir une abbaye de type monument, les grottes un peu aménagées lui suffisaient, et d'autre part Martin est vétu humblement comme le personnage de gauche. Celui-ci est d'ailleurs âgé de 80 ans (en 396) et non de 55 ans à son arrivée à Marmoutier (372), alors que le personnage de droite aurait l'âge de Sulpice en 396, 33 ans. Une allégorie reste possible où, à droite, un bâtisseur d'un siècle postérieur, montrerait à un Martin rematérialisé ce qu'il ferait de son abbaye. Mais la rencontre de Sulpice et Martin est un symbole beaucoup plus fort...

    La "Vita sancti Martini" / "Vie de saint Martin" est un document court à la lecture facile : texte de 16 pages, [lien Communauté
    Saint Martin]. + la version en latin (lien). + les lettres et dialogues sur le site remacle. Les trois lettres et les trois dialogues sont postérieurs au décès de Martin. Le 2ème et le 3ème dialogue laissent la parole à un disciple de Martin, Gallus, qui raconte ce qu'il sait de son maître. Ils sont donc censés donner un autre éclairage que celui de la Vita. + sur une double page, un exemple d'analyse de texte montrant, par des détails, la véracité du témoignage (ici Gallus), et la personnalité de Martin ["Saint Martin apôtre des pauvres", Olivier Guillot 2008].


    En sa biographie, Sulpice Sévère présente bien sûr la jeunesse de Martin. Ici, à 16 ans environ, malgré ses convictions chrétiennes,
    il est contraint par son père à s'engager dans l'armée pour 25 ans. [Maric - Frisano 1994] + la planche].


    Après avoir accompli ses 25 années d'obligations militaires et avoir brièvement connu Hilaire, évêque de Poitiers, Martin voyage durant quatre années, de 356 à 360. Il revoit ses parents, convertit sa mère, mais pas son père [à gauche Brunor - Bar 2009, avec un refus argumenté du père auquel Martin "ne savait pas quoi lui répondre"]. A Milan, en bon nicéen s'opposant aux ariens, parfois considéré comme un sabellien (disciple de Sabellius) (on comprend les critiques de division des chrétiens émises par le père...), il est fouetté et chassé par les ariens et l'évêque Auxence. Ce passage à Milan est représenté au centre dans un vitrail de Saint Florentin (Yonne, baie sur la vie de saint Martin, lien) (avec l'anachronisme d'un Martin habillé en évêque) et à droite par une case de Maric-Frisano 1994. + trois variations du passage à Milan en trois planches de bande dessinée : 1 [Brunor - Bar 2009] 2 [Maric - Frisano 1994] 3 [Mestrallet, Fagot - d'Esme 1996]

    Sulpice Sévère offre à Martin une extraordinaire célébrité littéraire. Bruno Judic dans un article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles" montre l'importance du succès immédiat de la "Vita Martini" : " Le culte des martyrs et des saints part de leur tombeau. Dans le cas de Martin nous avons aussi cet aspect topographique essentiel avec l’action des évêques Perpetuus et Grégoire. Mais il se pourrait bien que le facteur premier dans l'essor du culte martinien ne soit pas le tombeau mais la Vita rédigée par Sulpice Sévère. C’est en effet la diffusion de ce texte à Rome et en Italie qui, seule, peut expliquer la célébrité de Martin dans le contexte romain et italien. Cette célébrité était peut-être si importante qu’elle aurait en quelque sorte fini par rejaillir sur les milieux gaulois et tourangeaux.". En cela, Michel Fauquier le qualifie de "premier saint moderne", dans une étude de 2019. + récit par Sulpice Sévère lui-même (faisant comme si on s'adressait à lui...) du rapide et extraordinaire succès mondial (c'est-à-dire pour l'époque méditerranéen) de son ouvrage, en quelque sorte devenu un best-seller... Alors que Martin, qui sait lire, n'a rien laissé d'écrit et, n'étant pas un orateur, n'a pas laissé de discours ou propos marquants, Sulpice Sévère a comblé, et de quelle façon, ce qui aurait pu être un handicap.

    Quelle crédibilité accorder à Sulpice Sévère ?. L'auteur de la Vita Martini est fasciné par Martin. Il a voulu en faire le reflet occidental d'Antoine le Grand (251-356, décédé apparemment à 105 ans), le premier ermite, en Egypte, père du monachisme chrétien, allant jusqu'à dire que ": “Avec le seul Martin, l’Europe peut se tenir au même rang que l’Egypte”. Ce pourrait être la première utilisation du mot Europe au sens géographique. Nombre des épisodes qu'il relate lui ont été racontés par des disciples eux aussi fascinés par l'évêque de Tours. Son ouvrage est une suite d'épisodes merveilleux qu'il est difficile de croire au pied de la lettre. Or c'est la matière première de ce que nous savons sur Martin. Les historiens s'y sont donc penchés très attentivement, surtout Ernest-Charles Babut et Jacques Fontaine. Cette double page de Charles Lelong en son livre "Vie et culte de Saint Martin" (CLD 1990) en témoigne. Bruno Judic, en cette page de son étude de 2009 conclut pareillement  : "Comme Babut, mais avec une plus grande sympathie pour Martin, Jacques Fontaine s’attache avant tout au texte de Sulpice et part de Sulpice. Comme Babut, il évoque une part éventuelle de fiction. Mais il aboutit finalement à un résultat bien différent. La vérité historique de Martin émerge au sein même de la fiction littéraire. Il peut ainsi distinguer des niveaux de stylisation, c’est à dire des formes de conventions littéraires.". Pierre Courcelle, dans un article de 1970 est très sévère envers Sévère : "Même si Sulpice a des circonstances atténuantes et s'il nous préserve un précieux « noyau historique », l'on ne saurait, je crois, éluder de faire en fin de compte son procès : ne s'est-il pas complu, pour se concilier la masse des lecteurs, à fondre et confondre sainteté et folklore ? N'est-il pas l'un des principaux responsables de l'invasion du « merveilleux » en Occident ? Le succès même de son livre n'a-t-il pas contribué à abaisser le niveau du christianisme pour dix siècles ? "

    Contrairement à des saints soupçonnés d'être fabriquées, on sait que Martin est historiquement vrai. Même en tenant compte de ses silences, de ses exagérations et de celles de ses sources, Sulpice Sévère a écrit la biographie de Martin d'une façon sérieuse et en cohérence avec d'autres sources. Par exemple, il a été retrouvé à Vienne (sur le Rhone) l'épitaphe d'une femme nommée Foedula enterrée au début du Vème siècle qui rappelle qu'elle avait été baptisée par "sa grandeur Martin" [cité par Charles Lelong en 2000, détails dans l'article de Jean Doignon 1961]. Le personnage qu'il présente a donc existé et a vécu les épisodes racontés, quitte à les corriger de la perception orientée de Sulpice. On est loin d'un personnage ayant surgi tardivement, sans écrit d'époque, comme Gatien de Tours, déjà évoqué (voir ci-avant), ou Denis de Paris (décédé en 258, il n'est cité que vers 520) ou Jacques de Compostelle (cité dans les évangiles et qui serait allé en Espagne, ce qui n'est su qu'après 600 environ), qui peuvent être considérés comme mythiques et sans existence historique. De plus, Sulpice nous raconte la vie en Gaule à la fin du IVème siècle, témoignage très précieux, compte tenu là encore des corrections effectuées par les historiens.

    La vie de Martin en quelques dates
    316 : naissance en Pannonie (Hongrie)
    321 (5 ans) : enfance à Pavie (Italie)
    332 (16 ans) : engagement dans l'armée
    334 (18 ans) : partage du manteau à Amiens, baptème
    356 (40 ans) : sortie de l'armée
    360 (44 ans) : fondation du monastère de Ligugé
    371 (55 ans) : élection à l'évêché de Tours
    372 (56 ans) : fondation de l'abbaye de Marmoutier
    385 (69 ans) : voyage à Trèves, affaire Priscillien
    397 (81 ans) : décès à Candes

    Parmi les interrogations, il y a notamment un doute sur la date de naissance de Martin, 316 ou 336, et la durée de son service militaire, 5 ou 25 ans. L'hypothèse de durée longue, usuelle (pourquoi aurait-il été engagé pour cinq années seulement ?), ici prise en compte, déjà adoptée par Grégoire de Tours, rencontre un consensus désormais très large. Sur ce point précis, Sulpice Sévère aurait dit vrai en écrivant que Martin était septuagénaire en 385 et en lui faisant prononcer cette phrase avant sa mort : "Seigneur, si tu veux que je serve encore sous ton étendard, j'oublierai mon grand âge". Il aurait aussi dit faux en estimant que Martin n'aurait fait que cinq ans de service militaire, voulant minimiser le long épisode guerrier (y compris après son baptême), indigne d'un évêque. Certains catholiques ont tendance à éluder le sujet, comme sur cette page, ou à opter pour la durée courte, comme sur une page du site du diocèse de Tours, où, sans indiquer la date de naissance, il est écrit : "à 18 ans, il fut baptisé et quitta peu après l’armée". Plus étonnant, parmi les historiens, Charles Lelong a aussi défendu la durée courte. A l'époque, l'âge moyen de décès était certes bas, mais les septuagénaires ou octogénaires, quoique peu nombreux, n'étaient pas rares.

    Il y a aussi un doute sur la date de décès de Martin. En un article de 1908 titré "Paulin de Nole, Sulpice Sévère, saint Martin, recherches de chronologie", Ernest-Charles Babut conclut que Martin n'est probablement pas décédé le 8 novembre 397 comme généralement convenu, mais entre novembre 396 et la mort d'Ambroise de Milan, le 4 avril 397 (mars 397 lui apparaît le plus probable), donc presque un an plus tôt (voir aussi ci-après la mort d'Ambroise). Cela n'a pas été retenu par la suite, notamment pas André Chastagnol en une étude de 1984 titrée "Autour de la mort de saint Martin" où il tient pour certaine la date du 11 novembre 397. Plus généralement, ce qui est vrai de la vie de Martinus a-t-il pu transiter autrement que par les écrits de Sulpice Sévère et quelques autres repères historiques ? Par les noms de lieux et les légendes colportées ? A titre personnel, avec mon expérience de généalogiste amateur habitué à soupeser la valeur des dates, la lecture des arguments échangés sur la date de naissance de Martin m'a convaincu de sa naissance en 316. Par contre, pour le décès, je n'ai pas de conviction. N'ayant pas trouvé de contre-argumentation (je suppose qu'il y en a ...), je me plie à l'opinion générale du 8 novembre 397, les arguments de Babut ne m'apparaissant pas irréfutables.

    Paulin de Nole trait d'union entre Martin et Sulpice. Né dans une riche famille bordelaise, Paulin de Nole (353-431) "souffrait depuis longtemps des yeux et la cataracte commençait à se former lorsque Martin lui ayant touché les paupières avec un pinceau, le mal disparut par enchantement" (lien). Paulin devint un poète réputé, évêque de Nole, près de Naples, en 409. C'est lui qui apprit à Sulpice Sévère "l'existence d'un évêque hors-norme à Tours" (lien). Paulin de Nole fut l’un des plus grands poètes latins chrétiens (on a gardé de lui 35 poèmes). Une autre partie de son oeuvre est constituée par de longues lettres (49 ont été conservées) écrites à de grandes personnalités de son époque comme le poète Ausone, saint Jérôme de Stridon, saint Augustin d'Hippone et donc Sulpice Sévère. Paulin eut aussi un rôle dans la diffusion de l'oeuvre de Sulpice Sévère, qui l'écrit lui-même dans ses dialogues : "Celui qui le premier a introduit ton livre dans la ville de Rome, c'est ton grand ami Paulin de Nole. Là, dans toute la ville, on s'arrachait le volume. J'y ai vu les libraires exulter, déclarant que rien n'était pour eux une meilleure affaire, que rien ne s'enlevait plus vite et se vendait plus cher."


    Martin et Paulin [bibliothèque de Tours]. Au centre, Paulin en un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche). A droite Paulin prêchant [lien].


    A gauche, Sulpice Sévère envoie (à Paulin de Nole ?) un messager porteur de son livre sur Martin [Bibliothèque de Tours, lettrine vers 1325]. Au centre, Sulpice voit Martin en songe puis apprend sa mort [Médiathèque Le Mans, XVème siècle, Livre Maupoix 2018]. Sulpice a fait des émules qui, au cours des siècles, ont rédigé une vie de saint Martin, tel Richer, abbé de Saint Martin de Metz, au XIIème siècle. A droite, il écrit sous l'inspiration de Sulpice qui lui présente son ouvrage [médiathèque d'Epinal, Livre Maupoix 2018]



  4. Du soldat qui partage son manteau à celui qui défie l'empereur Julien

    La vie de Martin n'était pas aussi belle et exemplaire que l'a décrite Sulpice Sévère, c'est humain. D'abord pour ce que nous ne savons pas et notamment, on vient de le voir, durant sa longue période militaire de 25 ans si contradictoire avec ce qu'était son idéal chrétien, alors qu'il est baptisé vers l'âge de 20 ans. Ce ne serait qu'à la fin de son engagement que Martin aurait refusé de combattre. De son vivant même, cela lui a été reproché. Mais il n'y a pas que cela.


    Le pays où vivent Martinus et les habitants de Turonis s'appelle la Gaule. A cette époque, au IVème siècle, elle a des frontières changeantes. Elle est soit dépendante de l'empire romain et de sa capitale Rome, soit, officieusement ou officiellement, indépendante et gouvernée à partir de Trèves, aujourd'hui en Allemagne, par Valentinien Ier, de 364 à 375, par son fils Gratien de 375 à 383, puis par Magnus Maxime de 383 à 388. Selon les époques la [Grande-] Bretagne insulaire et l'Espagne peuvent s'ajouter au périmètre de la Gaule, qui remonte jusqu'à l'embouchure du Rhin.

    Les empereurs régnant sur la Gaule durant la vie de Martin, et leurs lieux de résidence
    (ceux qui la gouvernent effectivement, qu'ils soient Auguste ou César, officiellement reconnus ou dits usurpateurs)
    Constantin Ier 310-337 Arles, Trèves, Sirmium puis Constantinople
    Constantin II 337-340 Trèves
    Constant Ier 340-350 Sirmium puis Milan
    Magnence 350-353 Lyon, Arles puis Rome
    Constance II 353-355 Sirmium puis Constantinople
    Julien 355-363 Vienne, Sens, Paris puis Constantinople
    Jovien 363-364 Constantinople
    Valentinien Ier 364-367 Milan puis Trèves
    Gratien 367-383 Trèves
    Magnus Maxime 383-388 Trèves
    Valentinien II 388-392 Milan puis Vienne
    Théodose Ier 392-395 Arles puis Rome
    Flavius Honorius 395-423 Rome puis Ravenne
    Martin a rencontré trois empereurs : Julien, Valentinien Ier et Maxime (par deux fois)

    Le partage du manteau : pas de cheval et pas de manteau rouge ! C'est la scène phare de Martin, encore mondialement connue du partage du manteau, aussi appelée Charité de Martin ou Charité Saint Martin ou Charité d'Amiens. Engagé à 16 ans dans l'armée romaine, Martin a 18 ans quand, à Amiens / Samarobriva, en 334, il partage son manteau avec un miséreux. Presque toutes les représentations, et elles sont innombrables, montrent Martin à cheval, ou à côté d'un cheval, avec une cape rouge. Or la très jeune recrue Martin ne pouvait être qu'un fantassin et il portait une chlamyde, d'ordinaire blanche et non la caoe rouge d'un officier. D'ailleurs Sulpice Sévère est muet sur ces deux points (Paulin de Périgueux, Venance Fortunat, Grégoire de Tours aussi). Et le contexte n'est pas exceptionnel, car Sulpice l'aurait mentionné tant la scène était déjà importante. Martin n'a été cavalier que plus tard, d'après Sulpice sous Constance II, qui règne à partir de 353. Entre e fantassin d'Amiens en 334 et le cavalier de Constance vers 354, il s'est passé une vingtaine d'années dont on ne sait rien. Un peu plus tard, sous Julien, il est considéré comme un officier de la garde impériale. S'il a été légionnaire (tous les soldats ne l'étaient pas...), c'est au début de sa carrière.

    Face au "pauvre presque nu", la valeur du geste de Martin ne dépend pas ni du fait qu'il soit à pied ou à cheval, ni de la couleur de son manteau, blanc pour un soldat ou rouge pour un officier. Alors pourquoi user toujours de ce symbolisme d'un officier dominant son interlocuteur ? Les historiens sont d'ailleurs, pour la plupart de cet avis, Jacques Fontaine, au colloque de 1997, qualifiant d'erreur la représentation de Martin en cavalier. Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) : "C'est très précisément vers 1100 qu'on trouve la plus ancienne figuration de la scène où Martin est à cheval, face au pauvre. [...] La modification n'est pas sans quelque importance : elle tend à faire de Martin un chevalier, un preux. Par là, on dénature forcément l'image du soldat Martin telle que la figurait la Vita, celle du jeune garde de l'empereur pétri de modestie et d'humilité, porté plus à servir l'esclave qui lui est attaché qu'à être servi par lui. [... ] On tend à atténuer ce qui, selon la Vita, faisait le propre de ce saint, le souci qu'il avait toujours eu d'être de plain pied avec le pauvre."

       
    Trois couvertures récentes de la "Vita Martini" de Sulpice Sévère avec le fantassin Martin transformé en cavalier (Anonyme XVème siècle Budapest, Anonyme, Anonyme XIIème Cambrai ou Tournai). En cherchant on arrive à trouver des illustrations "historiquement correctes" (ou avec un cheval hors champ...). En voici une ci-dessus à droite [abbaye de Saint Benoît sur Loire, vers l'an 1000, photo Odile Cognard, lien]. + quatre autres : 1 (fin XIème siècle, église Hilaire le Grand, Poitiers) 2 (Martin Schongauer, Budapest, vers 1475) 3 (fin du XVème) 4 (fin du XVème) + la scène en deux planches BD par Maric - Frisano 1994 : 1 2 (Martin est à cheval, avec un manteau blanc).

     
    Le téléfilm Arte du 5 novembre 2016 (ici en vidéo Youtube, 52 minutes) présente d'abord (à gauche) la scène classique du cavalier à cape rouge en montrant le tableau de la cathédrale St Gatien à Tours, par Jean-Victor Schnetz, 1824 + deux photos : 1 2 + analyse par Véronique Moreau, Livre catalogue 2016 ; ce tableau financé par le ministère pour la moitié, la ville de Tours et le département pour un quart chacun, est en quelque sorte le portrait français officiel de Martin. Peut-être inspiré par un tableau de 1737 de Louis Galloche [musée Los Angeles], il transforme le moine-évêque en un "héros militaire". Ce tableau est repris dans plusieurs vitraux, comme ces cinq là : 1 [Saint Martin des Champs, Paris] 2 [église de Mosnes en Touraine] 3 [église de Berthenay en Touraine, vitrail d'Amand Clément] 4 (église d'Anjouin dans l'Indre) 5 (église de Druye en Touraine). Le téléfilm présente ensuite (à droite) la même scène corrigée, historiquement juste, accompagnée de cette remarque : "Dans cette rencontre les regards se croisent à hauteur égale, le mendiant se sent ainsi grandi et revigoré"."

      
    A Ligugé, découverte de la tombe d'un élève de Martin. Ce documentaire d'Arte présente aussi, à Ligugé (lieu de retraite de Martin dans le Poitou avant qu'il vienne à Tours, voir ci-après), une tombe découverte en 1958 avec une inscription montrant qu'elle est celle d'un jeune Wisigoth de 10-12 ans nommé Ariomeres, élève du maître Martin ("domini Martini"). D'après une étude de Francis Salet en 1961, il serait décédé au Vème siècle, après 419, date d'arrivée des Wisigoths, donc au moins 20 ans après la mort de Martin, encore considéré comme le maître. C'est un témoignage direct concret de l'existence de Martin (+ étude archéologique de Carol Heitz, 1992]. Les principaux épisodes de la vie de Martin sont relatés dans ce téléfilm, notamment le fait que Sulpice Sévère, ci-dessus au centre avec Martin à Marmoutier, a, selon toute vraisemblance, volontairement gommé une grande partie de la carrière militaire du moine évêque. A droite, Andreas Pichler, auteur de ce documentaire, a su représenter Martinus sans cape rouge, sans mitre ni crosse, en sa simplicité d'ermite devenu évêque et resté ermite.

    La première illustration connue de la scène du manteau partagé. Bruno Judic : "Au VIlle siècle, Boniface, missionnaire anglo-saxon, fonda l’abbaye de Fulda, en Hesse. A la fin de ce même siècle, cette abbaye entretenait des liens étroits avec Tours. Le jeune Raban [Raban Maur], moine de Fulda, vint étudier à Tours sous la direction d’Alcuin. Les images de la basilique tourangelle furent connues à Fulda et ont certainement inspiré le décor du sacramentaire de Fulda. Certains manuscrits de ce sacramentaire, réalisés à la fin du Xe siècle, portent la première représentation connue aujourd’hui de la Charité d’Amiens sans doute à partir du décor même de la basilique tourangelle. Cette image est exceptionnelle : sur la partie gauche, devant la porte de la ville, Martin, à pied, sans cheval, partage son manteau avec le mendiant en vis-à-vis, mais sur la partie droite, Martin est figuré endormi sur un lit, et au-dessus, au centre de l’image, le Christ, que Martin contemple dans sa vision nocturne, porte la moitié de manteau donnée au mendiant. L’image est ici étroitement liée au texte même de Sulpice Sévère et manifeste la signification profondément christique de la célèbre scène. C’est encore cette inspiration que l’on retrouve sur un chapiteau de Saint-Benoît sur Loire autour de l’an mil."

    Probablement des reproductions d'une scène de la basilique de Perpet !. En conclusion d'un article de 1956 titré "Les Miracles de Saint-Martin. [Recherches sur les peintures murales de Tours au Ve et au VIe siècle]", Tony Sauvel énonce une hypothèse séduisante et très plausible : "Je ne sais si je m'aventure trop loin dans le sentier toujours glissant des hypothèses... Mais je crois permis de voir, dans notre miniature de la fin du Xème siècle [celle de Fulda, ci-dessus et ci-dessous], la réplique d'une peinture monumentale beaucoup plus ancienne, d'y voir la version ottonienne d'une œuvre précarolingienne. Rappelons que les peintures de Grégoire de Tours étaient en nombre impair, et ceci tend à placer l'une d'elles au centre des six autres ; la scène d'Amiens était, dès cette époque, infiniment plus connue que tous les autres miracles et c'est elle seulement que Fortunat évoquait lorsqu'il voulait dire en quelques mots qui était saint Martin. Conçue comme à Fulda, c'est-à-dire avec ses deux épisodes et avec un Christ en majesté en son milieu, cette scène peut très bien avoir trouvé place dans la cathédrale de Grégoire de Tours, derrière un autel, les autres miracles étant répartis trois par trois à ses côtés.". Cette hypothèse est reprise 60 ans plus tard par Bruno Judic et Eric Palazzo dans le Livre catalogue 2016 : 1 2. Avec en plus l'indication de la sculpture de l'abbaye Saint Benoît sur Loire déjà présentée en début de ce chapitre.


    Voici donc la fameuse miniature de Fulda, la plus ancienne illustration connue de la Charité de Martin, où un jeune soldat habille de la moitié de son manteau un malheureux grelottant de froid et le revoie en songe la nuit suivante comme son Dieu, date de 975 environ, sur un sacramentaire de l'abbaye de Fulda, en Allemagne [bibliothèque de Göttingen, lien). Le manteau n'est pas rouge et il n'y a pas de cheval. On en connaît trois variantes, les deux présentées ci-dessus et celle-ci [Livre Maupoix 2018, Livre catalogue 2016].

    La deuxième charité de Martin, aussi appelée la "Charité de Tours" ou le "miracle du globe de feu", se déroule en l'église de Tours. L'évêque Martin, en préparation de son sermon, échange, discrètement, une partie de ses habits avec un pauvre homme. Chacune de ces deux Charités est suivie par une conclusion moralisatrice et christologique. Dans la première, Martin voit en songe Dieu prenant les formes du mendiant avec sa demi-cape. Dans la seconde, Dieu place une boule de feu au-dessus de la tête de Martin lors de son sermon. Ce second acte, important pour les croyants, peut apparaître accessoire..


    La Charité de Tours. A gauche case de Proust - Martin, Froissard 1996 + deux planches : 1 2 (sans le miracle du globe de feu). Au centre, Martin et son souci des pauvres [manuscrit vers 1110, bibliothèque de Tours]. A droite tableau "La messe de Saint Martin" d'Eustache le Sueur, vers 1564, avec le globe de feu [Le Louvre]. + le récit qu'en fait Sulpice Sévère en ses "Dialogues" (ce sont des écri ts postérieurs à la Vita Martini) + image du milieu du XXème siècle (avec le globe de feu)+ vitrail de l'église Saint Martin de Truyes (à 18 km de Tours), avec le globe de feu (atelier Lobin) + tableau de l'église St Martin de Souvigny en Sologne [1629, Livre Collectif 2019].

    Martin a-t-il versé le sang ? Baptisé à 18 ans (peu après le partage du manteau), il a été à la fois soldat et chrétien durant 22 années. Charles Lelong répond à cette question en son livre "Martin de Tours, vie et gloire posthume" (CLD 2000) : "Normalement, il aurait dû participer à la bataille de Brumath [en 356 contre les Alamans, lien] : Sulpice n'aurait-il pas omis de le signaler ? Faut-il supposer que Martin aurait été versé dans des troupes non combattantes ? Ou encore que son corps n'a rejoint l'armée qu'après la bataille ? En tout cas"il est difficile de penser (en chronologie longue) que Martin n'ait pas versé de sang" (J. Fontaine)."

    La rencontre de Martin et de l'empereur Julien, près de Worms, en Allemagne. Lors d'un donativum (largesses faites à des soldats), le soldat Martin essaya de concilier l'obéissance à son empereur Julien avec celle à son Dieu. Jusqu'à demander au premier de ne pas combattre. C'était en 356, peu avant que Martin quitte l'armée.

      
    A gauche, la Gaule de 367 à 388 sous Gratien et Magnus Maxime, durant l'épiscopat de Martin, et aussi de 355 à 361 sous Julien.
    Au centre vitrail de l'église St Martin de Saint Martin du Lac, en Bourgogne (photo Odile Cognard, lien + deux autres vitraux : 1 2 et un album de photos sur St Martin). A droite deux cases de Brunor - Bar 2009 + trois planches : 1 2 3.

    En son Livre Maupoix 2018, Michel Maupoix amène à s'interroger : Martin était-il un agent secret de l'empereur Constance II ?. "Il convient de relire l'épisode du donativum refusé. Martin est par ses fonctions un proche de Julien, auquel il peut accéder directement. Le César ne remet pas en personne le donativum à plusieurs milliers de personnes, mais seulement à sa garde rapprochée. Martin appartenait déjà à la garde rapprochée de Constance qui l'a affecté, autant pour le surveiller que pour le protéger, au César Julien. Cette hypothèse serait conforme à tout ce que l'on sait de Constance, de sa méfiance, et de la manière dont il avait procédé auparavant avec le César Gallus, frère de Julien, que l'empereur soupçonneux n'avait pas hésité à faire exécuter par ceux-là même qui furent un temps chargés de veiller à sa sécurité... et qui sont les mêmes auprès de Julien. Martin, dans cette hypothèse, aurait accompagné Julien depuis son départ de Milan, le 1er décembre 355, et on le retrouve logiquement avec l'armée, à l'été 356, devant la cité de Worms. Sulpice indique que Martin a servi sous Constance et le César Julien." En extrapolant un peu plus, on peut estimer que Julien était soulagé d'avoir trouvé un prétexte pour se débarrasser de Martin qu'il savait trop proche de son adversaire Constance II. Cela aurait donc été un bon arrangement à la fois pour Martin et pour Julien...


    Julien aurait-il pu fonder un empire des Gaules ? Si Constance II l'avait laissé en paix, Julien aurait eu la stature pour créer les bases d'un empire de longue durée... Il pouvait instaurer plus fermement le bref empire des Gaules instauré par Postume un siècle plus tôt... "Apostat" est une série de bande dessinée, créée en 2009 aux Pays-Bas, réalisée par Ken Broeders, comportant sept albums et un hors-série (éditions BD Must). Julien en est le héros. Il est vrai que sa vie extraordinaire se prête à une grande saga. Celle-ci est réalisée avec soin et lyrisme. A suivre Michel Maupoix, Martin y avait sa place... Ci-contre une case du tome 4 + deux planches du tome 1 (2012 en version française) : 1 2 (355, Julien nommé César) + quatre pages du tome 5 (2018) : 1 2 3 4 (octobre 361, mort de Constance II, Julien Auguste). On pourra aussi consulter cette page du site peplums.info. >>>En page voisine, on pourra lire le chapitre titré "355-361 Julien césar des Gaules, avant de devenir l'empereur Julien l'Apostat".

    Martin déserteur ou héros militaire ?. Bruno Judic, toujours dans l'émission d'Arte, estime que l'appropriation de Martin en Saint Patron par Clovis et les Mérovingiens modifie son rôle symbolique : "A l'opposé de sa biographie, Martin est présenté comme un héros militaire, "le protecteur de l'armée franque". Le roi part en guerre en portant la banière de saint Martin, c'est-à-dire sa cape ou sa chape. Il devient un saint militaire.". Luce Pietri, au colloque de 2016, estime qu'il est davantage considéré comme un "soldat de la paix". Aujourd'hui encore, Martin est célébré par l'armée française, par exemple ici le 13 novembre 2018 pour la Saint Martin. Pourtant, rappelons-nous que l'empereur Julien et ses officiers, avaient considéré Martin comme un déserteur... Il est remarquable que, dans d'autres circontances, au XXème siècle, Martin a de nouveau été considéré comme un déserteur, ainsi que le raconte Bruno Judic en préface du Livre Collectif 2019 : "Au lendemain de la première guerre mondiale, le révérend Dick Sheppard, à St Martin in the Fields (Londres), s'employa à une grande activité caritative, mais aussi à promouvoir un pacifisme et un antimilitarisme qui trouvèrent un certain écho dans la société anglaise. Or, il plaçait son action pacifiste sous l'égide de saint Martin le "déserteur" de Worms.".

    Un handicap transformé un avantage. Ainsi en un siècle, le plus gros reproche fait à Martin, y compris par son disciple Brice, celui d'avoir été "souillé" par son passé militaire, est devenu un titre de gloire. Luce Pietri, en sa thèse de 1980 (page 82), rappelle que : "Dans les milieux ecclésiastiques, on n'avait sans doute pas oublié que Martin avait été consacré malgré l'opposition initiale de plusieurs prélats conviés à la cérémonie; à une époque où les textes canoniques manifestaient une hostilité croissante à l'intrusion dans les rangs du clergé d'anciens militaires. Le passé de Martin devait, au sein de l'épiscopat, prévenir bien des esprits contre lui. [...] Le sacerdoce est interdit à ceux qui ont exercé le pouvoir dans le siècle et servi dans la militia après le baptême. Du vivant de Martin, cette interdiction est répétée à plusieurs reprises par le pape Sirice (384-398)". Un siècle plus tard, le christianisme devenu pratiquement obligatoire s'est diffusé, y compris dans l'armée, la notion de "guerre juste" se répand et la loi de Dieu devient compatible avec celle des officiers supérieurs. L'exemple d'un saint militaire ne pouvait que plaire à Clovis et à l'aristocratie franque, Martin étant alors le seul, avec Maurice d'Agaune, à avoir ce profil.

       
    Martin de Tours et Maurice d'Agaune, deux saints militaires apparentés. Mort martyr avec ses légionnaires au début du IVème siècle, Maurice fut une référence pour Martin. Il est donc probable que ce dernier soit passé à Agaune (au nord des Alpes, lieu de massacre de Maurice et sa légion thébaine) lors de ses pérégrinations. De là à faire jaillir le sang du martyr... Toutefois, comme expliqué en cette étude de 2014 d'Olivier Roduit, on a trouvé à Candes en 1873 une fiole avec une inscription indiquant qu'elle contenait du sang de Maurice... A gauche Vignette "Saint Martin faisant jaillir le sang de Saint Maurice à Agaune" [toutes illustrations du livre "La cathédrale de Tours" par Claude Andrault-Schmitt, Geste Editions 2010]. Puis vitrail "Miracle du sang de Maurice" du XIIIèpme siècle dans la cathédrale Saint Maurice d'Angers. Ensuite vitrail de l'atelier Lobin dans l'église Notre-Dame de la Légion d'Honneur à Longué (Anjou) avec les deux saints (Martin à droite) [illustrations Livre Semur 2015]. A droite vitrail de l’église Saint-Nicolas de l’ancienne abbatiale Saint-Maurice de Blasimon.



  5. Martin et Hilaire de Poitiers : Ligugé et intolérance de l'hérésie arienne


    Les principaux voyages de Martin [Livre Semur 2015] + autre carte avec quelques compléments [Livre catalogue 2016]

    Avant d'arriver à Tours, puis tout le long de sa vie, outre les païens, Martin a lutté contre les chrétiens considérés comme hérétiques. Il était un nicéen pourfendeur de l'arianisme, un christianisme refusant la Trinité. En la matière, son maître fut Hilaire, évêque de Poitiers, qui l'accueillit d'abord brièvement, en 356, à sa sortie de l'armée. Estimant peut-être que son passé militaire lui interdisait de devenir prêtre, Martin refusa en un premier temps le poste de diacre qu'Hilaire lui proposa pour accepter celui d'exorciste. Il fit ensuite un long voyage, de 356 à 360, retrouvant ses parents à Sirmium, convertissant sa mère, pas son père, et passant par Milan et à Rome. Ce voyage soulève des interrogations ; Sirmium est le lieu de résidence de Constance II et, en 357, il s'y est tenu un grand concile qui vit le triomphe du parti arien. Il est étonnant que Sulpice Sévère passe cela sous silence... A Milan, Martin défie l'évêque arien. Serait-il missionné par Constance II, toutefois favorable à l'arianisme, comme il aurait pu l'être face à Julien, selon l'hypothèse de Michel Maupoix  ?

    Au milieu du IVème siècle, les évêques de Gaule adoptent l'hérésie arienne. Michel Laurencin, dans "Saint Martin de Tours XVIème centenaire" (CLD 1996) dresse un tableau de l'épiscopat gaulois, soulignant l'importance d'Hilaire : "La crise née de l'arianisme a laissé des sequelles au sein de l'épiscopat des Gaules et le soutien apporté par l'empereur Constance à l'hérésie, à partir des années 350, a directement influencé ce corps épiscopal. Au concile tenu à Arles en 353, seul Paulin de Trèves (qui est ensuite déposé et exilé en Phrygie où il devait mourir) s'oppose à la déclaration portant condamnation d'Athanase d'Alexandrie. La victoire arienne est donc totale, comme au concile de Milan en 355 : Denis, l'évêque de la cité, hostile à l'arianisme, est remplacé par un évêque favorable aux adversaires d'Athanase. Au concile de Béziers en 356, Hilaire de Poitiers paie son orthodoxie nicéenne par l'exil en Phrygie tandis que le clan de l'arianisme, parmi les évêques gaulois, trouve ses principaux défenseurs en Saturnin d'Arles et Paterne de Périgueux. [...] La déchirure au sein des Eglises de Gaule est complète. [...]. Au concile de Rimini en 359 une quinzaine d'évêques irréductibles sur plus de quatre cents présents condamnent la doctrine d'Arius à la suite de Phébabe d'Agen. Il faut en fait attendre l'accession de Julien à l'empire et le retour d'exil d'Hilaire de Poitiers pour qu'au concile de Lutèce (Paris) en 361 prenne fin la crise arienne en Gaule avec l'adhésion des évêques à la foi nicéenne et la condamnatoin des évêques semi-ariens.".

    Martin, disciple d'Hilaire de Poitiers, crée le monastère de Ligugé. A son retour dans le Poitou, en 360, Hilaire installe Martin à Ligugè, à 8 km de Poitiers ; il y vit en ermite, créant le premier monastère en Occident, comme l'avait fait en Orient Athanase (297-373), évêque d'Alexandrie, figure majeure de l'Eglise. Avec le soutien d'Hilaire, Martin s'en est inspiré, avec deux autres grands précurseurs du monachisme, Antoine le Grand et (251-356) et Pacôme (292-349). Tout trois ont exercé en Orient, Martin est le premier à introduire la vie monastique en Occident.


    La tentation de Saint Antoine est un thème récurrent de nombreux tableaux de peintres, de Jerôme Bosch à Salvador Dali.
    Antoine, l'ermite retiré dans le désert d'Égypte, y subit la tentation du Diable sous la forme de visions des voluptés terrestres.
    Ici une version de David Teniers le Jeune [vers 1650, musée de Lille, Wikipédia], qui, très inspiré et tenté, en réalisa au moins
    cinq autres : 1 2 3 4 5 [4 et 5 : musée du Louvre] (lien). Et Martin, fut-il tenté ?


    Dialogue entre Martin et Hilaire. [Brunor - Bar 2009] + deux planches : 1 2
    planche montrant Martin à Ligugé [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]

      
    A gauche , en 350, Hilaire est élu évêque de Poitiers.
    Au centre, en 359, Hilaire combat l'arianisme au concile de Sébacée. A droite, rencontre allégorique de Martin,
    habillé en évêque (après 371), avec celui qui l'a formé à Ligugé, Hilaire (décédé en 367). [église Saint Hilaire de Montcuq, lien]

    Plus tard : l'abbaye Saint-Martin de Ligugé. Après le départ de Martin vers Tours, ce lieu devenu vénérable est resté occupé par des moines, avec des interruptions lors de l'occupation des Wisigoths au Vème siècle puis au VIIIème siècle et lors des invasions normandes. L'abbaye est restaurée au Xème siècle par la comtesse de Poitiers, Adèle, fille de Rollon de Normandie (une Normande !... prénommée Gerloc avant son mariage) et épouse de Guillaume Tête d'Etoupe, le puissant comte de Poitiers. La règle bénédictine est alors adoptée, et l'abbaye dépend de celle de Saint-Cyprien, à Poitiers. Elle perdure de destructions en reconstructions, passant provisoirement sous l'ordre de Cluny puis celui des Jésuites, servant aussi de lieu d'étude, où est passé Rabelais. Ligugé est alors en retrait du culte de Martin, alors que Marmoutier rayonnait. Disparition à la Révolution, restauration de la vie monastique au XIXème siècle, expulsion en 1901, retour en 1923, le pouvoir de régénérescence du lieu est puissant. Depuis 1945, l'abbaye abrite un atelier d'émaillage. Il accueille des personnes désirant y faire retraite (des oblats), notamment Paul Claudel. Aujourd'hui il compte un trentaine de moines sauvegardant l'esprit de Martin (détails sur la page Wikipédia).


    La bibliothèque et l'office au Moyen-âge ["La dame de Ligugé", tome 3 de la série "Le maître de pierre", textes de Daniel Bardet, dessin de
    Jean-Marc Stalner, Dargaud 2004] + la planche. Le préau et la terrasse de l'abbaye Saint-Martin de Ligugé et sa vue du ciel.

    Martin champion anti-arien. Après sa mort, Martin a été utilisé pour continuer à combattre les hérétiques ariens. Bruno Judic (dans l'article "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles") : "Cette église de Ravenne avait été construite au début du VIème siècle par Théodoric sous le vocable du Christ. Mais Théodoric était arien et, après la reconquête justinienne de 540, il fallait débarrasser les églises ravennates des souvenirs des goths ariens. Cette église reçut un nouveau patronage, saint Martin, San Martino al ciel d’oro, avec un nouveau décor de mosaïques. Cette grande réalisation ravennate achève, en quelque sorte, le développement d’un aspect initial essentiel du culte de saint Martin, la lutte de l’orthodoxie contre l’arianisme. Martin est le champion de saint Hilaire, selon le texte même de Sulpice Sévère. Cette dimension anti-arienne est très certainement capitale dans l’essor du culte au Vème siècle et tout spécialement en Italie où la présence arienne est plus sensible qu’en Gaule. Rappelons que le patrice Ricimer est le vrai maître de Rome entre 455 et 472 et qu’il est arien. Un peu plus tard, Théodoric, envoyé avec son armée ostrogothe par l’empereur Zénon contre Odoacre en 488, était également arien. Cet arianisme gothique avait sans doute avant tout une fonction politique: distinguer le groupe des guerriers goths du reste de la population italique. Mais les évêques devaient néanmoins réaffirmer la position orthodoxe. Le culte de saint Martin apparaît comme un moyen d’affirmer l’orthodoxie nicéenne.". Bref, le culte de Martin s'accordait à des visées politiques.


    A Ravenne, Martin est le premier des saints. En 402, Ravenne avait remplacé Rome comme capitale de l'empire romain d'occident.
    Après sa chute en 476, elle devint capitale du royaume d'Italie d'Odoacre, puis à partir de 493, celle du royaume des Ostrogoths dirigé
    par Théodoric le Grand (455-526), de religion arienne, avant d'être prise par le général de l'empire d'Orient Narsès (478-573) en 552.
    Cette mosaïque de la basilique Saint Apollinaire le Neuf, construite par Théodoric, date de 560 / 570. Elle montre une procession de saints.
    Martin est le premier d'entre eux en habit pourpre honorifique, suivi de Clément, Sixte, Laurent, Hippolyte, Apollinaire et les douze apôtres.
    Cette première place s'explique par la volonté d'extirper l'hérésie arienne ancrée dans cette ville en vénérant celui qui l'a le mieux combattue.
    + vue d'ensemble de la fresque (lien) + album de Bernard Blanc sur Flickr.
    Cette mosaïque nous montre la plus ancienne représentation connue de Martin.



  6. Martin et Ambroise de Milan : retenue face à l'hérésie priscilienne

    A la fin du IVème siècle, l'église catholique, alors appelée nicéenne, eut à combattre une autre hérésie, le priscillanisme. Une lutte n'autorisant aucun compromis, plus terrible encore que celle contre l'arianisme puisque pour la première fois, des chériens ont assassiné des chrétiens. Martin de Tours s'en offusqua, avec un autre évêque, célèbre aussi, Ambroise de Mulan.

    Par trois fois, Martin interpelle l'empereur des Gaules. A son époque, l'évèque Martinus est déjà un personnage très important, ayant une aura, écouté des plus grands. Il s'appuie sur eux pour renforcer son action, en particulier contre l'arianisme. Par trois fois, il se rendit à Trèves, la capitale des Gaules, pour y rencontrer les empereurs successifs, Valentinien Ier et, par deux fois, Magnus Maxime (voir cette page). La troisième est la plus délicate, car il s'oppose à ce que l'empereur Maxime, avec l'accord du pape byzantin Léon Ier, exécute, à Trèves, l'évêque hérétique Priscilien.



    Ascétisme et luxe. Quittant avec quelques disciples son habitat troglodytique de Marmoutier, le moine et évêque Martin part à Trèves rencontrer l'empereur. A droite en haut, il quémande un entretien [lien] devant le palais impérial. Les autres illustrations sont extraites de la bande dessinée de Proust - Martin, Froissard 1996. + quatre planches présentant l'entrevue de Martin avec l'empereur des Gaules Maxime 1 2 3 4. Dans cette séquence, les trois rencontres sont réunies en une seule.


    Les débuts de l'inquisition. En 385, Ithace / Ithacius, évêque d'Ossonoba, essaye de convaincre Martin de la nécessité de
    condamner Priscillien à mort. [Brunor - Bar 2009] + deux planches consécutives à cette scène : 1 2 + lien.

    La modération de Martin face à l'hérésie priscillienne. En 383, Magnus Maximus, dit Maxime, est proclamé empereur par ses troupes de [Grande-]Bretagne et prend le pouvoir en Gaule et en Espagne. Il règne cinq ans jusqu'en 388, se plaçant dans l'orthodoxie nicéeenne, soutenant notamment Ambroise, évêque de Milan contre les ariens. A la même époque, l'évêque d'Avila, en Espagne, Priscillien (345-385) s'éloigne d'une autre façon des principes nicéens. Il est un mystique chrétien voulant vivre un christianisme proche des origines selon une vision très personnelle. Si, pour son ascétisme il est proche de Martin, il s'en éloigne en s'appuyant sur des livres apocryphes. Il s'ensuit un vif débat qui va mener, pour la première fois, au meurtre de chrétiens par d'autres chrétiens. Ses adversaires, deux évêques espagnols, Hydacius / Hydace et Ithacius / Ithace, jouent avec acharnement le rôle d'accusateurs demandant à l'empereur Maxime la mise à mort de l'hérétique. Convoquà Trèves, Priscillien est mis en accusation. L'intervention de Martin le sauve momentanément, mais il ne peut rien faire lorsque ce dernier est condamné à mort pour hérésie en 385. Il est décapité à Trèves, avec quatre autres chefs de son mouvement. Priscillien fut ensuite vénéré comme martyr par ses disciples; et, après la chute de Maxime, la secte se répandit dans toute l'Espagne. Son exécution provoqua des déchirements chez les évêques gaulois et les intellectuels chrétiens. Ambroise de Milan est du côté de Martin de Tours, qui refuse de participer à d'autres assemblées sacerdotales. Augustin d'Hippone et Jérôme de Stridon soutiennent la condamnation. Finalement, le pape Sirice proteste aussi contre cette mesure, l'empereur romain Théodose Ier aussi, Hydace et Ithace quittent leur charge d'évêque. Un siècle et demi plus tard, en 563, par un mouvement de balancier, le concile de Braga réhabilite Ithace et condamne très fermement Priscillien. Sous l'influence d'Hydace, plus souple qu'Ithace, et plus tard de Grégoire de Tours, le rôle de Martin dans cette affaire Priscillien est marginalisé.


    Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 + deux planches : 1 2

    En son livre "Martin de Tours, Rencontre" (Bayard 1996), Régine Pernoud conclut ainsi sur l'affaire priscillienne : "Elle a pesé lourdement sur Martin : avec raison car elle a représenté au cours des siècles, une tentation permanente à laquelle l'Eglise n'a pas toujours su résister. Il faut remarquer d'ailleurs que lorsqu'elle a succombé en instituant l'Inquisition, cette mesure n'a pas tardé à se retourner contre elle. [... Philippe le Bel et les templiers... Jeanne d'Arc au bûcher... l'Inquisition en Espagne aux XVIème et XVIIème siècle...] Il est significatif à nos yeux qu'à ces mêmes époques le pélerinage de saint Martin, si fréquenté aux siècles précédents, ait été peu à peu déserté, que son tombeau ait été alors détruit et ses ossements dispersés. Peut-être même si elle fut totalement inconsciente, y-eut-il plus qu'une coïncidence ?". Si Martin a su tracer une limite à son intolérance (ariens, païens, priscilliens), pour ne pas aller jusqu'à la persécution, ses condisciples de tous temps n'ont pas su garder cette mesure. L'intolérance nourrit l'exclusion violente.


    A gauche Priscillien enchaîné (lien). Puis Martin demandant l'indulgence de Maxime [gravure XIXème siècle Joseph Blanc]. Puis, Martin essaye d'empêcher la décapitation de Priscillien [tableau de l'église Saint-Martin de Maimbeville, monument historique en 1950]. A droite, un des livres (ici de Ramon Chao en 2004) estimant que les restes de Priscillien sont ceux attribués à Jacques de Compostelle

    Révélation : ce seraient les restes de Priscillien qui reposeraient dans la crypte de Saint-Jacques de Compostelle !. C'est même écrit sur la page Wikipédia de Priscillien : "Priscillien a longtemps été honoré comme martyr, notamment en Galice, et dans le Nord du Portugal, où l’on prétend que son corps serait revenu. Certains historiens comme Philippe Martin [en son livre "Les Secrets de saint Jacques-de-Compostelle", Vuibert 2018] considèrent que le corps retrouvé au IXe siècle et identifié comme celui de saint Jacques de Compostelle était en fait celui de Priscillien". Il y a lieu d'en douter, tant les preuves sont minces, mais, après tout, cela apparaît davantage plausible que d'attribuer ces restes à l'un des douze apôtres... Et ça résonne comme une revanche narquoise de Priscillien à ses persécuteurs ! En 2016, Diego Play Augusto, en une solide étude titrée "Le lieu d'enterrement de Priscillien", estime que " Malgré l’ attrait de cette hypothèse, nous ne disposons d’aucune référence qui permette d’ établir une relation entre Priscillien et la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle" et il argumente pour proposer un autre lieu.

    En un article de 1913, René Massigli pensait que Martin était très proche des Priscilliens et avait été directement visé par une lettre du pape Sirice en 386-387 "où il est question de ces moines dont on fait des évêques qui tous guindés d'orgeuil courent à l'hérésie". L'auteur réfute l'idée que le prestige de Martin ne soit dû qu'aux écrits de Sulpice Sévère et Paulin de Nole : "Comme sa qualité de moine n'a certainement pas suffi à le distinguer, force est bien d'admettre qu'un prestige spécial, dû sans doute à ses dons personnels, l'environnait". + article de Charles Guignebert, de 1909, sur une étude d'Ernest-Charles Babut traitant du priscillianisme + le chapitre 'Martin et les priscillianistes" du livre de Charles Lelong "Vie et culte de Saint Martin" (1990).

    Ambroise de Milan, un alter ego de Martin ?. Bien que l'un soit d'origine très aristocratique et l'autre d'un milieu militaire moyen, Ambroise, comme Martin, a été élu évêque (de Milan en 374) par la volonté populaire, contre son gré et contre la volonté des évêques voisins. Comme lui il est intervenu pour que Priscillien soit gracié. Toutefois, contrairement à Martin, Ambroise n'avait rien d'un moine ascétique, ayant l'envergure d'un haut dirigeant politique. Il serait décédé le 4 avril 397, après avoir appris le décès de Martin. Il y aurait alors lieu de douter que Martin soit décédé le 8 novembre de la même année, mais plutôt en mars 397, comme l'estime Ernest-Charles Babut (voir ci-avant), voire en novembre 396, à moins que l'erreur vienne d'ailleurs...


      
    A gauche, vitrail de l'église Saint Augustin à Paris réunissant les deux saints (Martin à gauche). Au centre, Ambroise ayant la révélation de la mort de Martin, prieuré saint Martin des Champs à Paris. A droite image centrale du retable d'Ambroise et Martin à la cathédrale de Barcelone + vue entière, extraits et étude en deux pages de ce retable par Michel Maupoix en son Livre Maupoix 2018 : 1 2 [Livre Maupoix 2018]



  7. D'Amboise à Candes, l'évangélisateur Martin et les ruraux de Touraine

      
    Tours et la Touraine sont au croisement de petites et grandes voies dites romaines mais en fait gauloises : "L'opinion générale selon laquelle les Romains seraient à l'origine de l'ensemble du réseau de voies antiques en Gaules n'est pas exacte" (lien Wikipédia) ["Caesaroduno" au centre, "L'Indre et Loire", Pierre Audin, éditions Bordessoules 1982]. + deux planches de Couillard - Tanter 1986 : 1 2.

    L'évangélisation de la Touraine. Les Tourangeaux et Tourangelles sont aussi bien les habitants de Tours que ceux de la Touraine. Si les premiers ont été dès le début acquis à Martin, les seconds se sont montrés rétifs et attachés aux cultes ancestraux. Celui qui est nommé "l'apôtre de la Gaule" a le premier évangélisé les campagnes gauloises et ses multiples disciples ont poursuivi son action durant deux ou trois siècles, les royaumes Francs étant alors christianisés. En sa thèse, page 796, Luce Pietri présente une carte des monuments chrétiens en Touraine au VIème siècle. En pages 793 à 795, sont indiquées les églises rurales créées par les évêques Martin (Langeais, Saunay, Amboise, Ciran la Latte, Tournon Saint Pierre, Candes + carte C. Lelong 2000]), Brice (St Julien de Chédon, Brèches, Pont de Ruan, Brizay, Chinon), Eustoche (Reignac, Yzeures, Loches, Dolus), Perpet (Montlouis, Esvres, Mougon, Barrou, Balesmes, Vernou), Volusien (Manthelan), Injuriosus (St Germain sur Vienne, Neuillé *, Luzillé), Baud (Neuillé *), Euphrone (Thuré, Céré, Orbigny) et Gregoire (Artanne, Joué lès Tours, Mareuil sur Cher, Pernay, Le Petit Pressigny). * : Neuillé Pont Pierre ou Neuillé le Lierre. + article d'Elisabeth Zadora-Rio "Lieux, espaces et territoires de la Touraine" de la fin du IVème siècle à la fin du XIIème [Ta&m 2007].

    Amboise, première église créée par Martin. Ambacia / Vicus Ambatiensis / Amboise est l'ancienne capitale des Turons, d'avant la conquête romaine et la création de Caesarodunum / Tours. "Vers 374, Martin y envoya un de ses prêtres, nommé Marcellus, et lui recommanda à plusieurs reprises de détruire ce repaire d'idôlatrie. Mais une armée aidée de la population entière et donc encore moins de quelques faibles moines ne pouvait renverser ce monument imposant : une tour ronde construite en pierre de taille et en forme de pyramide. Las d'attendre, Martin se rendit lui-même à Amboise. Il passa une nuit à prier. Le lendemain matin, un ouragan très puissant se déchaîna et démolit entièrement le temple. "Je tiens le fait de Marcellus, qui en fut le témoin", dit Sulpice Sévère. Aussitôt, Martin fit élever à la place une église, peut-être à l'emplacement de l'actuelle église Saint-Denis, et fonda ainsi la première église rurale de Touraine, comme l'atteste Grégoire de Tours. Puis vinrent d'autres paroisses. Elles se situaient loin du chef-lieu de diocèse, et constituaient en fait des relais spirituels dirigés par un clerc. Une moitié se situe sur un cours d'eau : Candes au confluent de la Loire et de la Vienne, Amboise et Langeais sur la Loire. L'autre moitié se situe sur le plateau, deux au sud, Ciran et Tournon Saint Pierre et une au Nord, Saunay. " (document, pages 46, 47)

      
    La destruction du temple d'Amboise vers 375 (début de l'épiscopat de Martin) [Maric - Frisano 1994] + planche + intérêt patrimonial de ce temple ["Magazine de la Touraine" n°62, 1997]. Il subsiste en Touraine, en bord de Loire, à 20 km de Tours en aval, une tour du IIème ou IIIème siècle, de 30 mètres de hauteur : la pile de Cinq-Mars, qui, heureusement, n'était pas un temple païen... Mais, plus tard, on l'a cru puisqu'au Moyen-âge on tenta de la vouer à Saint Nicolas... {J.-M. Couderc "La Touraine insolite" 1, 1989] + gravure LTh&m 1855 + lien RACF.

      
    Les épisodes de la vie de Martin en un vitrail de la cathédrale de Chartres.
    Nombreux sont les vitraux présentant des scènes de la vie de Martin. Celui-ci en montre une quarantaine. Il est remarquable, exécuté entre 1215 et 1275, classé monument historique en 1840. Une page Wikipédia le décrit précisément, avec ce commentaire pour l'illustration du centre présentant l'ordination à Tours : "Deux évêques assistent l'évêque officiant, qui pose un évangile sur le dos de Martin : il symbolise par là que la charge de l'évêque est de porter l'évangile au peuple qui lui est confié. Martin est en prostration devant l'autel". Et ce texte pour l'illustration de droite : " Saint Martin est représenté montant un âne, en signe d'humilité, alors que ses clercs sont montés sur des chevaux. C'est à la suite de cette pratique que « plus d'un âne s'appelle Martin »."

    La méthode Martin. Sur la page titrée "Qui était saint Martin ?", Jean Loguevel : " On a souvent dit que saint Martin avait fondé les paroisses rurales de France. C'est un raccourci qui est en partie vrai, mais qui risque de cacher la vérité... Comme l'ont très bien observé le très sérieux Jacques Fontaine et Luce Pietri, historienne remarquable de Tours, saint Martin a fondé, à l'époque, une "communauté nouvelle" centrée sur la prière certes, mais, tournée vers la compassion et l'évangélisation. Les villages et les campagnes sont évangélisés par ces missionnaires. Quand les conversions se produisent, on fonde sur place une église ou un ermitage et on laisse une petite "succursale" de la communauté nouvelle constituée de moines et de convertis. Avec le temps, elle se transformera en “paroisse”. Ainsi, “chacun, quel que soit son état, quelle que soit sa mission, et en quelque lieu du diocèse qu'il exerce celle-ci, conserve le sentiment d'appartenir à une communauté dont Martin est l'Abbé autant que l'Evêque”. Il semble en effet que Martin n'ait pas seulement agrégé des moines, au sens que ce mot revêt aujourd'hui. Autour de lui, se sont également développées diverses formes de vie chrétienne, engagées et communautaires, comme en donnent le témoignage Paulin de Nole et Sulpice Sévère, grands propriétaires de 'Aquitaine. Une fois convertis, ces notables mariés constituent en effet autour d'eux des communautés laïques et religieuses, vivant selon l'esprit de saint Martin. Cet esprit renvoie en premier lieu à l'amour du prochain (cf le pauvre d'Amiens, et l'homme auquel il donne ses habits dans la sacristie, alors qu'il est évêque, le baiser au lépreux à Lutèce...). Cet esprit comprend encore compassion pour les malades, évangélisation, espérance et confiance en l'infinie bonté du Rédempteur, recours à la prière contre les embûches du démon. "

     
    A gauche, "Saint Martin prêchant dans les bois de Touraine" par André Beauchant (1873-1958) (document, page 64) [musée Beaux-Arts de Tours]
    A droite tableau de Félix Villé (1819-1907) [prieuré Saint Martin des Champs à Paris (lien)]

     
    A gauche, après un violent orage calmé par Martin, une fontaine jaillit pour laver ses plaies [église Saint-Martin de La Chapelle Blanche Saint Martin, atelier Lobin 1900/1912, lien). A droite résurrection d'un enfant [église Saint Martin de Marcilly en Gault, vitrail de Julien Fournier de Tours 1895, lien]

     
    Hypothétique passage de Martin : l'exemple de la chapelle Saint Laurent de Veigné, à 10 km au sud de Tours. "Selon la tradition locale, un édifice païen protégeait une fontaine sacrée, vénérée par la population des environs. Saint Martin y vint et détruisut l'édicule, qu'il remplaça, sur la source même, par un modeste oratoire en bois "au toit de chaume", qu'il dédia à Saint Laurent. Cet oratoire fut remplacé vers le XIème siècle par un édifice en pierre, reconstruit au XVIème siècle : c'est l'actuelle chapelle, désaffectée depuis 1867. Un petit édicule maçonné abrite la source, tout contre l'abside de la chapelle. Jusqu'à la dernière guerre, la source fut fréquentée par les malades atteints de dartres. Bien que la fontaine soit comme la chapelle dédiée à Laurent, le site reste fortement imprégné du souvenir de saint Martin, dont chaque pèlerin évoquait le nom". Ces propos de Pierre Audin paru en son étude de 1997 "Les fontaines martiniennes en Touraine", repris en 2017 dans un article de La NR et sur une page du site Monumentum, sont contredits par la page Wikipédia : "Cette légende, probablement basée sur une inscription présente au-dessus de la baie axiale de l'abside, doit être prise avec beaucoup de précautions. Il est plus probable que cette inscription presque illisible maintenant, attribuait la construction de la chapelle au chapitre de Saint-Martin, à l'époque romane". En d'autres lieux de Touraine et d'ailleurs, le passage de saint Martin, le Martinus d'origine ou un continuateur dévoué, baigne dans un hallo de mystère, renforcé par le charme des vieilles pierres. + deux photos : 1 (la source, derrière la chapelle) 2 (entre séquoia et saule pleureur) + dossier Saint Laurent de Veigné.

    Candes, dernière étape de l'itinéraire de Martin. A 81 ans, Martin était encore actif. Avec ses disciples, il avait parcouru une cinquantaine de kilomètres pour calmer une querelle entre clercs dans le bourg de Candes, maintenant appelé Candes Saint Martin, où il avait créé une église. Malade, il y mourut le 8 novembre 397. Refusant qu'il soit enterré sur place ou amené à Ligugé, son entourage tourangeau en pleine nuit subtilisa le corps de Martin pour le ramener par la Loire à Tours. Sur le passage de l'embarcation, la végétation aurait refleuri, les oiseaux auraient chanté des louanges comme un dernier hommage, c'est devenu l'été de la Saint Martin (autre lien). En présence d'une foule importante, Martin est enterré le 11 novembre. A cette époque de vénération de reliques (aggravée par Hélène, la mère de Constantin Ier, lien), l'acte consistant à garder et rester maître du corps d'un déjà saint n'était pas désintéressé, mais il témoigne, une fois de plus, de l'attachement des Tourangeaux à leur évêque. Candes a ensuite honoré Martin, qui y avait élevé une église dédiée à saint Maurice, avec une imposante collégiale Saint Martin, des XIIème et XIIIème siècle, classée monument historique dès 1840, avec un riche décor, notamment en son entrée.

     
    A gauche, le corps de Martin évacué par une fenêtre [dessin de Freddy Martin extrait de la dernière planche de l'album de Proust - Martin, Froissard 1996] + les deux dernières planches: : 1 2. + gravure [LTa&m 1845]. A droite retour du corps à Tours par la Loire [gravure de Luc-Olivier Merson, 1881] + gravure [LTh&m 1855]. + vitrail [cathédrale de Chartres]. Au centre la sortie et le retour [lettrine milieu XIVème siècle, BmT].

      .
    Photos de la collégiale de Candes (lien photo de gauche) + page sur Candes + six photos des décors : 1 2 3 4 5 6 + gravure XIXème siècle avec en avant-plan un "paquebot de la Loire" ["Histoire de la Touraine" Pierre Leveel 1988] +  trois gravures LTh&m 1855 : 1 2 3 + une page du Magazine de la Touraine n°63 (1997) montrant que la collégiale était une église-forteresse.



  8. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois


    A gauche "Au temps des royaumes barbares", série "La vie privée des hommes", Hachette 1984, dessin Pierre Joubert
    Au centre et à droite, "Histoire de la Bretagne", textes Reynald Secher, dessins René le Honzec, tome 1 RSE 1991

    Les révoltes bagaudes. Du IIIème au Vème siècle, la Gaule est traversée par une guerre civile larvée qui voit des parties rurales importantes de son territoire (jusqu'aux deux cinquièmes) refuser de payer l'impôt de l'empereur et vivre de diverses manières, notamment autarcie et brigandages. Cela s'appelle les bagaudes, les insurgés sont les bagaudés. Ce phénomène a des conséquences importantes pour la sécurité du pays, très menacé par les Barbares. Il est en effet difficile d'entretenir une armée quand les impôts rentrent mal. Vers 450, Attila avait essayé en vain de s'appuyer sur les bagaudes, qui, in extremis, s'étaient ralliées à son ennemi Aétius. La fièvre était retombée, mais les bagaudes subsistaient. Elles ne disparaîtront qu'avec l'arrivée des Francs autour de l'an 500, plus tôt en Touraine, vers 448 d'après Luce Pietri [sa thèse, page 103]. L'état d'esprit bagaude subsiste quand Martin devient évêque en 471. Auparavant, il s'était d'ailleurs heurté à une bagaude, dans les Alpes. C'est L'épisode dit "des brigands".


    Martin victime de brigands de bagaude. Ci-dessus, vitrail de la cathédrale de Chartre (lien), avec ce texte : "En traversant les Alpes, Martin s'égara et tomba sur des brigands. Les bras en croix, il est attaché par les poignets à un arbre, un homme lève sur lui une hache qu'un autre retient ; un troisième, une lance à la main, se tient près de lui. Resté seul avec l'un des bandits, il va le convertir." Ci-contre, en haut extrait de la même scène par Mestrallet - Fagot - d'Esme 1996 + deux planches : 1 2 ; et dessous autre extrait par Brunor - Bar 2009 + deux planches : 1 2. + planche de la même scène par Maric - Frisano 1994 + par Proust - Martin, Froissard 1996 : 1. 2


    Maurice Bouvier-Ajam, dans "Les empereurs gaulois", 1984, estime que Martin est bien reçu en pays Bagaude : "Les évangélisateurs sont manifestement mieux reçus et écoutés en pays bagaude. Saint Martin (316-397), ce soldat pannonien qui quitte l'armée romaine pour entrer dans "l'armée du Christ", cet ascète qui deviendra malgré lui évêque de Tours, cet humble qui fait trembler les puissants, est et veut être l'apôtre des pauvres et des déshérités. A Amiens, en plein hiver, il fend son manteau en deux pour couvrir les épaules d'un miséreux. Il dénonce les survivances du paganisme comme responsable de l'oppression sociale et ne ménage pas ses critiques aux "seigneurs évêques" trop riches et trop orgueilleux des grandes cités. Grâce à lui et à ses disciples, la "bonne parole" est entendue des Bagaudes, les fortifie dans leur volonté d'indépendance mais adoucit leurs moeurs, les décide parfois à accepter une certaine frugalité et à renoncer à des expéditions profitables. L'église bagaude se fait éminemment populaire, charitable, le prêtre étant proche de ses ouailles, guide moral, source de réconfort, éducateur des enfants et souvent des adultes".

    Eradiquer les anciennes croyances pour imposer la sienne. Cette volonté de repartir sur de nouvelles bases, de changer de civilisation, de ne rien conserver du passé amène Martin à détruire les représentations du passé qu'il estimait "consacrées au démon" (Sulpice Sévère V.2 13.1). Dans un chapitre titré "Saint Martin christianise énergiquement les campagnes", Pierre Audin écrit en son ouvrage "Histoire de la Touraine" (Geste Editions, 2016) que l'évêque Martinus monta des expéditions "contre les temples païens qui subsistaient dans la région, tout en opérant des miracles et en christianisant les fontaines sacrées des Gaulois : il intervint ainsi à Candes, à Tournon saint Pierre et à Saunay, trois villages aux limites de son diocèse où il fait construire une église après avoir détruit le temple. A Amboise, Martin renverse une colonne votive...".

    Les faits de ce type étaient multiples, Langeais, Amboise, Levroux, Chisseaux, Autun, Châtres... Arthur Auguste Beugnot dans son "Histoire de la destruction du paganisme en occident" (1835) (lien), s'appuyant sur la "Vita Martini" de Sulpice Sévère : "Martin déployait dans les deux provinces qu'il avait choisies pour théâtre de ses exploits une ardeur belliqueuse qui ne cessa qu'avec sa vie". Luce Pietri, dans le colloque 1997 de Tours dédié à Martin lui attribue une stratégie militaire où "aux côtés du chef chaque soldat combat à son rang sur le champ de bataille" : "Car Martin a déclaré la guerre aux temples, avec pour premier objectif leurs destructions. Chaque fois qu'il le peut, il s'efforce de convertir d'abord les paysans par sa prédication et de les amener ainsi par la persuasion à renverser eux-mêmes les sanctiaires païens. Mais il se heurte en de nombreux cas à la résistance des ruraux attachés aux dieux de leurs ancêtres ; et c'est donc au contraire par une démonstration de puissance, dans une épreuve de force à l'issue de laquelle doit éclater la supériorité du Dieu des chrétiens sur les idoles, qu'il entend frapper les esprits et les amener à la loi du Christ."

      
    A gauche et à droite, gravures sur bois. Une idole païenne est décapitée [XVIIème siècle, lien], un arbre sacré est abattu (lien). Au centre, vitrail réalisé en 2003 par Norbert Pagé (1938-2012) dans l’église Saint-Martin de Marcé-sur-Esves présentant "Martin évangélisant les campagnes en brûlant les temples des faux dieux" (lien).


    Ce superbe vitrail (atelier Lobin, 1904) de l'église de La Chapelle Blanche Saint Martin (en Touraine) exalte la destruction d'un beau temple et d'un bel arbre avec l'encouragement de gentils petits anges guerriers... (liens : 1 2). Au fronton du temple en démolition l'inscription Tarvos Trigaranos désigne un dieu celte / gaulois, représenté par un taureau accompagné de trois grues (+ modele de l'image du fronton, lien). + deux autre vitraux de cette église et de l'atelier Lobin : 1 2. Sur la vidéo de cette page, Bruno Judic essaye de relativiser la brutalité de ces deux scènes en espérant convaincre qu'il y a là, non pas de violence, mais de la miséricorde... C'est l'occasion de signaler que Martin est souvent appelé "le miséricordieux", notamment dans l'église orthodoxe ; à ce sujet, on pourra lire ce document de David Gilbert (lien) (qui ne cite pas les démolitions et abattages comme des exemples de miséricorde).

    Un prosélytisme violent. Le patrimoine gaulois, qu'il soit bâti religieux (temples dits "païens"), statuaire religieux (désignés comme "idoles") ou arboré (arbres ancestraux ayant le malheur d'être sacrés) est la cible de Martin et ses disciples. Des temples gaulois appelés fana (fanum au singulier), il ne reste que des soubassements. On en compte près de 700 qui ont laissé des traces, comme le montre Yves de Kisch dans un article de 4 pages de "Science et Vie Hors Série n°224 de 2003 (ici la première double page). Ce désastre patrimonial enclenché par Martin en Gaule est rarement souligné. Je n'en ai trouvé qu'une seule mention, en un article, non signé, du Magazine de la Touraine n°62, en 1997. Les historiens, en leurs écrits, semblent l'ignorer. Quant à se préoccuper des arbres...

    Camille Jullian, dans "Histoire de la Gaule", 1920, admirateur de celui qu'il nomme "le principal héros du christianisme triomphant", confirme en lui donnant raison : " Il s'arrêtait dans les villages, allait droit au temple païen avec la troupe de ses disciples, convoquait ou ameutait le peuple, prêchait avec sa vigueur coutumière, c'était souvent la conversion subite et spontanée de la foule, le temple attaqué, les idoles mises en pièces, les murailles renversées, les pins sacrés abattus. Mais c'était parfois aussi, quand les paysans se montraient récalcitrants, de vraies batailles, et peut-être les soldats de l'empereur accourant pour prêter main-forte à l'évêque. En sa qualité d'apôtre, Martin tenait moins à convaincre qu'à vaincre, et la liberté des consciences ne l'intéressait guère. Mais il ne détruisait que pour rebâtir aussitôt. Des oratoires chrétiens se dressèrent sur les ruines des temples ; des prêtres de Marmoutier étaient laissés pour les desservir ; et les dévots des villages, au lieu d'être obligés à de longues courses pour aller adorer leur nouveau Dieu en l'église épiscopale, lui apporteraient leurs prières et leurs voeux par les chemins familiers du terroir et aux places traditionnelles de leurs assemblées : on avait changé la nature de leur divinité, mais on n'avait point touché aux sentiers et aux lieux de culte.".


    Vitré (Ile et Vilaine) (lien).

    Condat sur Trincou (Dordogne), IIème siècle (lien)

    Origine inconnue (lien)
    Voici, en quelques sculptures ayant échappé à la destruction, une "idole païenne" facilement reconnaissable, le dieu tricéphale gaulois (passé, présent et avenir ?). Cette divinité aurait été détournée par l'église catholique pour représenter la Trinité en des "trifrons", voir cette page ou celle-ci. Pour en savoir davantage sur les dieux gaulois, on se reportera à la page de Jean-Louis Brunaux titrée "La religion gauloise".

    Martin hors-la-loi. Certes, les césars et empereurs régnant sur la Gaule à partir de Constantin Ier étaient chrétiens (sauf Julien de 355 à 363), certes l'empereur Gratien avait procédé entre 375 et 383 à la séparation du paganisme et de l'Etat, certes en novembre 392 (Martin a 76 ans) l'empereur Théodose avait prohibé la pratique du paganisme dans tout l'empire. Mais, même si en campagne les bagaudes ont estompé la domination romaine, détruire le bien d'autrui, privé ou public, était répréhensible à cette époque où s'appliquait le droit romain. C'est donc en hors-la-loi, comme un brigand de bagaude, que Martin s'est comporté, détruisant au nom de son dieu, comme les conquistadores le firent des siècles plus tard en conquérant l'Amérique. Il fallait que disparaisse la culture gauloise pour que s'impose l'idéologie chrétienne. L'humilité et la persuasion de Martin et ses continuateurs, soutenues parfois par des actes de fermeté et de brutalité, furent plus efficaces que des opérations armées.

    L'église catholique ignore ou cache cette face sombre de Martin. Dans l'ouvrage "Saint Martin XVIème centenaire" (CLD 196), Guy-Marie Oury, moine de Solesme, minimise exagérément : "La campagne de destruction ne porterait que sur cinq ou six ans de l'épiscopat de Martin, celles qu'a connues Sulpice Sévère. Quand Martin, à la fin de sa vie, ordonne une destruction, c'est parce que les lois impériales le requièrent et que les autorités publiques ont reçu des ordres à ce sujet". Donc durant les 21 premières années de son épiscopat, il n'y aurait pas de destruction, puis répondant aux ordres de Théodose, Martin, aurait parcouru la campagne pour détruire les temples, ce qui va bien au-delà du refus du paganisme...

    Martin a ainsi été un vecteur de christianisation des bagaudes, il a donné l'impulsion de la christianisation des campagnes. L'anecdote suivante, relatée par Bruno Pottier, est caractéristique : "Le culte dédié à un bandit à proximité de Tours supprimé par Martin vers 370 peut avoir été dédié en fait à un chef Bagaude de l’époque d’Amandus et d’Aelianus ou à un célèbre brigand local. Le maintien de pratiques d’inspiration celte de cultes héroïques dans la Gaule de l’Antiquité tardive ne serait en effet pas étonnant. On peut évoquer un parallèle relatif à une autre région de l’Empire. Nicetas, évêque de Remesiana dans le pays des Besses des Balkans, évoque à la fin du IVème siècle, parmi les erreurs païennes locales, le culte rendu à un paysan pour sa force exceptionnelle. Supprimer un culte dédié à un bandit permettait à Martin d’imposer l’exclusivité de son patronage sur les populations locales lors d’une période marquée par une forte agitation sociale. Martin de Tours est intervenu en effet à plusieurs reprises vers 370 pour protéger la population de son diocèse contre les abus de fonctionnaires".

    Maurice Bouvier-Ajam va dans le même sens : "Grâce à lui et ses disciples, la "bonne parole" est entendue des bagaudes, les fortifie dans leur volonté d'indépendance, mais adoucit leurs moeurs, les décide parfois à accepter une certaine frugalité et à renoncer à des expéditions profitables. L'église bagaude se fait éminemment populaire, charitable, le prêtre étant proche de ses ouailles, guide moral, source de réconfort, éducateur des enfants et souvent des adultes. Malgré les graves troubles qui engendreront les hérésies, elle ne contribuera pas peu à policer progressivement les Barbares."


    Saint Martin ordonnant à des païens d'abattre un arbre sacré (missel de la basilique Saint-Martin, XIIème siècle, coll. BmT) [Histoire de la Touraine par Pierre Audin [Le Geste, 2016)].

    L'arbre dédié à Cybèle est retombé sur les paysans, qui gisent assommés. Celui à terre armé d'une épée, montrait l’opposition violente à l'évangélisation de Martin. [vitrail de la cathédrale de Chartres, lien]

    Martin imagine des démons pour éradiquer les croyances gauloises
    [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]

    Selon le point de vue, on approuvera donc ou pas que "son "auctoritas" fut constructive" (Christine Delaplace dans "Histoire des Gaules"). En ce qui concerne saint Martin, face à l'évidence chrétienne, l'opinion païenne est trop souvent ignorée des historiens. Il convient toutefois de prendre en compte que les traditions celtiques se sont déjà estompées lors des premiers siècles de domination romaine. Dans son étude "Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive ?", Bruno Pottier [15 chapitre 30] le souligne à propos d'un débat entre chercheurs relatif à la persistance du druidisme dans l'Antiquité tardive : "Ce débat a cependant été mal posé. Il s’est en effet surtout axé sur la possibilité de l’existence en Gaule au IIIème et IVème siècle de véritables druides, comparables à ceux connus pour l’âge du Fer. Ceci est très improbable, étant donné l’absence de témoignages relatifs entre le premier siècle et l’époque d’Ausone. Relier ce rhéteur de Bordeaux, Phoebicius, à une lignée de druides armoricains montre seulement le prestige intellectuel que pouvait obtenir un individu se réclamant d’une telle tradition."

    Bruno Pottier indique aussi que l'attitude intransigeante de Martinus envers les traditions celtes n'était pas partagée par tous ses contemporains chrétiens modérés (comme Ausone 309-394) ou non engagés religieusement (comme Eutrope décédé vers 390) [15 chapitre 34] : "Eutrope a donc marqué un intérêt prononcé pour les traditions paysannes celtes. Il semble avoir été curieux comme Ausone de traits culturels celtes. Il pouvait ainsi comprendre, sans la justifier, l’étrange prise d’arme des Bagaudes." En cela, on ne peut pas dire que Martin agissait en conformité avec l'état d'esprit de l'époque.

    Un précurseur faisant école. L'évêque de Tours eut une influence bien au-delà du peuple Turon, comme le souligne Christine Delaplace, dans "Histoire des Gaules", 2016 : "Evêques, moines, ermites missionnaires, tous reprirent, avec plus ou moins de zèle et de dons thaumaturgiques, l'exemple de Martin dans les campagnes du diocèse de Tours. La christianisation passa d'abord par l'éradication des coutumes païennes. La lutte, toujours spectaculaire et miraculeuse de l'évangélisateur avec les démons, suscitait les conversions collectives et la destruction des temples païens. Ce premier temps de la christianisation se prolonge jusqu'au VIème siècle dans certaines contrées reculées, si l'on en juge par certains épisodes de vies d'ermites rapportées par Grégoire de Tours". Un anathème est même lancé au concile d’Arles en 451, réunissant 44 évêques : "Si dans la juridiction de quelque évêque, des infidèles allument des torches, ou rendent un culte aux arbres, aux fontaines ou aux pierres ; si l'évêque néglige de détruire ces objets d'idolâtrie, qu'il sache qu'il est coupable de sacrilège. Si le seigneur ou ordonnateur de ces pratiques superstitieuses ne veut pas se corriger, après avoir été averti, qu'il soit privé de la communion."

    Durant l'épiscopat de Martin, les bagaudes sont fortes, sans être toutes en rupture avec le pouvoir central. Notamment Magnus Maxime, l'Auguste des Gaules de 383 à 388, que Martin a rencontré deux fois, a une "administration sage ; il destitue les administrateurs incapables que Gratien avait nommés ; il renonce à toute exaction, à toute pressurisation excessive ; il est populaire jusque dans les pays de bagaude" [Bouvier-Ajam]. Ces années d'accalmie vont cesser trois ans avant la mort de Martin, selon Bouvier-Ajam : "A la mort de Théodose le Grand, donc à l'aurore de l'année 395, la Bagaude atteint en Gaule sa plus considérable ampleur et la conservera à peu de chose près jusqu'à la généralisation de l'installation franque, qu'elle facilitera plus qu'elle ne pertubera".



  9. Illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié


    "A l'abbaye de Ligugé, saint Martin ressuscit un mort, d'après Sulpice Sévère.  Un jour, dit-on, saint Martin ayant dû s’absenter, un jeune catéchumène malade avait demandé à être baptisé d’urgence.  Les compagnons de Martin avaient tant tergiversé pour aller le chercher que le jeune homme était mort sans avoir reçu le sacrement. Martin, de retour, commença par pleurer, puis il fit sortir tout le monde de la cellule où gisait le corps. Demeuré seul, il pria avec tant de confiance et d’amour que deux heures plus tard le Seigneur permit une sorte de transfusion de vie entre le vivant et le mort. Le défunt ouvre les yeux, remue ses membres, se redresse et reprend vie.". A droite la même scène en un vitrail du XIIIème siècle de la cathédrale Saint Gatien de Tours (baie n°4). Au centre, "Saint Martin ressuscite un catéchumène" par Félix Villé (1819-1907), prieuré Saint Martin des Champs, Paris, lien (de 1890 à 1897, Félix Villé a peint onze toiles de la vie de saint Martin, offertes à la paroisse). A droite, vitrail d'Auguste Labouret [église Saint Martin de Ligugé, lien]


    En 370, les miracles de Martin eurent un grand retentissement à Poitiers et au-delà, jusqu'à Tours... [Maric - Frisano]

    Martin thaumaturge Une des bases du succès de Martin est la réalisation de ses miracles : il est un thaumaturge, celui qui guérit de manière miraculeuse. Sulpice Sévère en fait l'essence de son livre, Grégoire de Tours fera de même deux siècles plus tard. Luce Pietri souligne que “c'est en partie grâce à ses succès de guérisseur qui soulage la souffrance des corps que Martin a conquis son pouvoir de médecin des âmes confiées à sa vigilance sacerdotale.” Un guérisseur et exorciste, avec des dons en psychologie et mysticisme, aurait des prédispositions pour accomplir des miracles. Sulpice et Grégoire eux, étaient doués pour en assurer la médiatisation. Et Perpet a su prolonger l'occurence des miracles autour du tombeau. D'après Wikipédia : "Le sociologue Gérald Bronner n'obtient pas de différences statistiques significatives entre les miracles de Lourdes et les rémissions spontanées en milieu hospitalier (soit 1 cas pour 350 000)". Est-ce juste ? Etait-ce pareil auprès du tombeau de Martin ? (voir ci-après deux miracles dans la basilique d'Armence occupée par les Huns) Quoiqu'il en soit, la scène la plus marquante, le partage du manteau, ne tenait pas d'un miracle et c'est une autre cause, tout à fait différente, du succès de Martin...


    La palette des miracles de Martin est large et va bien au-delà des guérisons. En voici un exemple, dans le prieuré Saint Martin des Champs à Paris, dessin de Félix Villé (lien). "Des paysans, qui tiraient principalement leur subsistance de la pêche dans un lac, virent s’y abattre un grand nombre d’oiseaux qui pêchaient les poissons sans arrêt et les entassaient dans leur jabot. Craignant la perte de leurs ressources, ces paysans firent appel à saint Martin. Venu au bord du lac, celui-ci expliqua à la foule accourue que ces oiseaux étaient à l’image du démon. Ils tendent leur piège aux imprudents, les capturent et dévorent leurs victimes, sans pouvoir s’en rassasier. Seules la prière et la confiance absolue en Dieu en viennent à bout.  Au terme de son exhortation, saint Martin, faisant le signe de croix, commanda aux oiseaux de quitter les lieux et de n’y plus revenir, ce qu’ils firent immédiatement." Y-avait-il des martins-pêcheurs ?

     
    Vers 390, l'évêque de Tours est connu dans toute la Gaule. Quinze années plus tard, avec les écrits de Sulpice Sévère qui en font l'égal d'un apôtre, sa renommée s'étend sur tout l'empire romain. [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]. Toutefois : "Bien qu'il soit sorti plusieurs fois de son diocèse et même qu'une tradition en fasse « un des apôtres, le treizième auquel a été réservée l'évangélisation de la Gaule (L. Pietri) » (p. 70), il est clair que s'il « est intervenu avec éclat en dehors de son diocèse, ce fut occasionnellement » (p. 69) ; cet apostolat dans toute la Gaule est donc une légende à écarter" [Charles Lelong, Michel Carrias, en un article de 1997]

      
    La vie et les miracles de Martin sont célébrés de multiples façons, ici 1000 ans, 1500 et 1620 ans après sa mort.
    A gauche broderie islandaise, vers 1400, conservée au musée du Louvre [2,80 m x 2,1 m, lien Wikimédia].
    Au centre vitrail de l'actuelle basilique (miracles du globe de feu et du pin sacré) [atelier Lobin, lien "Patrimoine-Histoire"].
    A droite, exposition dans le jardin du Carmel de Tours en septembre 2019, parcours ludique.

    "Le vitrail, reflet de Saint Martin ?", tel est le titre d'un livre de Jacques Verrière paru en 2018 aux Editions Hugues de Chivré. Extrait du quatrième de couverture : "Eblouissants ou modestes, tous ces vitraux racontent saint Martin. Certains disent bien les miracles et la foi, l'homme d'espérance et de miséricorde. Mais dans l'ensemble, le saint Martin qu'ils nous présentent est un personnage de convention qui n'aurait été qu'à peine soldat, et toujours à regret, qui n'aurait été qu'à peine moine, et surtout pas ermite, et sans cesse obsédé par l'image du diable ; un évêque tout à fait comme il faut, amèrement pleuré, lorsqu'il vint à mourir, par tous ses frères évêques... Bien souvent, les vitraux nous en révèlent plus sur leurs concepteurs ou sur l'époque où ils ont été conçus que sur saint Martin lui-même."

    Effectivement, davantage que dans les autres modes de représentation, les inombrables vitraux représentant Martin sont d'une confondante médiocrité historique, heureusement rehaussée par la qualité artistique. Non seulement la scène du partage du manteau abuse du cavalier à la cape rouge dominant son interlocuteur alors que Martin était à pied avec une chlamyde blanche (voir ci-avant), mais les évêques, qui ne portaient ni mitre, ni crosse à l'époque de Martin et durant le premier millénaire, en sont très souvent affublés. Cela dépasse le seul cas de Martin, l'iconographie chrétienne est envahie d'anachronismes et, même au XXIème siècle, les progrès sont rares, hormis la bande dessinée pour la mitre et la crosse. La mitre n'est portée par les évêques d'Occident que depuis le XIIème siècle. Martin, Brice et bien d'autres ne l'ont donc jamais portée... Si le bâton pastoral (un long bâton recourbé), semble être utilisé par les évêques dès le Vème siècle, la crosse à volute, parfois existante au Xème siècle, ne deviendra leur attribut qu'au XIIIème siècle. Quant à l'auréole, elle existait déjà dans l'empire romain, donc avant le décès de Martin... De même, le pallium, vêtement des évêques, n'apparaît qu'au Vème siècle, donc après la mort de Martin. En cela les toiles de Félix Villé (celle-ci déjà montrée), apparaissent correctes. + aussi cette statuette de Martin dans l'église de Repentigny, en Normandie.

      Vitrail : les ateliers Lobin de Tours et Lorin de Chartres
    Plusieurs vitraux de ces deux ateliers aux noms très proches sont présentés tout au long de cette page.
    L'atelier Lobin, créé en 1848, fermé en 1905, installé à Tours (rue des Ursulines), a d'abord été dirigé par Julien-Léopold Lobin (1814-1864) puis par son fils Lucien-Léopold Lobin (1837-1892). Il a réalisé pour l'actuelle basilique Saint Martin à Tours les vitraux avec scènes. A gauche rosace Saint Martin au musée de Curzay sur Vonne + page d'un article de 9 pages dans "Le magazine de la Touraine" n°54 (1995) + vitrail St Martin (1874) dans l'église St Etienne de Tours (lien)
    L'atelier Lorin de Chartres, créé par Nicolas Lorin (1833-1882) en 1863, encore en activité, a réalisé pour l'actuelle basilique Saint Martin à Tours les vitraux avec portraits sur pieds. A droite Saint Aignan proclamé évêque d'Orléans devant le tombeau de Saint Martin, église Saint Aignan de Chartres.


    A gauche, vitraux de l'église Saint Martin de Barentin en Seine Maritime, réalisés en 1947 par l'atelier Lorin de Chartres, d'après des dessins de Georges Mirianon. Baptème de Martin, création de l'abbaye de Marmoutier, enfant ressuscité (lien). A droite, vitraux de l'église Saint Martin de Tony le Petit, canton de Fribourg en Suisse, réalisés par Claude Sandoz en 1989. Combat contre un démon et un mauvais arbre, partage du manteau, été de la Saint Martin + vitrail du miracle des oiseaux (liens : 1 2).


    Saint Martin chez les orthodoxes et les protestants luthériens. En tant que saint de l'Eglise orthodoxe, Martin bénéficie d'un hymne acathiste, chant d'actoin de grâces avec une représentation iconique. A gauche l'icône correspondant à cet acathiste. Puis une autre icône + sept autres 1 2 3 4 5 6 7. Saint Martin donne aussi son nom à des églises allemandes protestantes, que cette nomination soit antérieure à la naissance du protestantisme ou postérieure. Plus à droite statues (de 1984) à l'Eglise Saint Martin (Martinskirche) de Sindelfinge et un vitrail de l'église Saint Martin de Bonn. Sans oublier que Luther se prénommait Martin...

    L'apparence de Martin en ses basiliques Propos de Bruno Judic, dans l'ouvrage "Martin de Tours, Le rayonnement de la Cité" (2016) (aussi en cette page). " Parler de la « figure martinienne » laisse entendre une représentation, une image, un portrait. On serait pourtant bien en peine de montrer un portrait datable de l’époque du saint, du moins en apparence. [...] Martin a le visage rayonnant mais quel visage ? Aucun détail n’est donné ; il faut se résigner à une image déjà transformée, à une intensité de rayonnement, à un assemblage nécessairement « surhumain » des différents rôles occupés par Martin. [...] La plus ancienne représentation connue de la figure de saint Martin est une mosaïque de Ravenne datable de 570 environ. [...] La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. [...] Vers la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours fit reconstruire la cathédrale et introduisit des scènes martiniennes que Fortunat a évoquées dans un poème : on pouvait voir un triptyque avec la guérison du lépreux, le partage de la chlamyde et la messe du globe de feu ; on y trouvait aussi les résurrections opérées par le saint, le pin coupé, les serpents, le faux martyr, la guérison de la fille d’Arborius et les idoles renversées." Ce sont là toutes les scènes qui vont être reproduites de siècles en siècles, dans les édifices et ouvrages religieux. Récemment, les bandes dessinées, par la multiplicité et la continuité des images sont allées un peu au-delà, mais sans oser vraiment s'en éloigner. Il y a pourtant matière.


    Les quatre albums de bande dessinée sur Martin dont des cases et planches sont présentes à plusieurs reprises sur cette page. Maric - Frisano 1994 : "Saint Martin", textes Raymond Maric, dessins Pierre Frisano, éditions du Signe 1994, réédition 2016. Proust - Martin, Froissard 1996 : "Martin de Tours", textes Pierre-Yves Proust, dessin Freddy Martin et Vincent Froissard, éditions Glénat et La NR 1996. + dos de couv. Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 : "Le XIIIème apôtre, Martin de Tours", textes Frédéric Fagot et Eric Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme, éditions Fagot de Maurien 1996. Brunor - Bar 2009 : "Martin, Partager la vérité", textes Brunor, dessins Dominique Bar, éditions Mame-Edifa 2009. Autre BD souvent présentée, Couillard - Tanter 1986 : "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard, dessin de Joël Tanter, autoproduit 1986, réédition par La NR + couverture.



  10. Edifications à la gloire de Martin sanctifié

    Le culte de Martin a commencé par le texte de Sulpice Sévère et sa propagation à travers l'empire romain. Il se poursuit sous d'autres formes, comme le montre Bruno Judic dans le même document ("Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles""). Il y décrit la multiplication des monuments de culte édifiés en son nom (sont indiqués les liens Wikipédia vers ces édifices) : "La première moitié du VIème siècle est marquée par l’essor des dédicaces martiniennes dans le royaume franc: Chartres, Bourges, Paris, Mayence et à partir de Mayence vers la Rhénanie et ultérieurement les territoires francs. [...] La deuxième période, fin du VIIème siècle, est toutefois encore plus “politique”. La deuxième phase correspond en effet à une nouvelle expansion franque en direction du nord et de l’est sous la direction des Pippinides, Pépin d’Herstal, puis au début du VIIIème siècle, Charles Martel. On attribue ainsi à cette deuxième phase Saint-Martin de Cologne et Saint-Martin d’Utrecht. Enfin une troisième période: fin VIIIème - début du IXè siècle avec Charlemagne." On y reviendra.

    De l'écriture à la construction. Bruno Judic relie ces édifications à l'écho rencontré par le livre de Sulpice Sévère : " Mais on peut aussi adopter un autre point de départ. Non pas le tombeau, Tours, qui est certes l’un des éléments essentiels du culte des saints, mais le texte, la Vita, un autre élément non moins essentiel du culte des saints (5). Or nous avons, avec la Vita Martini de Sulpice Sévère, un texte exceptionnel, contemporain du saint lui-même, de grande qualité littéraire et de grande inspiration spirituelle. Cette Vita est en outre augmentée de quelques pièces essentielles issues aussi de la plume de Sulpice Sévère, trois lettres en particulier pour évoquer la mort du saint, et les Dialogues.". Sulpice est relayé par Paulin de Nole, " brillant intellectuel, en correspondance avec saint Jérôme et saint Augustin". "Nous avons deux éléments majeurs pour apprécier cette diffusion “italienne”: la construction d’une basilique Saint-Martin à Rome (Saints Silvestre et Martin) par le pape Symmaque (entre 498 et 514) et la rédaction d’un manuscrit, le Veronensis XXXVIII, bien daté de 517. Ces deux faits sont exceptionnels. Rome est restée attachée jusqu’au VIIème siècle à un culte des saints qui est avant tout le culte des martyrs alors qu’ailleurs on vénérait très tôt les saints évêques. Cela montre quelle étonnante réputation Martin avait acquise, dès le Vème siècle, pour qu’on lui élève une église dans Rome."

       
    De Trèves à Rome, on construit au nom de saint Martin.Martin fit plusieurs voyage à Trèves, traversant la Porta Nigra (à gauche photo vers 1900), pour rencontrer l'empereur Maxime (image suivante, du XIVème siècle). En ces lieux sera fondée une abbaye Saint Martin (photo suivante, Wikipédia). Cette abbaye pourrait avoir été fondée au VIème siècle sur une église construite par Martin au IVème siècle. A plus 1500 km de là, à Rome, la basilique Saints Silvestre et Martin (image de droite), d'abord oratoire dans le courant du IVème siècle, fut construite vers 500 et agrandie ensuite. [Wikipédia]

    Judic nous invite ensuite à imaginer une corrélation entre les plus anciens édifices au nom de Martin et les lieux de passage de celui-ci : "Le manuscrit de Vérone est aujourd’hui le témoin le plus ancien - et de loin - de la tradition manuscrite. Son contenu en fait un recueil “monastique” ou ascétique et correspond à une image fortement monastique et ascétique de Martin. Mais un tel manuscrit suppose l’existence d’autres manuscrits, antérieurs, qui ont permis la diffusion de ce texte jusqu’à Vérone. Mais peut-on trouver des jalons entre Paulin, au début du Vème siècle, et le début du VIème siècle? On peut relever au moins un cas: à Pavie, l’évêque Crispinus Ier, mort en 466, est enterré dans une ecclesia sancti Martini in Terra Arsa (auj. San Martino Siccomario). C’est un texte du XIVème siècle qui rapporte ce fait mais évoque aussi une translation de la dépouille au IXè siècle. Si l’on fait confiance à ce témoin tardif, une église Saint-Martin existait aux environs de Pavie dès le milieu du Vème siècle. Pavie est, selon la Vita Martini, le lieu d’enfance du saint. La lecture de la Vita pouvait inciter à réinstaller Martin sur un des lieux de sa vie. Les églises dédiées à saint Martin sont très nombreuses dans toute l’Italie, ainsi que les localités portant le nom de Saint-Martin. Chaque cas doit naturellement être examiné. Mais il n’est pas impossible que certaines dédicaces puissent remonter au Vème siècle. [...] Deux sont particulièrement importants : Ravenne et le Mont Cassin." En chacune de ces églises, des fresques et statues illustrent le partage du manteau et les miracles de Martin. Il s'agit de ce que nous appelerions aujourd'hui une médiatisation à grande échelle.

        
    Les cathédrales Saint Martin de Mayence (Allemagne), Colmar (France), Utrecht (Pays-Bas), Bratislava (Slovaquie), Lucques (Italie) [Wikipédia]. Wikipédia répertorie les églises, chapelles, cathédrales, abbayes, basiliques et collégiales dédiées à Saint Martin. Aussi des ponts de Saint Martin, comme à Tolède (lien), Martin est le patronyme le plus fréquent en France (cf. page Wikipédia), Martin / Marten / Maarten / Marti / Martinez / Martins..., Martine au féminin, sont des prénoms répandus en Europe. En France, 246 communes (sans compter les Dammartin, Dommartin, Martainville, Martigny, Pleumartin...) et plus de 3 700 églises portent son nom [Wikipédia]. Et il y a d'innombrables lieux-dits, comme la pierre Saint-Martin de Chaussitre, commune de Saint-Genest-Malifaux dans la Loire. Et des fontaines Martin etc. Cette page de Wikipédia répertorie des villes Martin, des îles Martin, un cap, un lac, une rivière...

       
    Au fil des siècles, des milliers d'églises Saint Martin ont été érigées. Cette page Wikipédia, cette recherche sur le site saint-martindetours.com et cette page du site shutterstock n'en présentent qu'une partie. En voici quelques unes, de gauche à droite, toutes en France, inscrites à l'inventaire des monuments historiques : Xème siècle Béthisy Saint Martin (Oise), XIIème Gignac (Lot), XVIème Moutiers (Ile et Vilaine), XXème Le Cellier (Loire Atlantique)


    Martin et les architectes. Il n'y a pas, bien sûr, d'architecture propre aux monuments Saint Martin. Ce n'est pas une raison pour saluer la variété des réalisations. Ici, la chapelle se Saint Martin le Vieux dans les Pyrénées, l'abbaye de Saint Martin aux Bois en Picardie, la chapelle de Saint Martin de Peille, à côté de Monaco (autre lien), l'église Saint Martin de Budapest (lien).

        
    Paris et Martin. La porte Saint Martin depuis le Xème siècle, le prieuré Saint Martin des Champs depuis 1135, le théâtre de la porte Saint Martin depuis 1781 (ici vers 1790), le canal Saint Martin depuis 1825 [liens et illustrations Wikipédia]. Aussi un boulevard, une rue, un faubourg, un marché, un parking, une école. Martinus est-il passé dans la ville des Gaulois Parisii ? Oui, il a guéri un lépreux à ses portes (à sa porte ?) [manuscrit vers 1110, BmT] + un tableau de Félix Villé dans le prieuré Saint Martin des Champs.

       
    La basilique Saint Martin de Taal, en Philippines. Fondée au XVIème siècle, elle fut reconstruite à plusieurs reprises. Une des plus anciennes églises du Chili, à Codpa, est dédiée à Martin depuis 1618. En Louisiane, Martinville a son église Saint Martin depuis 1765. Buenos Aires, capitale de l'Argentine, a pour patron saint Martin depuis 1580. Liens : 1 2 3 (photos Ryan Sia, Wikipédia).



    La densité des églises Saint Martin par diocèses en France et les diocèses ayant la plus forte densité. Cette carte est établie à partir du relevé effectué par François Christian Semur en son Livre Semur 2015. + les trois pages donnant le détail de ce dépouillement : 1 2 3. En bas à droite le nombre de toponymes Saint Martin par pays [base GeoNames].

      
    Les curieux et curieuses peuvent contempler l'autre basilique dédiée à Martin en France. Au coeur de Lyon, la basilique Saint Martin d'Ainay, voulue par la reine Brunehaut, évoquée par Grégoire de Tours. Liens : 1 2 (patrimoine.lyon) 3 (wiki histoire) 4 (album de photos flickr Kristobalite, 2 extraits ci-dessus). A droite la basilique Saint Martin de Liège (extrait d'album Live from Liege sur flickr). A 8 km au nord de Lyon (maintenant dans le 9ème arrondissement), l'abbaye Saint Martin de l'île-Barbe, sur la Saône, est la plus ancienne fondation monastique du diocèse de Lyon, certifiée créée au début du Vème siècle (Mexme / Maxime, disciple de Martin, y séjourna vers 430 avant de s'installer à Chinon).


    Façades et retables. Deux belles façades d'églises : la basilique San Martino de Martina Franca en Italie dans les Pouilles (lien + sculpture centrale et l'église Sant Marti de Sant Celoni en Catalogne (décorations achevées en 1762, lien, statue centrale de Martin réalisée en 1953 par Lluís Montané). Comme les baies de vitraux, les retables permettent d'exposer les scènes de la vie de Martin. Celui à droite, peinture en détrempe sur bois, d'origine inconnue, pourrait provenir d'un atelier de Vic, en Catalogne, au XVème siècle, l'auteur pourrait être Nicolau Verdera. La particularité de ce retable est d'en représenter un autre sur l'autel en bas en droite (1,80 m de hauteur, lien). + deux autres retables : 1 (église Sant Marti Sescorts d'Osana, aussi en Catalogne, première moitié du XVème siècle, peinture en détrempe sur bois de 3,7 m de hauteur, lien) 2 (église Saint Martin d'Hauteville-Gondon à Bourg Saint Maurice en Savoie, lien)


    Hors des cathédrales et autres majestueux monuments, des milliers de modestes églises Saint Martin peuvent déceler des trésors artistiques. Voici un court échantillon, laissant imaginer à gauche Martin chassant le dieu gaulois tricéphale et à droite Sulpice Sévère rendant visite à son maître. Illustrations, de gauche à droite, des églises Saint Martin : Fenollar (autre lien), bourg des Pyrénées Orientales (50 habitants), Landiras, commune de Gironde (2000 habitants), Mastaing, commune du Nord (850 habitants). Artaiz (Martin chassant le dieu gaulois tricéphale...), en pays basque espagnol (50 habitants). Ci-dessous à gauche, le même bourg d'Artaiz, à 25 km de Pampelune, dominé par son église Saint Martin. Ci-dessous, à droite, perchée à 1055 m d'altitude, l'abbaye Saint Martin du Canigou, dans les Pyrénées Orientales, érigée en 1101 (liens : 1 2 3) [photo Sandra di Giusto].

    Bien sûr, Tours ne pouvait pas échapper à ce culte, édifier un monument, glorifier le saint de maintes illustrations. Encore fallait-il le faire mieux qu'ailleurs. Nous verrons comment Perpet sut prendre la mesure de l'enjeu.



  11. Bribes d'histoire, légendes, reliques, démons, mystifications...


    Martin, Tetradius et les généalogistes Martin n'eut pas de descendant, on ne lui connaît pas de neveux et on ne sait presque rien de son ascendance. Aucun généalogiste ne peut donc prétendre être de sa famille. Mais, si on est remonté jusqu'à Charlemagne, on a un ancêtre, Tetradius (335-387), qui a connu Martin et a bénéficié d'un de ses miracles, comme expliqué ci-dessous. Au centre, le possédé est fermement tenu, les bras liés, le proconsul Tetradius a une coiffe jaune, signe de son paganisme. [vitrail de la cathédrale de Chartres, lien]. Puis le démon sort par la bouche de l'esclave de Tetradius [tapisserie de le collégiale Saint Martin de Montpezat de Quercy]. A droite, autre scène, Martin achête des esclaves pour les libérer [église de Sorigny en Touraine, lien).

    Martin prônait la fin de l'esclavage. Voici l'histoire de Martin et Tétradius (lien) : "A la même époque [vers 380-386], l'esclave d'un certain Tetradius, un ancien proconsul, donc de haut rang, vivant peut-être en retraite dans l'un de ses domaines, était possédé d'un démon qui le torturait atrocement. Saint Martin donna l'ordre de faire amener le malade, mais il était impossible de l'approcher, tant il se jetait à belles dents sur ceux qui s'y essayaient. Tetradius supplia alors Martin de descendre lui-même jusqu'à la maison. Mais Martin refusa, car Tetradius était encore païen. Ce dernier promit de se faire chrétien si le démon était chassé de son jeune esclave. Alors, Martin accepta, imposa les mains sur le possédé et en expulsa l'esprit impur. C'est le geste rituel de l'exorcisme, que le prêtre orthodoxe utilise encore au cours de la célébration du catéchuménat. A cette vue, Tetradius eut foi dans le Christ et devint aussitôt catéchumène et reçut peu après le baptême. Il garda toujours une affection extraordinaire pour Martin.". Il est probable que, dans cette scène, Martin ait eu plus de compassion pour l'esclave que pour Tétradius, car, de façon constante comme d'autres chrétiens à l'époque (notamment Mélanie la Jeune, on le verra plus loin), il traitait les esclaves d'égal à égal. C'était déjà ainsi lorsqu'il était militaire avec l'esclave qui lui était attribué. Le vitrail de Sorigny, ci-dessus, le souligne en un épisode peu illustré, absent du premier ouvrage de Sulpice Sévère, et fort crédible.

    Sainte Martine, une supercherie parmi d'autres. Si cet épisode Tétradius, raconté dans la Vita Martini, apparaît globalement crédible et si le refus de l'esclavage, décrit dans d'autres épisodes, apparaît certain, il y a lieu de douter de nombreux autres épisodes révélés tardivement. Il y a même des cas où on est sûr que la vie d'un saint ou d'une sainte a été complètement inventée. C'est déjà très probable pour Gatien et Jacques de Compostelle, déjà cités, c'est encore plus flagrant pour sainte Martine. A partir d'une tombe découverte en 1634, un roman cousu de fil blanc (raconté sur cette page) a été inventé, comme l'indique la page Wikipédia. Le lien avec Martin semble absent, on peut supposer qu'il n'existait pas encore de sainte Martine et qu'il a paru opportun d'en créer une, chaque prénom devant avoir son saint ou sa sainte... Entre ce qui est certain et ce qui ne l'est pas du tout, il y a toute une gamme de probabilités qu'il est difficile d'apréhender...

      
    Les arbres de Saint-Martin ont-ils une origine païenne ? Ce marronier de Saint-Martin [ lien) à Continvoir, près de Bourgueil en Touraine, dont il ne reste que la souche, serait celui où Martin aurait prêché [à gauche vitrail de l'église Saint Martin de Continvoir]. Il a donné son nom à un châtaignier plus jeune [à droite, photo Stephan Bonneau] au lieu-dit voisin "La Blotterie".D'après Jean-Mary Couderc, dans "Arbres remarquables de Touraine" [Berger Editions 2006, photos S. Bonneau] : "La tradition des arbres de Saint Martin (à Neuvy le Roi, Neuilly le Brignon et La Roche Clermault selon Rabelais) se rattache peut-être à l'existence d'arbres sacrés païens (successivement remplacés) ; leur culte aurait longuement perduré et on les aurait christianisés en leur donnant le nom de Saint Martin.". De même que des temples païens sont devenus églises...

      
    Les ponts Saint Martin de Pont-Saint-Martin en Vallée d'Aoste (Italie), de Vienne en Isère et sur le Guiers Vif, aussi en Isère. Le premier est d'origine romaine et il est assez probable que Martin l'ait traversé. C'est aussi possible pour le prédécesseur antique du second. Le troisième date du XVIIIème siècle, sans antécédent [liens et illustrations Wikipédia].

      
    Dans le nord de la France et en Allemagne, aussi aux Pays-Bas et en Pologne (document), des fêtes de la Saint Martin sont encore célébrées de nos jours,
    le 10 ou le 11 novembre. En Allemagne (lien), c'est l'occasion de processions aux lanternes (lien), de repas copieux à manger une belle oie
    (en souvenir des oies piaillantes qui auraient averti le peuple de la cache de saint Martin, refusant obstinément sa chaire d’évêque).
    Cela devient la "fête des lumières" (lien) [case de la BD hollandaise "Sint Maarten, een levende legende" de Albo Helm et Niels Bongers + la planche].
    A Dunkerque et en Flandres, l'âne de Saint Martin est célébré, son maître ayant transformé ses crottes en de petits pains appelés folards (lien)
    Ainsi aux miracles racontés par Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, s'en sont ajoutés d'autres...

    Statistiquement, les légendes martiniennes sont décrédibilisées par leur multitude. Comme on l'a aperçu avec les illustrations ci-dessus, les légendes martiniennes sont très diverses et variées. La marque d'un pas ici, une fontaine par là... ou un miracle ou un lieu évangélisé... Il est certes possible que des faits réels aient généré la légende, mais cela n'en concerne qu'un nombre très restreint et les critères pour les reconnaître sont ténus. De plus nombre d'entre elles sont contredites par nos connaissances historiques. Prenons le cas du vin et des vignes de Martin.

    Martin aimait-il le bon vin ? Pour les vignerons du Vouvray, boisson très appréciée des rédacteurs du Canard Enchaîné, l'ascétisme du moine-évêque est compatible avec une légende qui attribue à Martin et ses moines l'introduction de la vigne sur les coteaux de la Loire. La présence de vigne, encore de nos jours, au-dessus des grottes de Marmoutier, sur les pentes du lieu-dit Rougemont, aurait permis de "fournir du vin de messe et d'alimenter les malades et les vieillards passant au couvent". Martin aurait ramené un plant de vigne de son pays natal de Pannonie (Hongrie) et aurait inventé le chenin blanc. Cet alibi culturel permettant de faire de la publicité pour une boisson alcoolisée (qui par sa qualité n'en a pas besoin) (cf. panneau d'exposition 2016 à Tours) a des racines lointaines puisque les fresques du XIIIème siècle de la collégiale de Candes en témoignent, présentant l'âne de l'évêque en train de tailler la vigne. Sans oublier une "cuvée de Saint Martin, symbole du partage"[lien]. Les recherches archéologiques montrent pourtant que la vigne était présente en Touraine avant l'arrivée des Romains (cf. "Histoire de la vigne en Touraine", James Derouet 2013). Martin serait aussi le patron des vignerons corses, car il aurait fait un petit tour par là... (cf. cette page du Livre Semur 2015).

     
    A gauche Marmoutier avec au-dessus la vigne du clos de Rougemont. A droite l'âne de Martin gravé sur la collégiale de Candes [extraits de panneaux de l'exposition "Saint Martin, la vigne et le vin" 2016 en la ville de Tours]. + scuplture dans une grotte en tuffeau à Rochecorbon [Le Magazine de la Touraine n°64, 1997]. + tableau "Le vin de la Saint-Martin" par Pieter Brueghel l'ancien [musée du Prado à Madrid] + tableau "Les feux de la Saint-Martin " par Martin van Cleve [musée des Beaux-Arts de Dunkerque] + tableau "La kermesse de Saint-Martin " par Pieter Balten [museum d'Utrecht]. Il y a aussi les foires et marchés de la Saint-Martin...

    C'était un époque où on vénérait les reliques... Michel Fauquier, en cette article de 2019 sur le site Aleteia : "Avec l’acceptation progressive par Rome de la religion chrétienne sous sa forme catholique, le martyr s’était largement effacé de l’horizon européen alors que, dans le même temps, fleurissaient partout en Europe des églises, qui étaient demandeuses de reliques de saints à insérer dans les autels. Comme il n’était pas habituel de démembrer les corps des saints pour multiplier le nombre de leurs reliques, l’Eglise se trouva face à une situation de pénurie. Or, au même moment, les catholiques se trouvèrent confrontés à de violents raids en provenance de Germanie. [...] Désemparés face à ces ébranlements et les menaces qu’ils portaient, les catholiques recherchèrent avec encore plus d’ardeur la protection des corps saints : c’est pourquoi les masses adoptèrent immédiatement le nouveau modèle de sainteté qu’un auteur du IVe siècle finissant, Sulpice Sévère, avait dessiné. Ce modèle, il ne l’avait pas inventé : il s’était présenté à lui de façon providentielle en la personne de Martin de Tours, qui devint ainsi le premier modèle de la sainteté moderne, c’est-à-dire de la sainteté non-martyriale. [...] Si Sulpice Sévère prêta à Martin de Tours le désir du martyre, le fait est que ce dernier ne le subit pas, ce qui n’empêcha pas le premier de dire « saint » le second, dès les premiers mots de son oeuvre, avant de le proclamer « apôtre des Gaules » dans un ouvrage plus tardif."

       
    Martin et ses démons. A gauche, Martin expulse le démon du corps d'un homme possédé par son cul [cathédrale Saint Gatien de Tours] + scène semblable dans la cathédrale de Bourges. Puis, Martin démasque une ruse du diable et exorcise une possédée [XIVème siècle, BmT] (lien). "Apparition du diable à saint Martin" [cathédrale de Belluno en Vénétie]. A droite, les dieux paîens sont pour Martin des démons à abattre [église Saint Martin de Clamecy en Bourgogne]


    Quelques autres démons martiniens moyenâgeux... 1) peinture ouvragée sur bois, XIIIème siècle [musée de Barcelone]. 2) cathédrale de Chartres. 3) Derick Baegert, fin XVème siècle [musée Westphalie]. 4) tapisserie de le collégiale Saint Martin de Montpezat de Quercy]. 5) après 1102, Richer de Metz [Trèves] [Livre catalogue 2016]. 6) tapisserie Saint Martin de Montpezat de Quercy. 7) BmT 8) François Le Barbier Père, Miroir Historial, parchemin Poitiers 1460, BNF. 9) cathédrale de Tours, baie 4, XIIIème siècle. 10) tapisserie Saint Martin de Montpezat de Quercy.. 11) gravure sur cuivre d'un anonyme dans le style de Jérôme Bosch, entre 1540 et 1570, édité à Anvers [univ. de Liège] (lien) [la plupart de ces images viennent du Livre Maupoix 2018 de Michel Maupoix, avec un chapitre "Saint Martin et le diable"].

    Quelle est la plus absurde des légendes sur Martin ?. Il y a l'embarras du choix, diront certains. Je choisis la légende du martinet. Dans le Livre catalogue 2016 "Martin de Tours, le rayonnement de la cité", Ingrid Leduc la raconte ainsi : "Cet oiseau dévore les grappes de raisin mûr au grand désespoir des vignerons. Ceux-ci implorèrent Martin de leur venir en aide. Pour contenir les oiseaux, le saint plaça une croix dans les vignes et les oiseaux vinrent s'y poser, obéissant ainsi au saint dont ils prirent le nom." Le martinet est un oiseau migrateur extraordinaire qui préfère les villes aux campagnes, qui ne mange jamais du raisin mais seulement des insectes, qui ne se pose jamais sauf pour pondre, couver et s'occuper de ses petits au nid, restant des mois constamment dans les airs. Bref c'est un seigneur des airs qui ne ressemble pas du tout au chapardeur décrit... Sulpice Sévère heureusement n'a jamais raconté une telle baliverne...


    La mère de Martin : délire post moyenâgeux !. En 1572, un illuminé publia une sorte de science-fiction antique avec pour héroïne une fille de roi de Constantinople, la belle Hélaine, à qui il arrive des histoires à dormir debout et qui devient mère de saint Martin et de saint Brice (rappelons qu'il sont nés avec 60 ans d'écart...). Cet ouvrage, dont on connaît deux éditions, est titré "Le rommant de la belle Helaine de Constantinople, mère de sainct Martin de Tours en Touraine et de sainct Brice son frère". Illustrations : couvertures des deux éditions, gros plan de la seconde, image de dos de couverture de la pemière, autre image d'origine indéterminée (3ème édition ?). Lien vers une retranscription sur le site de la médiathèque de Lisieux, liens vers les deux éditions originales sur Gallica : 1 2 + page avec lettrine de la première édition..

    Les saints d'hier se sont-ils transformés en super-héros ? C'est la question que pose le journal "La Vie" dans un article de 2014 (lien). Le philosophe Paul Clavier y apporte d'intéressantes réponses, comparant super-héroïsme et sainteté, super-pouvoirs et miracles... Et nous ne pouvons que comparer la cape rouge de Superman et sa façon de dominer la situation avec une autre cape rouge et une autre domination du haut de son cheval... Rappelons tout de même que nous avons ci-avant estimé que cette imagerie de Martin était très criticable pour être éloignée de la réalité historique. Une vision surranée et obsolète... En son livre "Martin de Tours, vie et gloire posthume" (1996), Charles Lelong, présente quelques des exploits des saints super-héros racontés un peu avant le Vita de Sulpice Sévère. Dans la vie d'Antoine, écrite par Athanase vers 357 : "On y voit le saint lutter avec le diable, chasser d'un mot les bêtes sauvages, faire jaillir l'eau en plain désert, guérir à distance, bénédicier du don de double vue". Dans "Vie de saint Hilarion" écrite par Jérôme : "Hilarion est présenté comme doté de pouvoirs inouïs, exorcisant un chameau, paralysant des pirates, arrêtant un énorme raz-de-marée". Alors quand Sulpice Sévère, bercé par ces récits, comme aussi ses interlocuteurs à un autre degré, déclare "Tout ce que j'ai dit, tout ce que je vais dire, je l'ai vu moi-même ou je le tiens de source certaine, le plus souvent de Martin lui-même", on comprend que les historiens les plus récents aient tenté de démêler le vrai du faux...


    [vitrail corrigé de l'église de Mosne, en Touraine, et affiche du film "Man of steel" 2013]



  12. Des analyses historiques du XXème siècle au nouveau Martin du XXIème

    Jusqu'au XIXème siècle, une aseptisation de la figure de Martin. Michel Fauquier poursuit : "L'épiscopat chercha à opposer à saint Martin de Tours, un autre modèle qui fût plus présentable à ses yeux : il jeta son dévolu sur saint Germain d’Auxerre [380-448], un ancien très haut fonctionnaire devenu évêque sur le tard, que nous avons proposé de regarder comme le « Martin de coeur des évêques« . Malgré tout, la Vie de saint Germain d’Auxerre, composée entre 470 et 480 par Constance de Lyon, réussit plus à « épiscopaliser » la figure de saint Martin, qu’elle ne l’effaça au profit de celle de saint Germain : c’est en effet celle du premier qui s’imposa à travers toute l’Europe occidentale, mais elle montrait désormais un saint Martin mitré, ganté, porteur de sa crosse épiscopale, d’une chasuble et même… d’un pallium qu’il ne reçut jamais ! En un mot, un saint Martin de Tours parfaitement présentable, représenté comme l’étaient tous les évêques. En ce sens, la figure de saint Martin de Tours connut un destin exemplaire : elle donna un rôle central à l’héroïcité des vertus ― qui devait être reconnue comme la première condition sine qua non permettant d’ouvrir un procès de canonisation, quand cette procédure fut fixée au tournant des XIe-XIIIe siècles ―, mais son « épiscopalisation » ouvrit une autre tendance, celle à présenter aux fidèles ce que Jacques Fontaine appella avec raison des « saints de vitrail », donnant une image lisse des saints parfois très éloignée de ce qu’ils furent effectivement.". Ces images du saint vitraillisées, aseptisées, prédominent encore. Quand seront-elles considérées comme datées et inadaptées, autant que les images de Martin chevalier en habit et décor moyen-âgeux ?


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    Une longue liste d'ouvrages consacrés à Martin commencée par Sulpice Sévère, Paulin de Périgueux, Grégoire de Tours, Venance Fortunat n'ont fait que commencer. En voici quelques autres parmi les plus marquants. 1) Un livre en parchemin de 217 feuillets illustrés (16x22 cm), "Vie et miracles de saint Martin de Tours", vers 1110 [anonyme BmT]. 2) "Vie et miracle de saint Martin de Tours", texte de Péan Gatineau (259 feuillets 18,5x29 cm), XIIème ou XIIIème siècle (intégrale sur Gallica + la page la plus illustrée, avec gros-plan sur la lettrine) [BnF]. 3) Un "Martinellus", parchemin de 160 feuillets (19,5x27 cm), recueil de textes relatifs à Martin, entre le XIème et le XVème siècle [anonyme BmT]. 4) "Vie de Saint Martin", compilation anonyme de Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, 1492, avec 97 gravures, connu en trois exemplaires [BnF] + texte de Pierre Aquilon dans le catalogue "Tours 1500 capitale des arts" 2012. 5) Un petit livre d'une centaine de feuillets, "La vie et miracles de monseigneur saint Martin translatée de latin en francois" vers 1500, livret de pélerinage + une double page [comme 1) et 3) : anonyme de l'abbaye Saint Martin, BmT, Livre catalogue 2016]. 6) Le gros livre rouge d'Albert Lecoy de la Marche paru en 1881 chez Mame (à Tours), 736 pages (20,5x28 cm) ; la première page est révélatrice de la volonté de conter "la substitution du christianisme à l'idolatrie" (+ article compte-rendu d'Alexandre Bruel en 1881). 7) L'ouvrage d'Ernest-Charles Babut en 1912, 320 pages, permet enfin de sortir de l'hagiographie moralisatrice. 8) Le premier des trois tomes de Jacques Fontaine sur l'étude des textes de Sulpice Sévère (360 pages, en 1967). On peut aussi citer le "Saint Martin" de Paul Monceaux en 1926 (256 pages) + couverture + critique par Fernand Vercauteren, 1928..


    Quatre autres "Vie de saint Martin". 1) "La vie et miracles de monseigneur saint Martin translatée de latin en français", Mathieu Latheron pour Jean de Liège (Jean de Marneffe), 1496, un des premiers livres imprimés de la bibliothèque, encore modeste, du roi Charles VIII au château de Plessis lès Tours [BnF, trois exemplaires connus] + analyse de Pierre Aquilon dans l'ouvrage "Tours 1500 capitale des arts", 2012. 2) "La vie de Saint Martin évêque de Tours" par Nicolas Gervaise, 1699. + cinq autres vues : 1 2 3 4 5. 3) "La vie de Saint Martin le Miséricordieux, évêque de Tours" vers 1700, par Dimitri de Rostov, saint de l'église orhodoxe russe, présente une vision catholique orthodoxe de Martin ; ici en une réédition de 2009 des "Editions bénédictines". 4)"Saint Martin de Tours", livre belge de 1925 par Marcellin Lissorgues, prêtre du Cantal.

    Ernest-Charles Babut : déconstruction ou hyper-critique ?. En 1912, l'historien Ernest-Charles Babut, né en 1875, décédé en 1916 à la guerre de 1914-18, s'est penché de façon approfondie sur l'oeuvre de Sulpice Sévère. Il a le plus vigoureusement "démoli" à la fois le biographe et son héros, dénonçant la Vita Martini comme une "imposture" et un "tissu de contes mensongers", regardant Martin comme un personnage médiocre, bizarre, ayant peu d'autorité sur son clergé et peu de prestige auprès de ses confrères, "peut-être de tous les évêques de Gaule celui qui paraissait le moins désigné pour la gloire ecclésiastique" : c'est le succès de librairie de la Vita qui aurait créé de toutes pièces la popularité, finalement universelle, de l'évêque de Tours (d'après un article de Jean-Rémy Palanque en 1969, on pourra lire aussi l'étude de René Aigrain, de 1921). Ces lourdes et féroces accusations, ce fut démontré notamment par Jacques Fontaine, reposaient sur des postulats erronés, contraires à d'autres sources historiques. Il n'est pas sûr toutefois que toutes soient à rejeter (notamment ses interrogations sur la date de décès de Martin ?). Un second Babut du XXIème siècle, débarrassé des défauts du premier, prenant en compte les dernier travaux, ne serait-il pas le bienvenu ?


    Ernest-Charles Babut (1835-1916) : son acte de décès militaire à la guerre, comme 18 millions d'autres victimes que Martin, ni son dieu, n'a pu sauver. Ses prénoms officiels sont Ernest Théodore. Il était professeur agrégé d'histoire. (+ sa nécrologie par Joseph Calmette, 1919 + biographie de son père, Charles Edouard, pasteur).

    Martin : des fables hilarantes ? Photo de cette page de 2016 du site "La Rotative" s'appuyant sur les travaux de Babut pour critiquer vertement la municipalité de Tours, commençant ainsi : "Sur le boulevard qui traverse la ville d’est en ouest, une exposition intitulée « De Martin à saint Martin : sa vie, ses légendes » est proposée au regard des passants. Sur des colonnes rouges estampillées « JC Decaux » et « Ville de Tours », on a droit à une collection de fables qui seraient hilarantes si la mairie ne s’employait pas à les faire passer pour des vérités. Martin guérissant un possédé, Martin guérissant un lépreux, les reliques de Martin repoussant les envahisseurs...". Jacques Fontaine et Bruno Judic sont aussi cités, presque en soutien à Babut, pour un article étayé.


    Ces propos à peine écrits se trouvent confortés par la connaissance d'un article de Robert Beck dans la conclusion du Livre Collectif 2019. Extraits : "L'ouvrage d'Ernest-Charles Babut sur saint Martin de 1912 constitue un véritable travail historique : une étude qui applique la méthode historique la plus rigoureuse et la plus moderne en s'appuyant sur un corpus important de sources. Ce livre, présenté comme le résultat de longues recherches, propose une véritable déconstruction de la figure martinienne. [...] Babut constate de nombreuses incohérences chronologiques qui, à titre d'exemple, s'opposent à la possibilité d'un séjour de saint Martin chez Hilaire à Poitiers.". Beck montre le bon accueil de cette étude avant la guerre de 14 (par exemple cet article de René Massigli en 1913), et son rejet complet après-guerre, quand Martin apparaît comme une figure du patriotisme. Si cela ne remet pas vraiment en cause les critiques très solides de Jacques Fontaine (et déjà esquissées en 1913 en conclusion de l'article précité), une relecture moins systématiquement à charge de Babut, avec un éclairage du XXIème siècle, serait opportune.

    Dans son livre "Vie et culte de saint Martin" (1990), Charles Lelong aborde, loin des représentations ultérieures, l'aspect physique et le mode de vie de Martin : "Sa mise resta toujours pitoyable : la tête rasée, le front sans cheveux et la barbe mal faite, des vêtements sales et sans recherche, en particulier le grand manteau noir de poils rudes, en forme de sac, ceint de cordes grossières, jeté sur une tunique rugueuse... Il effectuait ses tournées diocésaines à pied, en barque ou à dos d'âne comme le Christ. Il refusait de recevoir à sa table les visiteurs de haut rang et n'acceptait aucun de leurs dons pour préserver sa pauvreté. Il permettait à peine qu'une reine se tint un moment près de lui, prêchait la virginité, exaltait la continence... Comme Antoine, il s'interdisait le rire et les pleurs....

    La personnalité de Martin. Charles Lelong dresse aussi un portrait du militaire devenu évêque-moine. Il est à la fois "taciturne, timide, effacé" et "mordant, violent, agressif", sensible, nerveux, défaillant, énergique, diplomate, dévôt, fanatique, ayant "une doctrine un peu courte", "simple mais familier des grands", combatif, courageux, généreux, d'un "illuminisme naturel". Ses "qualités et défauts contrastés", sa "fausse faiblesse" sont davantage "de nuances que de vraies contradictions". Il a une "force de caractère peu commune pour assumer sa marginalité". Analysant ce portrait, Michel Carrias, en un article de 1997, le résume ainsi: "Avec ses défauts : raideur, crédulité, fanatisme contre les païens, manque d'envergure qui l'empêcha de « s'imposer comme chef d'un parti ... ; qui sont « le revers de ce qui fait... la grandeur du personnage : la totale sincérité de sa foi et une fidélité inflexible à ses convictions ». Paul Mattei, en un article de 2005 considère Martin comme un "évêque hors cadre(s)", d'abord un moine, mais un moine s'étant accompli dans sa mission d'évêque. Camille Julian, historien de référence de la Gaule, estime, en un article de 1923 (partie 4), que Martin était un grand voyageur, "homme d'action, sachant organiser et commander, une intelligence très saine, une volonté très droite", davantage qu'un thaumaturge ou un ascète. + sept autres articles de Jullian sur Martin : 1 (partie 1) 2 (partie 2) 3 (partie 3) 4 (autre partie 2, = 5 ?) 5 (partie 6) 6 (sources) 7 (jeunesse).

    Martin était-il illétré ?. Sulpice Sévère écrit, à propos de Martin : "Jamais je n'ai entendu d'aucune autre bouche tant de savoir, tant d'intelligence, tant de talent quant à la qualité et à la pureté de l'expression. D'ailleurs, au regard des "vertus" de Martin, combien mince est cet éloge ! Sauf qu'il est étonnant qu'à un homme illétré, pas même cette grâce n'ait manqué." Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" de 2008 : "Le fait est que Martin paraît bien être le seul évêque de son époque auquel on ait osé attacher cette épithète d'illétré. Notre conviction est que celle-ci était pleinement justifiée". Cet avis n'est pas partagé par tous les historiens, Martin ayant pu apprendre à Ligugé les bases de la lecture.

    La canonisation de Martin. Dominique-Marie Dauzet, en son livre "saint Martin de Tours" (Fayard 1996) : "A cette époque la canonisation, entendue au sens actuel du terme, n'existait pas. [...] Le culte rendu aux martyrs par les fidèles était immédiat. [...] Ils gardaient précisément en mémoire la date de la "depositio" du défunt dans la tombe, et en fêtaient l'anniversaire, qu'ils inscrivaient au calendrier de leur communauté. Les chrétiens qui venaient prier sur la sépulture et y demander des grâces spéciales étaient eux-mêmes les garants de la "sainteté" du défunt. L'inscription par l'évêque ou son clergé de l'anniversaire dans la liste des fêtes liturgiques avait valeur suffisante de "canonisation"." Puis : "S'agissant de "canonisation" populaire, le cas de Martin est probablement le plus extraordinaire du genre, et d'abord parce qu'il est le premier saint non-martyr à avoir connu une telle popularité. [...] Mais aussi son cas est exceptionnel parce que sa réputation est telle déjà de son vivant que les fidèles l'entourent de pratiques ordinairement réservées aux martyrs défunts."

    Paradoxal culte. Un article d'octobre 1997 du magazine "L'Histoire" (n° 214) souligne les contradictions entre le culte de Martin et sa vie : "On voit bien 1'accumulation de conjonctures favorables qui ont contribué à assurer la popularité du culte de saint Martin : une personnalité charismatique, un biographe de grand talent, des successeurs qui s'en sont fait les imprésarios, un prince d'envergure [Clovis, on peut aussi ajouter Charlemagne et Hugues Capet] mettant sa dynastie sous son patronage. Non sans engendrer quelques paradoxes amusants. Le soldat rebelle a soutenu les entreprises guerrières d'un conquérant sans scrupules. L'ascète a assuré à sa ville et à son clergé la manne des générosités royales. L'évêque sans culture que ses collègues méprisaient a bénéficié de l'admiration d'un grand écrivain. La tombe de celui qui avait voulu être enterré de façon quasi anonyme dans un cimetière public a été surmontée de l'une des plus somptueuses basiliques des premiers siècles du Moyen Age. Pourtant, si les voies de sa gloire posthume ont emprunté parfois de curieux cheminements, Martin a toujours été, pour la dévotion populaire, l'homme au manteau partagé, le patron des exclus, le saint de la solidarité immédiate et efficace."

    Une histoire expurgée En 2016, la ville de Tours a fêté le 1700ème anniversaire de la naissance de son second évêque (document municipal). S'il est naturel que l'on célèbre un personnage qui permit, par ses successeurs, à la ville de se développer jusqu'à devenir à la fin du XVème siècle la capitale politique et culturelle de la France, il y a lieu de s'étonner qu'on persiste à gommer les côté sombres du personnage pour ne pratiquer que de l'hagiographie. Son long passé militaire, ses destructions du patrimoine gaulois, son intolérance, que ce soit contre les païens ou les ariens, ne devraient pas être gommés. En sens inverse, il ne faudrait pas noircir celui qui eut le courage de montrer dans l'affaire Priscillien une modération qui ne fut pas celle d'autres saints davantage sectaires, comme Augustin (354-430)

    Epoque décadente ? Dire, comme Régine Pernoud (1909-1998) en son livre "Martin de Tours, rencontre" (Bayard Editions 1996), que par "l'importance que prend le caractère de sa sainteté", "il inaugure une nouvelle civilisation" peut être vu comme un reproche plutôt qu'un compliment. Longtemps les intellectuels ont regretté l'époque romaine et gauloise, et, assurément aussi, la population, pour des raisons d'abord économiques. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "La décadence des esprits est à peu près complète. [...] Les écoles civiles fondées par les Romains à Caesarodunum disparaissent ; seule l'école épiscopale subsiste. L'étude de la jurisprudence, de la philosophie, de la poésie est délaissée ; et la littérature sacrée occupe exclusivement les intelligences. [...] La notion du juste et de l'injuste paraît tellement inconnue et la mauvaise foi dans les affaires est poussée si loin que des mesures sont prises pour permettre aux créanciers de réduire en esclavage leurs débiteurs insolvables.".

    Martin, un bilan historique nuancé. Martin de Tours a eu dans notre histoire un rôle essentiel. Les campagnes auraient pu rester à l'écart de la christianisation des villes, tant les bagaudes avaient amorcé une sécession. Plus que sa violence (contre ses démons, non contre les hommes), son humilité et détermination ont permis de convaincre les campagnes. Les fossés entre urbains et bagaudés et Barbares christianisés se sont réduits. La Gaule était devenue invivable, Martin le premier a trouvé une voie pour une nouvelle façon de vivre ensemble, pour aller vers une cohésion sociale. Son humble intransigeance était adaptée à son époque. Il a fait pivoter les intérêts communs. Il a réussi à établir une manière de se mélanger par le partage d'idéaux communs novateurs. Ses successeurs évêques, dont Perpet et Grégoire sont les symboles, ont continué dans cette voie à un autre niveau. Venant de l'aristocratie gauloise et romaine et sachant s'associer à l'aristocratie franque, ils ont achevé la tranformation d'un impérialisme économique et militaire en un autre impérialisme culturel et religieux, qui portait en lui un poison originel. Martin avait en lui le germe d'une intolérance religieuse qui, relayée par ses continuateurs, fut de plus en plus oppressante au fil des siècles... Un peu comme si la guerre civile qui menaçait alors avait été repoussée à l'époque de la croisade albigeoise et des guerres de religion... Et de l'Inquisition et de la colonisation meurtrière, des débordements que Martin aurait refusés mais que ses lointains continuateurs n'ont pas su contenir.

    Jacques Fontaine, critique éclairé de l'hagiographie de Sulpice Sévère, a présenté ce qui peut être appelé un bilan professionnel du saint, estimant dès 1969 que Martin porte en lui "un christianisme militant vécu par un laïc militaire" (ce qui le distingue notamment de Sulpice Sévère en qui il voit "une redoutable étoffe d'intégriste") et concluant le colloque de 1997 par un article titré "Saint Martin et nous". Extraits : "Moine autant qu'évêque, il a choisi de s'exprimer dans le style sobre des Pères du désert. [...] Cet orant, qui aimait s'adresser à Dieu dans la solitude, demeure aussi pour nous le modèle d'une spiritualité de la rencontre. [...] Martin, comme Dieu lui-même, ne jugeait pas les gens sur la mine, qu'ils fussent gueux ou empereurs, paysans incultes ou riches propriétaires lettrés. [...] Martin n'est donc pas une figure légendaire, surgie de l'univers intemporel des contes populaires et du folklore ; ce n'est pas non plus la fiction trop séduisante d'un hagiographe enthousiaste et d'un écrivain raffiné. [...] Martin n'était pas un illuminé, une cervelle dérangée. Il fut certainement un non-conformiste, un original, avec ce que le mot éveille, à la fois, de sympathie et d'inquiétude, chez ceux qu'un tel caractère attire et surprend. [...] La singularité de Martin résulte d'un approfondissement constant de sa vocation, qui le fit passer sans heurts de la milice à la militance, de la profession militaire à la profession de foi, puis à la profession monastique, enfin à la mission apostolique de l'évêque évangélisateur.".

        
    Jacques Fontaine (lien), Luce Pietri au colloque de 2016, livre de Charles Lelong en 1990, recueils SAT du colloque 1997 (224 et 310 pages)

    Les historiens de fin du XXème siècle ont permis de dissocier faits historiques et inventions légendaires. Dans sa thèse de 1980 (page 39), Luce Pietri parle ainsi de l'avancée provoquée par Jacques Fontaine (1922-2015) en ses trois ouvrages de 1967 à 1969 d'étude de la Vita Martini de Sulpice Sévère (critique de Jean-Rémy Palanque, et critique de Pierre Courcelle, en 1970) : "En dégageant les écrits du biographe de la gangue des lectures et des interprétations partisanes, en les passant au crible d'une « critique raisonnée et tempérée », en les éclairant enfin à la lumière d'une connaissance très sûre du milieu dans lequel ils furent élaborés, le dernier commentateur de la Vita Martini est parvenu à une conclusion solidement étayée qui rend assurance à la démarche de l'historien. [...] La méthode d'investigation, élaborée à partir d'une problématique complètement renouvelée, peut, d'une façon plus générale, guider l'enquête historique". Et, effectivement, en cet élan, les recherches se sont poursuivies, cristallisées par un ouvrage de synthèse de Charles Lelong (1917-2003) en 1990, par un séminaire - colloque en 1997 et par un autre colloque en 2016. La ville de Tours, la Touraine (département d'Indre et Loire), la région ligérienne (Centre Val de Loire) et la communauté des historiens ont rendu, avec ces deux colloques (auxquels participait Luce Pietri, et Jacques Fontaine pour le premier), un hommage contemporain appuyé à Martin. En 1997, c'était à l'occasion du 1600ème anniversaire du décès de Martin. Quatre ouvrages sur Martin ont alors été édités, commentés par un article de Michel Carrias (+ lien avec deux autres livres). Soulignons aussi le constant travail en profondeur de la Société Archéologique de Touraine (SAT). Ces avancées historiques substantielles demeurent toutefois trop confidentielles, l'image de Martin est restée "vitraillisée"... Le documentaire d'Arte en 2016 (voir ci-avant) et les ouvrages de 2015-2019, malgré leurs qualités, n'ont pas réussi à vraiment reconsidérer l'image de Martin aux yeux du grand public.

    2015-2019 : un aboutissement et une timide avancée vers un nouveau Martin. La commémoration du 1700ème anniversaire de la naissance de Martin a relancé la bibliographie de Martin avec quatre ouvrages épais de 230 à 550 pages parus en 4 ans : les livres 2015, 2016, 32018, 2019 présentés ci-dessous. Tous ont une partie écrite et illustrée conséquente. Les trois premiers bénéficient d'une magnifique iconographie, sur beau papier, les deuxième et quatrième contiennent des analyses poussées. Tous sont cohérents entre eux, s'appuyant sur les travaux de fin du XXème siècle. Aucun toutefois ne met l'accent, comme il est fait ici, sur le côté sombre de Martin, son intolérance et sa destruction du patrimoine gaulois. Serait-ce tabou ? C'est tout de même effleuré en la dernière page de la conclusion de l'ouvrage de 2019 par Robert Beck qui semble appeler à une certaine réhabilitation de Babut. Les historiens ne sont pas complètement libérés de l'hagiographie primitive attachée à Martin. Avec Robert Beck, souhaitons "un nouveau débat, cette fois-ci en dehors de toute considération idéologique".


    Livre Semur 2015 ("Saint Martin de Tours, pionnier européen de la solidarité", François-Christian Semur, Editions Hugues de Chivré, 232 pages + dossier de presse). Livre Catalogue 2016 ("Martin de Tours, le rayonnement de la cité", Collectif, Musée des Beaux-Arts de Tours, Catalogue de l'exposition de même titre, 288 pages + dossier de presse). Livre Maupoix 2018 ("Saint Martin de Tours, 17 siècles de récits et d'images", Michel Maupoix, Rencontre avec le patrimoine religieux, 352 pages). Livre Collectif 2019 ("Un nouveau Martin, Essor et renouveaux de la figure de saint Martin IVème - XXIème siècle", Collectif avec introduction de Bruno Judic, Presses Universitaires François Rabelais, 552 pages, incluant les interventions du colloque de 2016, ici en 40 vidéos). En couverture, quatre chevaux et quatre capes rouges (en revers ou avers) montrent que l'on reste dans un certain conformisme... + les quatre oeuvres originales ayant servi aux quatres couvertures : 1 (vitrail de la collégiale Saint Martin de Candes) 2 (anonyme et Maître Henri, "Livre d'images de madame Marie, Cambrai ou Tournai, XIIème siècle, BNF) 3 (Maître de Boucicaut début XVème [Bibliothèque municipale de Châteauroux]) 4 (Blasco de Granen entre 1400 et 1459, Musée d'Art de Catalogne à Barcelone) + sommaires de ces quatre ouvrages, des deux précédents (colloque 1997), de trois autres de Charles Lelong et de six autres, récents, sur Martin.

    Le site Persée est une mine de documents rédigés par des historiens. Nombreux ont été ici repris en format pdf. Concernant Martin, il en existe de nombreux autres disponibles sur cette page correspondant aux critères de recherche "Martin" et "Tours".

    Dans un entretien radio à la parution du quatrième ouvrage, Bruno Judic indique que la connaissance du phénomène martinien repose désormais sur une pluridisciplinité des recherches qui amènera de nouvelles avancées. Ainsi l'archéologie a permis de découvrir près de Milan ce qui pourrait être la première église dédiée à Martin, construite par Pinien et Mélanie la jeune, en résonance avec la généalogie qui montre (ci-après) que Mélanie et Eustoche, évêque de Tours, étaient cousins germains. C'est ainsi que le culte du tourangeau Martin, mondialisé (dans l'empire romain) par Sulpice Sévère, avec un foyer près de Milan, aurait, en un retour aux sources, été dynamisé à Tours par la superbe basilique de Perpet, neveu d'Eustoche.



    B) 398-470 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE ARMENCE

  13. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence


    La mort de Martin de Tours à Candes le 8 novembre 397 [Maric - Frisano 1994] + deux planches : 1 2.


    Le corps de Martin fut inhumé dans le cimetière paroissial de Tours le 11 novembre 397. Ce n'est que 40 ans
    plus tard que son tombeau fut placé dans une basilique. [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996] + planche

    Brice désigné par Martin. Pierre Audin ["Tours à l'époque gallo-romaine", 2002] : "En 397, Brice succéda à martin. Né dans une riche famille tourangelle, il avait été longtemps disciple de Martin à Marmoutier, mais s'était souvent opposé à lui "à cause de son caractère vaniteix et difficile". On l'accusa d'ailleurs d'élever des chevaux et d'acheter des esclaves, dont de jolies filles. Martin disait de lui : "Si le Christ a supporté Judas, je peux bien supporter Brice !". Plus tard, celui-ci s'amenda, si bien que Martin, épuisé et malade, recommanda aux clercs et au peuple de Tours de le choisir comme soin successeur. Quelque temps après son élection, Brice fut accusé d'hérésie par Lazare, futur évêque d'Arles [en fait Lazare, évêque d'Aix de 408 à 411], et dut se rendre à Turin, vers 401, pour se justifier devant un concile.". C'est la première affaire dont on reparlera. Une page du site "Historivegauche" raconte la vie de celui qui, nommé évêque à vingt ans environ, "en dépit d’une réputation pour le moins sulfureuse et d’un épiscopat constamment sujet à diverses difficultés, étonnamment, laisse le souvenir d’un saint".

    Brice vraiment désigné par Martin ? Doit-on croire tout ce que raconte Sulpice Sévère ? En son livre "Saint Martin, apôtre des Gaules" (Fayard 2008), Olivier Guillot a des doutes. Il signale que Brice est élu seulement trois semaines après le décès de Martin, comme s'il y avait eu un coup de force. "Il y a eu une certaine exaspération éprouvée à l'encontre du type d'évêque qu'avait été Martin, et, par contre-coup, puisque Brice avait été à Tours son adversaire notoire, une faveur manifestée coûte que coûte envers lui", ce qui explique à la fois l'élection et les soutiens cléricaux dont bénéficia Brice ensuite. De plus, Brice a été élu très jeune, une vingtaine d'années, et c'est aussi étonnant...

    Brice l'anti-Martin. En sa thèse de 1980, Luce Pietri [page 105 et suivantes], Luce Pietri analyse de façon approfondie l'épiscopat agité de Brice. Le nouvel élu agit rapidement à l'inverse de son prédécesseur Martin : "Tout se passe comme si l'évêque Brice avait voulu faire l'oubli sur son prédécesseur. Nouveau Judas : la comparaison que l'auteur des Dialogues place dans la bouche de Martin, exprime plus vraisemblablement le jugement que portent les disciples sur celui d'entre eux qui, depuis son élévation sur le siège de Tours, a trahi à leurs yeux le Maître. Dans ce reniement faut-il voir la vengeance retardée du clerc auquel ses écarts de langage et de conduite avaient tant de fois attiré les remontrances de son évêque? En fait, l'attitude de Brice paraît moins dictée par un ressentiment haineux nourri contre Martin que par la confiance excessive que lui inspirait sa propre personne. Si Sulpice Sévère a sans aucun doute, dans le chapitre des Dialogues où il le met en scène, quelque peu noirci Brictius, il laisse cependant entrevoir, sous le masque grimaçant de possédé démoniaque dont il l'affuble, le visage authentique d'une personnalité moins perverse que satisfaite de sa propre médiocrité : celle d'un homme persuadé qu'il est juste et marche dans les voies du Seigneur parce qu'il a été élevé dans l'Eglise et qu'il a parcouru suivant les règles canoniques un cursus ecclésiastique dont l'épiscopat était à ses yeux le couronnement normal. La comparaison que Brice instaure à son propre avantage entre Martin et lui-même est à cet égard fort significative : Brice est incapable de comprendre la grandeur et la supériorité du saint qui l'a recueilli et élevé, parce qu'elles se situent en dehors des normes habituelles; en faisant grief à Martin de ses antécédents de soldat et de ses «extravagances» en tant qu'évêque, le prêtre furieux reprochait en fait à son maître de n'être pas conforme, par son passé et sa conduite présente, à l'image toute conventionnelle que lui-même se faisait d'un dignitaire de l'Eglise soucieux de sa respectabilité. Une bonne conscience sans faille, la conviction qu'avec son élection, l'ordre, perturbé par les folies de Martin, était enfin rétabli dans l'Eglise de Tours, voilà ce qui interdisait à Brice de recueillir et de continuer la tradition martinienne, lui aliénait une partie de son clergé et vouait son Eglise déchirée à retomber sous son règne dans une obscure médiocrité."

      
    Lidoire, Martin et Brice, les trois premiers évêques de Tours
    A gauche Lidoire, au centre Martin mourrant désignant son successeur Brice, à droite une vue d'ensemble de l'"autel et tabernacle dit maître-autel"
    en marbre, daté de 1901, offert par Lucien Agenet, curé de la paroisse. Les thèmes présentés et les matériaux utilisés amènent à s'interroger sur la
    concordance entre cette oeuvre et la basilique de Laloux en cours de finition en 1901. + portrait de Gatien le pré-évêque désigné par Grégoire de Tours.
    carte postale du début du XXème siècle [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]

    Dès le début de son épiscopat en 397, il y avait eu la première affaire Brice. "C'est après son intronisation, peu de temps après semble-t-il, que se manifestent les premiers signes d'une rupture qui coupe le nouvel évêque d'une bonne partie de son clergé. De ces difficultés témoignent tout d'abord les poursuites judiciaires dont Brice fut l'objet dans les mois ou les années qui suivirent sa consécration. [...] Quels étaient la nature et les mobiles des accusations portées contre le nouvel évêque de Tours? Encore que les lettres de Zosime ne soient guère explicites non plus sur ce point, les termes employés suggèrent cependant que l'on mettait en cause la vie, c'est- à-dire les moeurs, du Tourangeau. Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, bien qu'ils ne fassent, ni l'un ni l'autre, mention des poursuites intentées contre Brice à cette époque, apportent indirectement une confirmation à cette hypothèse. L'auteur des Dialogues se fait en 403-404 l'écho de bruits qui auraient circulé à Tours du vivant de Martin au sujet du prêtre Brice : « Des gens l'accusaient d'avoir acheté non seulement des garçons de race barbare, mais jusqu'à de jolies filles». [...] Il est certes difficile, après tant de siècles écoulés, de rouvrir le premier procès de Brice, alors surtout que font défaut les principales pièces du dossier. On conclura cependant volontiers, quant au chef d'accusation invoqué, à l'innocence de Brice, coupable tout au plus de quelques imprudences dans sa jeunesse : les conciles, qui l'ont en définitive absout, n'ont en effet pas dû rendre leur sentence sans avoir procédé à une enquête sérieuse. Accuser d'immoralité celui que l'on voulait perdre était au reste un procédé habituel de la polémique cléricale." Absout par sa hiérarchie, Brice conserve donc son siège d'évêque de Tours...


    Le bébé par qui le scandale arrive : la mère est une nonne, le père est-il l'évêque ?
    A gauche, Brice est ordonné évêque [cathédrale de Bourges]. Toujours représenté dans la gloire de ses habits d'évêque,
    l'iconographie chrétienne ignore les inconduites vraies et supposées de Brice, comme Grégoire de Tours dans ses écrits.

    ...jusqu'à ce qu'arrive la deuxième affaire Brice et l'arrivée d'Armence. "Au cours de la 33e année de son règne [en 430], si l'on s'en tient à la chronologie établie par Grégoire de Tours, éclata un scandale retentissant dans lequel l'évêque fut impliqué. L'affaire, que l'historien est seul à relater, est à bien des égards compliquée et étrange : la faute d'une moniale de Tours, qui avait manqué à ses voeux de chasteté, fut révélée à tous lorsque celle-ci mit au monde un enfant; aussitôt le peuple tourangeau unanime accusa Brice d'en être le père. Celui-ci, menacé d'être lapidé par ses ouailles, tenta de se justifier. Mais ni le témoignage que prononça miraculeusement l'infans en faveur de l'évêque, immédiatement soupçonné de magie, ni l'ordalie à laquelle ce dernier se soumit victorieusement devant la sépulture de Martin ne réussirent à convaincre les fidèles de son innocence. Déposé par le peuple, Brice partit en exil à Rome, tandis que les Tourangeaux élisaient à sa place un certain Justinianus. Ce dernier ne jouit pas longtemps de sa charge : les électeurs — inconstants — le sommèrent d'aller rejoindre Brice «pour débrouiller avec lui son affaire» et il mourut durant son voyage, à Verceil. Une nouvelle élection porta alors Armentius sur le siège épiscopal. Cependant Brice, ayant expié dans les larmes et les prières les fautes jadis commises contre Martin, reçut enfin du pape, au cours de sa septième année d'exil, l'autorisation de rentrer à Tours : son arrivée à Montlouis, à six milles de la cité, coïncida fort opportunément avec le décès d' Armentius; Brice recouvra alors son siège sans la moindre difficulté et le conserva pendant sept ans, jusqu'à sa mort survenue durant la 47e année qui suivit sa consécration."

       
    Brice, le sulfureux successeur de Martin, se bonifie en vieillissant
    [illustrations anonymes, sauf à droite Eliane Mendiburu (lien), à Veigné, en Touraine ; statue à Schöppingen, Allemagne (lien)]

    La colère des Tourangeaux contre Brice. "Du récit de Grégoire, on ne peut évidemment retenir non plus comme authentiques les épisodes merveilleux qui sont censés manifester l'intervention divine : ni les coïncidences trop heureuses, comme celle qui fait mourir Armentius au retour de Brice; ni les épreuves apparemment insurmontables dont l'évêque sort miraculeusement justifié : les charbons ardents qui ne brûlent pas l'innocent et surtout la confrontation avec l'enfant qui témoigne en sa faveur, le nouveau-né prenant la parole pour faire éclater la vérité. [...] Dépouillés de tout cet habillage légendaire, apparaissent, dans leur nudité, quelques faits que l'on peut tenir pour authentiques : tout d'abord la déposition de l'évêque en dehors de toute sentence conciliaire, par le seul effet de la volonté populaire. Replacée dans son contexte historique, l'intervention du peuple tourangeau prend toute sa vraisemblance : Brice a très probablement été victime des troubles qui secouent dans la première moitié du Ve siècle tout l'Ouest de la Gaule et qui y ébranlent toutes les assises politiques et sociales. Non qu'il faille tenter, dans une explication trop mécaniste des événements, de mettre sa chute en rapport avec un épisode précis de la Bagaude; le voudrait-on d'ailleurs que l'incertitude de la chronologie grégorienne l'interdirait. Plus vraisemblablement, Brice a subi les effets indirects du nouvel état d'esprit qui s'était instauré dans ces régions : le vent de révolte qui soufflait contre toutes les autorités établies, même dans les périodes de relative accalmie, n'a pas épargné un prélat dont le prestige avait sans doute été fortement ébranlé dans l'esprit des fidèles au début de son règne et qui n'avait pas su rassembler autour de lui, dans l'unité d'une foi et d'une espérance communes, le peuple chrétien dont il avait la charge. Véridique aussi l'intermède au cours duquel deux évêques, successivement élus contre lui, occupent le siège de Tours, tandis que son titulaire légitime prend le chemin de l'exil. Contemporain des événements, Sidoine Apollinaire atteste en effet dans l'un de ses poèmes qu'entre la mort de Martin et l'avènement de Perpetuus, quatre prélats se sont succédé à la tête de l'Eglise tourangelle."

    "Reste à élucider l'affaire au fond : l'accusation d'inconduite, portée par le peuple sur de simples présomptions, n'était vraisemblablement pas mieux fondée que l'inculpation de même nature dont Brice avait été l'objet au début de son épiscopat devant plusieurs assemblées conciliaires. La seconde affaire se présente, selon toute apparence, comme une résurgence de la première : les soupçons anciens, que la sentence des conciles n'avait pas totalement levés, se sont réveillés à la faveur d'une situation qui créait de nouvelles raisons de dissension entre la communauté chrétienne et son évêque. Car le récit de Grégoire laisse entrevoir qu'à l'accusation d'adultère qui servit de prétexte à la déposition de Brice se mêlait un reproche de tout autre nature : celui de ne pas avoir accordé à son bienheureux prédécesseur les honneurs qui lui étaient dus et d'avoir ainsi privé la ville de Tours, à un moment où elle en avait grand besoin, des secours d'un saint patronage."

    Brice et les moeurs dissolues au sein du clergé. Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) va aussi en ce sens de négligence envers Martin, sans pour autant effacer les autres accusations envers Brice, en les trouvant même a posteriori probablement justifiées, en analysant le concile de 453 à Angers, présidé par Eustoche, le successeur de Brice : "Sur la douzaine de canons promulgués par ce concile, il y en a trois qui portent sur le cas des clercs qui ont une familiarité coupable avec des femmes, dont l'un d'entre eux prévoit le cas où la femme dévoyée est une vierge consacrée, où la sévérité la plus grande est prescrite. Nous sommes tenté d'y voir, au lendemain du pontificat de Brice, une première tentative de reprise en main consécutive aux désordres de moeurs dont ce personnage, depuis son presbytérat, avait donné l'exemple".

    La louange perpétuelle Dans son livre "Martin de Tours, rencontre", 1996, Régine Pernoud estime que c'est Brice qui institua la pratique de "louange perpétuelle" ou "laus perennis" (que l'on retrouvera plus loin à propos du prieuré de Saint Cosme), qui consiste à ce que des clercs se succèdent jour et nuit pour chanter des psaumes, afin de "perpérter la louange divine". "Cet usage se maintiendra longtemps à travers d'autres monastères". Et l'évêque Perpet, on s'en doute avec un tel nom, "poursuivit l'usage de la louange perpétuelle, destinée à traverser les siècles, et qui eut une influence sensible dans la liturgie de l'office divin. Le concile de Vannes en 465 prescrivait de réciter l'office dans la manière instaurée à Tours auprès du tombeau de saint Martin."

    Deux disciples de Martin : le Bavarois Florent d'Anjou et le Milanais Maurille d'Angers. Tous deux sont venus de loin attirés par la renommée de l'ermite de Marmoutier, tous deux ont été accueillis avec attention, leur maître les a ordonnés, tous deux sont partis en Anjou évangéliser la population, l'un autour de Saint Florent le Vieil et Saint Florent le Jeune (devenu Saint Hilaire Saint Florent), l'autre autour d'Angers, tous deux ont accompli de nombreux miracles et sont porteurs de légendes assez fantaisistes. Le premier est un ancien soldat de l'armée romaine ayant du mal à vivre sa chrétienté, avec son frère Florian de Lorch tué pour cette raison. Le second, d'une riche famille aristocrate milanaise, avait rencontré Martin à Milan quand il luttait contre les Ariens. Pris comme lecteur par Ambroise, évêque de sa ville, il rejoint Martin encore jeune et deviendra le quatrième évêque d'Angers, de 423 à 453. Tous deux témoignent du pouvoir d'attraction de Martin de son vivant, avant même l'intervention de Sulpice Sévère. Le cas de Maurille, trait d'union entre Ambroise et Martin, est révélateur de la circulation des idées et informations à cette époque.

     
    Martin reçoit Florent et l'ordonne [tapisserie de 1524, église Saint Pierre de Saumur]
    A droite, le sacre de Maurille par Martin [église Saint Martin de Beaupréau, lien avec 3 autres vitraux] [images du Livre Semur 2015]

    Deux autres disciples de Martin : Héros évêque d'Arles et Lazare évêque d'Aix en Provence. Sans doute tous les deux Tourangeaux, formés par Martin au monastère de Marmoutier, tous deux sont nommés évêques en 407 par l'empereur de Gaule Constantin III. Le règne de celui-ci se termine tragiquement en 411 et les deux évêques sont contestés par l'empereur Romain Honorius. Chassés d'Arles et d'Aix, dont ils sont les premiers évêques connus, Héros et Lazare partent en Palestine où ils restent une quinzaine d'années avant de revenir vers 416 en Provence pour Héros, dont on perd la trace, et à Marseille pour Lazare, avec le moine Jean Cassien qui fondera l'abbaye saint Victor de Marseille. Dans une crypte de cette abbaye, il existait une stèle avec pour épitaphe : "Ci gît le pape Lazarus de bonne mémoire qui a vécu dans la crainte de Dieu plus ou moins 70 ans et s'est endormi dans la paix". Il serait décédé le 31 août 441 et ses reliques seraient partagées entre la cathédrale Saint-Lazare d'Autun en Bourgogne, la cathédrale Sainte-Marie-Majeure de Marseille et dans la crypte de l'ancienne abbaye Sainte-Richarde d'Andlau en Alsace. Il y a trop souvent confusion avec le Lazare des évangiles


    Lazare d'Aix : sculpture sur un chapiteau de la chapelle Saint Lazare, dans l'église basse de l'abbaye Saint Victor de Marseille, son épitaphe restituée par Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, en une copie du XVIIème siècle et vitrail dans le bas-côté de l'église Saint Pierre et Saint Paul d'Andlau (photos Yves Boto Campanella, lien). A droite Victrice de Rouen [fresque dans l'église Saint Gervais de Rouen, Wikipédia].

    Le conflit entre Lazare et Brice, les deux disciples de Martin. En un article de 1935 traitant des "dissentions des églises de Gaule à la fin du IVème siècle, Jean-Rémy Palenque consacre un chapitre (le 4ème) à "L'affaire de Brice de Tours, traitée par le concile de Turin en septembre 398". Le pape Zosime en fait mention dans une lettre : "Lazare s'est montré, en de nombreux conciles, accusateur diabolique de notre saint confrère Brice, évêque de Tours; il fut débouté comme calomniateur par Procule de Marseille, qui siégeait au concile de Turin. Et le même Procule le fit évêque de longues années après". Et dans une autre lettre à tout l'épiscopat d'Occident : "Lazare avait été naguère condamné comme calomniateur au concile de Turin par le jugement des évêques les plus respectables, pour avoir attaqué par de fausses accusations les moeurs de Brice, qui était innocent ; par la suite, Procule, qui avait siégé au milieu des autres dans le concile de sa condamnation, eut le tort de lui conférer l'épiscopat." Ainsi, dès le tout début de son épiscopat, Brice était l'objet d'attaques soutenues et bénéficiait déjà du soutien papal. Et l'auteur ajoute : "C'est du vivant même de saint Martin que Brice fut publiquement l'objet d'accusations d'immoralité.". C'était aussi sur fond de l'affaire priscillienne, puisque Brice est qualifié de "felicien, accusé de mauvaises mœurs par les martiniens. Le « bon parti », au dire de Sulpice-Sévère, était tracassé de mille manières ; mais de son côté il ripostait avec âpreté, et son intransigeance rendait difficile le rétablissement de la communion dans l'épiscopat gaulois.". Ainsi, alors que Martin était opposé à la mise à mort de Priscillien, Brice était dans le camp adverse des Féliciens (du nom de l'évêque de Trêves Félix soutenu par Ithace et les anti-Priscillien)...

    Victrice de Rouen, ami et disciple de Martin. Plus jeune que Martin, ancien militaire, Victrice, né vers 330, était un ami de Martin et de Paulin de Nole. De 390 environ à sa mort entre 405 et 417, il fut évêque de Rouen et y éleva la première cathédrale en 396. On connaît une longue lettre élogieuse que Paulin de Nole lui envoya (lien). Extrait : "Ta sainteté méritoire a donné à Rouen l'entière apparence de Jérusalem, comme elle en a la réputation en Orient, y compris avec la présence des apôtres, qui comparent ta ville, qu'ils ignoraient auparavant, à leur propre demeure".



  14. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin

     
    Tombe d'enfant trouvée dans une nécropole située "à proximité immédiate, entre quelques mètres et quelques dizaines de mètres, du lieu où l'évêque Martin fut inhumée en 397." [Ta&m 2007], avant que son corps soit déplacé dans la basilique d'Armence. + la page 97 du même livre présentant un atelier de mosaïstes ayant travaillé pour la basilique de Perpet, avec fragment de mosaïque ci-dessus à droite.

      
    La thèse de 1980 de Luce Pietri, publiée en 1983, révéla l'importance de l'évêque Armence / Armentius
    + photo. Cet ouvrage remarquable est à l'origine de la création de la présente page.
    + le document en son intégralité de 890 pages (68 Mo).

    La basilique dite de Brice est celle d'Armence. Luce Pietri, en sa thèse de 1980, vient de nous présenter comment les Tourangeaux ont expulsé leur évêque Brice pour le remplacer pendant environ sept années par Armence / Armentius et lancer le culte de Sanctus Martinus, avec en point d'orgue l'érection d'une modeste "basilica" abritant son tombeau. Poursuivons son récit : "Significative est la mention faite par Grégoire, au beau milieu du récit des tribulations subies par Brice, de l'érection, sur le sépulture du bienheureux, d'une première basilique. La présentation des faits ne peut laisser douter que l'hommage ainsi rendu à Martin soit intervenu tardivement, plusieurs décennies après la disparition du saint, et qu'il ait joué un rôle décisif dans la réconciliation du peuple de Tours avec son pasteur légitime. Sur ce point, l'accord est à peu près général. Mais à partir de là, la plupart des historiens ont cru pouvoir conclure que la construction de la petite basilique était à mettre à l'actif de Brice de retour d'exil, durant les dernières années de son épiscopat. S'il en est bien ainsi, cela ne peut signifier qu'une chose : c'est que l'évêque, saisi d'un repentir sincère pour sa conduite passée envers Martin, ou, du moins, éclairé par une triste expérience sur les erreurs de son gouvernement, a regagné à ce prix l'affection et la confiance de son troupeau qui, dès lors satisfait, s'est soumis de nouveau à son autorité. Les récits de Grégoire laissent cependant place à une interprétation du déroulement des faits, sensiblement différente, bien qu'elle permette d'aboutir à une conclusion voisine. Dans son ouvrage sur Saint Martin de Tours, E. -Ch. Babut avait cru pouvoir déduire d'une analyse comparée des textes que le modeste édifice élevé primitivement sur le tombeau du saint confesseur était l'oeuvre de l'un des deux évêques élus contre Brice, celui qui avait réussi à se maintenir plusieurs années sur le siège de l'exilé, Armentius. Son hypothèse s'appuie sur une remarque fort juste : le nom de Brice n'est associé à la construction de la première basilique Saint-Martin qu'une seule fois, dans un texte que l'auteur de l'Historia Francorum a rédigé à l'extrême fin de sa vie, le catalogue De episcopis turonicis. En revanche, ni les auteurs qui, au Ve siècle, évoquent l'histoire des édifices successivement élevés sur la tombe de Martin, Sidoine Apollinaire, Paulin de Périgueux, ni surtout Grégoire lui-même dans ses plus anciens écrits — les notices qu'il consacre respectivement à Brice et à Perpetuus au livre II de son Histoire et le chapitre du de Virtutibus sancii Martini où il rapporte la translation du corps de Martin de la première à la seconde basilique — ne mentionnent l'intervention de Brice."

     
    A gauche, la basilique d'Armence vue par le dessinateur Lorenzo d'Esme (1996). Malgré la clarté de la démonstration de Luce Pietri, rares sont ceux qui attribuent la première basilique Saint Martin à Armence /Armentius. Saluons donc ces propos de Michel Maupoix, à droite, en son Livre Maupoix 2018. Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) valide aussi l'analyse de Luce Pietri, qu'il juge "remarquable". Il va plus loin : "Nous avouons que nous sommes portés à douter qu'au terme des sept ans de son séjour à Rome, le pape ait préscrit à Brice de revenir à Tours après avoir déclaré son "innocence". Aussi : "Il faut croire que des évêques de la province ont accepté d'ordonner successivement les deux évêques élus pour remplacer celui qui avait été chassé", c'était l'époque où le prestige de Martin prenait vigueur dans l'épiscopat. Et Brice n'a pu revenir que parce qu'il s'est incliné, lui aussi, devant la mémoire de Martin.

    Et, sur un point de détail très révélateur, Luce Pietri renforce solidement et a priori définitivement l'hypothèse Armentius : "A cet argument a silentio avancé par Babut, on peut ajouter un autre indice que fournit la biographie de Brictius dans le catalogue De episcopis. Certes, Grégoire y affirme nettement que Brice a édifié au-dessus du corps de Martin un petit sanctuaire dans lequel lui-même fut ensuite inhumé. Mais on n'a guère remarqué que cette notation s'insérait de façon étrange dans le récit : Grégoire qui vient de nous apprendre que Brice, dans sa septième année d'exil, avait reçu l'autorisation de revenir dans sa ville, lui fait édifier la petite basilique avant même que son retour en Touraine et la mort de son compétiteur lui aient permis de recouvrer son siège. Simple maladresse d'un écrivain qui se révèle en maintes occasions inhabile à conduire clairement un récit, lorsque ce dernier mêle de nombreux protagonistes à travers des péripéties multiples ? L'explication est un peu courte, d'autant que les faits, dans la phase ultime de cette histoire, sont relativement simples et que, dans ces sortes de notices, l'historien coule d'ordinaire ses informations dans un schéma dont le Liber Pontificalis lui offre le modèle : habituellement, il réserve la mention des édifices construits dans la cité comme celle des églises rurales fondées par chacun des évêques de Tours pour un dernier paragraphe qui précède la conclusion. Dans la biographie de Brice, l'auteur a d'ailleurs suivi cet ordre et ne s'en est écarté que sur un point, à propos de l'érection de la basilique Saint-Martin. Ce manquement à une règle, qu'il s'est toujours imposé de suivre, trahit, en introduisant une certaine incohérence dans le récit, les hésitations de l'historien : partagé entre son respect pour des sources d'information qui le portaient à attribuer à Armentius la construction de la première basilica et son désir de parfaire l'histoire édifiante du repentir de Brice d'un dernier trait, il a choisi délibérément, semble-t-il, une formulation ambiguë." Pour Luce Pietri, c'est donc à Armence qu'il convient d'attribuer la première basilique, même s'il se peut que ce soit Brice qui l'ait inaugurée.

     
    Entre les basiliques d'Armence et de Perpet, un bâtiment provisoire ?. Sur le CD associé à l'ouvrage Ta&m 2007 se trouve une vidéo (restitution Thierry Morin) présentant "un bâtiment en bois ordinaire ou un abri pour le corps de Martin ?" Un texte de Henri Galinié explique comment "il devient possible de proposer que l'édifice servit à exposer momentanément le tombeau ou le corps de saint Martin pour que les fidèles puissent continuer à venir le vénérerque ni la basilique de Brice, démantelée, ni celle de Perpet en voie d'achèvement, n'étaient accessibles.". On verra plus loin qu'il existera, quatorze siècles plus tard, une "chapelle provisoire" entre les basiliques d'Hervé et de Laloux.

    Alors qu'Armence est gommé, Brice finit canonisé. "Si l'on se range à cette hypothèse, il faut admettre que Brice, à son retour d'exil, donna aux Tourangeaux, en faisant pieusement ensevelir «son frère» dans la nouvelle basilique, puis en y faisant préparer sa propre sépulture, des gages suffisants de sa dévotion martinienne, pour que les fidèles, assurés désormais de la sainte protection de l'apôtre, acceptent de le laisser remonter sur son siège et gouverner en paix son Eglise jusqu'à la fin de son existence. Les épreuves endurées par le prélat, son grand âge digne de respect firent oublier les ressentiments passés : Brice, par deux fois impliqué dans des affaires de moeurs, ignominieusement chassé de sa cité par ses propres ouailles, mourut finalement « en odeur de sainteté »."

    17 ans après sa thèse, Luce Pietri revient sur Armence et sa basilique lors d'un colloque universitaire en novembre 1997, avec une étude titrée "Les débuts du culte de Martin à Tours" : "Alors que Martin paraît oublié à Tours, sa mémoire est pieusement entretenue dans le domaine aquitain de Primuliacum [article de René Aigrain et L. Ricaud sur la villa de Primuliac de Sulpice], où, depuis sa conversion à l'ascétisme en 394/395, fait retraite Sulpice Sévère, rejoint par des Martiniens fervents qui, pour la plupart, viennent de Tours"". Puis, alors que l'inauguration de cette chapelle est habituellement datée de 437 : "La dernière étape de l'évolution que j'ai tentée de retracer nous ramène à Tours. Le long silence qui enveloppait la mémoire de Martin dans son Eglise est pour la première fois rompu une quarantaine d'années après sa mort. A une date que l'on peut situer entre 430 et 435/436, un modeste sacellum est édifié sur sa tombe, soit par le second des évêques élus par les Tourangeaux après qu'ils ont chassé Brice, soit par ce dernier, à son retour d'exil.". Ce second évêque intérimaire est Armence qui exerça de 430 à 436, le premier, Justinien, n'ayant exercé que brièvement et Brice n'étant de retour qu'en 436, donc après la période 430 - 435/436.

    Elle conclut : "Le témoignage de Sidoine Apollinaire, qui évoque avec mépris cette médiocre construction, est corroboré par celui de Grégoire de Tours qui mentionne lui aussi la cellula parva abritant le tombeau. Il s'agit d'une simple chapelle funéraire : très probablement placée sous le vocable de l'apôtre Pierre, comme l'a démontré E. Ewig, elle accueille par la suite la sépulture de deux autres évêques tourangeaux, Brice lui-même, en 442, puis Eustochius, en 458 ou 459. L'exiguïté de l'édifice interdisait la célébration d'un culte réunissant la communauté en l'honneur d'un saint patron."

    Une réévaluation de la basilique d'Armence. Dans le Livre Collectif 2019, Gaëlle Herbert de la Portbarré-Viard n'est pas vraiment d'accord avec cette analyse considérant qu'une "cellula" est une "médiocre construction". Elle s'appuie sur les écrits de Grégoire de Tours pour constater qu'il nomme l'édifice d'Armence (encore attribué à Brice) à la fois "basilica" et "cellula", donnant à ce dernier mot le sens de "petit édifice. Le toit en bois, "construit en un élégant ouvrage", était assez beau et solide pour être réutilisé dans l'église Saint Pierre Saint Paul. Rien ne dit que l'édifice était entièrement en bois. Il ne l'était probablement pas car une analyse serrée d'un texte de Sidoine Apollinaire permet de comprendre que la basilique de Perpet a été bâtie en "repoussant" les murs de la basilique d'Armence, qui aurait donc, de cette manière, perduré en partie. Et elle était assez solide pour servir de point de départ à un édifice monumental.


    428-507 : le temps des invasions barbares en Touraine. En datant l'épiscopat d'Armence entre 430 et 437 et celui de Brice en deux séquences, de 497 à 430 et de 437 à 442, les Wisigoths arrivent en 428 sous la première séquence Brice (repoussés, ils reviendront vers 469), les Alains en 438 sous la seconde séquence Brice, les Bretons en 446 sous Eustoche [Couillard - Tanter 1986].



    Sanctus Bricius dans l'actuelle basilique



  15. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet

    Des mercenaires Huns à Tours ! Les événements qui suivent se sont apparemment déroulés entre 438 (fin des bagaudes de Tibatto) et 441 (arrivée voisine des Alains), lors des dernières années d'épiscopat de Brice, après le décès d'Armence. Extraits des pages 98 et 99 de la thèse de Luce Pietri en 1980 : "Il est possible que durant ces deux années [435-437] la cité de Tours ait eu à souffrir des pillages et des violences commises dans les campagnes par Tibatto [cf. chapitre Tibatto en page voisine]. Plus certainement cruelle aux habitants de l'urbs turonica fut la présence des mercenaires barbares que l'autorité romaine déléguait à leur protection et qui se conduisaient comme une armée d'occupation en pays conquis. Le souvenir des méfaits que commirent à leur passage les cavaliers Huns de Litorius était encore très vivace lorsque l'évêque Perpetuus rédigea sa Charta de Martini miraculis. L'ouvrage, où le prélat avait consigné quelques uns des miracles accomplis par Martin depuis son tombeau durant la période qui précéda son épiscopat et pendant les premières années de celui-ci, est malheureusement perdu. Mais la substance en est passée dans l'oeuvre de Paulin de Périgueux que l'évêque tourangeau avait chargé d'habiller en vers sa relation et qui, à partir de ce témoignage, composa le sixième livre de son poème De vita sancti Martini episcopi. Deux épisodes s'y rapportent, sans le moindre doute, à la présence des mercenaires Huns dans la ville de Tours. Le poète a d'ailleurs pris soin, pour introduire ces récits, de les situer dans leur contexte historique :
      "La peur soudaine d'un péril avait jeté la Gaule dans un péril plus grave : elle avait appelé les Huns à son aide, et ces auxiliaires lui étaient à charge. Le moyen en effet de supporter sans peine un allié qui se montre plus cruel que l'ennemi, et qui méconnaît, dans sa férocité, les traités convenus."


    "Léon le Grand, Défier Attila", texte France Richemond, dessin Stefano Carloni; Glénat-Cerf 2019 + couverture + deux planches : 1 2.


    Eglise contre Huns, le pape Léon Ier (390-461) contre le roi Attila (395-453) [dessin du XIXème siècle]

    Deux miracles posthumes de Martin. Suite : "Les deux scènes qui suivent ont pour cadre, dans le suburbium de Tours, la basilique Saint Martin, c'est-à-dire, étant donnée l'époque où l'on doit situer ces événements, le modeste sanctuaire qui précéda le grand édifice élevé par Perpetuus. Elles nous montrent les soldats Huns se livrant sans frein à leurs instincts de rapines et de violence :
    • L'un d'entre eux, pour satisfaire sa convoitise de butin, s'empare de la couronne votive, sans doute un précieux ouvrage d'orfèvrerie qui ornait le tombeau du saint ; tout aussitôt frappé de cécité, il s'abandonne au repentir et restitue l'objet de son vol.
    • Un autre n'hésite pas à perpétrer un meurtre dans le sanctuaire et, expiant immédiatement son crime, il se transperce, dans sa fureur, de son propre glaive.
    Ces deux épisodes ont seuls été jugés dignes par Perpetuus d'être transmis à la postérité, parce que leur dénouement offrait à ses yeux un exemple salutaire des châtiments réservés par la justice immanente de Dieu à ceux qui portaient atteinte au saint asile d'un lieu de culte. Nul doute que d'autres méfaits, restés impunis, n'aient été commis en grand nombre par les mercenaires barbares.
    "


    439 : les mercenaires Huns battus par les Wisigoths. 13 ans avant la mort d'Attila, 42 ans après celle de Martin, des mercenaires Huns de Litorius se seraient comporté ainsi (ci-dessus) dans la basilique d'Armence [dessin Mike Ratera d'une planche présentée ci-dessous]. Terrifié à leur approche, le roi Wisigoth Théodoric Ier demanda à l'évêque de Toulouse de négocier la paix. Trop confiant, Litorius donna imprudemment l'assaut sur Toulouse. Battu, blessé, fait prisonnier, ce lieutenant du général romain Aetius, futur vainqueur d'Attila (les mercenaires étant devenus ennemis), fut exécuté. A droite, vitrail de l'actuelle basilique montrant le soldat Hun frappé de cécité (par la main de Dieu) pour la couronne volée qu'il a en main.

      
    451 : Attila et les bagaudes. Une dizaine d'années après leurs méfaits à Tours en tant que mercenaires des Romains, les Huns commandés par Attila ont tenté d'envahir la Gaule. Pour cela, Attila a cherché à s'allier les bagaudes, par l'intermédiaire d'un genre d'ambassadeur, médecin grec, nommé Eudoxe, connaissant bien les contrées bagaudées. Mais les ruraux révoltés contre l'oppression romaine craignaient davantage encore les Huns. De plus, la christianisation des campagnes entamée par Martin commençait à les rapprocher des citadins. Ce fut un échec, comme le montre la série BD "Le chant des Elfes" publié de 2008 à 2010 par Soleil Productions en trois volumes, sur scénario de Bruno Falba et dessin de Mike Ratera. Elle décrit la préparation de la bataille des Champs Catalauniques et la bataille elle-même (en 451), avec la présence d'elfes, de dragons et de monstres pour magnifier les combats, sur une solide trame historique. + deux planches sur la discussion houleuse entre Attila et Eudoxe (tome1) : 1 2 + une planche sur la mort d'Eudoxe, lynché par les siens (avant la bataille, tome 2)+ des planches de la bataille (intro du tome 1) : 1 2
    >>>En page principale, on pourra lire le chapitre titré "449-451 Les Huns et la confiance trahie d'Attila en Eudoxe et les bagaudes".

    451, à Paris : Geneviève et les Huns. Après que quelques Huns soient passés par Tours, Attila, les Huns et leurs alliés voulurent piller Paris en 451. Une fervente chrétienne, Geneviève, mobilisa les Parisiens contre eux. Le récit en est présenté sur cette page. Il se termine ainsi : "Paris reconnaissant plaça le cercueil de sainte Geneviève à côté de celui de Clovis, dans la basilique de Saint Pierre et Saint Paul, et choisit pour patronne dans le ciel celle qui deux fois l'avait gardé de la colère des barbares". Dans sa ville, Geneviève, qui est venu plusieurs fois à Tours, a dédié un baptistère à saint Martin.

    La légende de la carte postale ci-contre, montre que quinze siècles après leur passage, les Huns gardent une terrible réputation...


    Le génie de Perpet. Les deux miracles opérés par le cadavre de Martin à travers son tombeau, concernant des mercenaires Huns, sont des exemples caractéristiques. Il y en eut bien d'autres, que Perpet raconta à son ami l'écrivain Paulin de Périgueux qui les reprit en un livre amplifiant l'oeuvre de Sulpice Sévère : chacun devait comprendre que venir près du tombeau, empli de foi chrétienne, pouvait déclencher un miracle posthume de Martin. Lui qui en a tant fait en réalisait encore... Et Perpet allait construire une magnifique basilique pour donner plus d'éclats à ces miracles. Charles Lelong en son livre de 2000 écrit à, propos du livre de Paulin : "oeuvre de propagande qui visait à enseigner que, aux yeux de tous, Martin n'a pas cessé de vivre et que la ville de Tours jouit à perpétuité de Martin son évèque.". Olivier Guillot, en son livre de 2008 : "S'il y a eu pour longtemps "un règne posthume de saint Martin", c'est en très large part grâce à tout ce que l'évêque Perpétue a fait et institué"

    La virtus de Martin Nous verrons que Grégoire de Tours amplifiera la méthode Perpet : Martin est certes mort, mais pas complètement, il reste vivant pas sa vertu, sa virtus qui peut encore faire des miracles par des reliques, que ce soient un morceau de son cadavre, un tissu de chape, de la poussière du tombeau, une sainte-ampoule... Et en plus, surtout, il faut y croire très fort...

    Paulin de Périgueux, porte-parole de Perpet (ses écrits sur le site remacle)
    "Il paraît, d'après son propre témoignage, qu'il était Gaulois, et l'on suppose qu'il était fils d'un célèbre rhéteur de Périgueux, nommé Paulin, dont Sidoine Apollinaire rappelle la mémoire avec éloge. On pourrait croire qu'il avait, dans sa jeunesse, sacrifié aux muses profanes ; mais, comme beaucoup d'autres écrivains de cette époque, il se convertit dans un âge plus avancé. Ce fut alors, vers 463, qu'il entreprit de mettre en vers la Vie de saint Martin et les Dialogues de Sulpice Sévère. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, Perpetuus, évêque de Tours, qui l'encourageait dans ses efforts, et lui avait peut-être conseillé cette pieuse entreprise, lui envoya, pour compléter son poème, une relation, signée de sa main, des miracles qui s'étaient accomplis sous ses yeux par l'influence toute-puissante encore du nom et des reliques de saint Martin. Sur ces entrefaites, le petit-fils de Paulin et une jeune fille qu'il était sur le point d'épouser tombèrent dangereusement malades. On leur appliqua sur l'estomac le précieux cahier signé de la main de Perpetuus, et ils furent sauvés. Cette guérison miraculeuse ranima la verve de l'aïeul, qui termina son grand poème, et raconta séparément dans une pièce de quatre-vingts vers le prodige opéré en faveur de son petit-fils. Quelques années plus tard, vers 470, Paulin écrivit encore, à la prière de Perpetuus, une inscription de vingt-cinq vers, que-cet évêque fit graver sur les murs d'une église magnifique qu'y élevait à saint Martin. Comme Paulin se plaignait déjà des infirmités de la vieillesse au moment de la guérison de son petit-fils, on suppose qu'il mourut quelque temps après avoir composé cette inscription, c'est-à-dire vers 476 ou 478." [préface de E.-F. Corpet, 1848]


    Sanctus Perpetuus dans l'actuelle basilique



  16. Descendants de Paule et Eustochie, Eustoche et Perpet, évêques aristocrates

    Jérôme de Stridon (347-420) est un des quatre pères de l'église latine. Traducteur de la bible en latin, sous le nom de vulgate, il a mis en place des critères intellectuels communs aux évêques de Gaule et d'ailleurs. Paule / Paula (347-404), très riche aristocrate née à Rome, patricienne, ardemment convertie au christianisme, subjuguée par Jérôme, donc baignant dans cette effervescence, le suit pour s'installer à Bethléem vers 385, avec sa fille Eustochie / Eustochium (368-419). Elles fondent la communauté de moniales de l'ordre de Saint-Jérôme. Eustoche, petit-fils de Paule et neveu d'Eustochie, devient évêque de Tours en 442. Par sa famille et son éducation, il dispose, ainsi que son neveu et successeur Perpet, d'une culture chrétienne consistante, d'un réseau de connaissance étendu et aussi de solides moyens financiers. + article de Marie Turcan "Saint Jérôme et les femmes" (1968).

    Les deux premières illustrations ci-dessous, montrent Paule et sa fille Eustochie étudiant la bible, à l'écoute de Jérôme. Tous trois sont des contemporains de Martin à une époque où, dans une société mondialisée (autour de la Méditerranée), bouillonnait une effervescence culturelle chrétienne basée sur les échanges épistolaires en latin. On sait en particulier que Jérôme a échangé des courriers avec Paulin de Nole et Sulpice Sévère. Bruno Judic dans le Livre Collectif 2019, estime que  : "Il serait sans doute possible de parler d'une "avant-garde" de l'Eglise au tournant des IVème et Vème siècles, qui a insufflé au christianisme les moyens de dépasser les évidentes compromissions avec un empire devenu chrétien et donc une Eglise devenue instance "administrative te routinière".

      
    De Paule à Eustoche. Paule et Eustochie disciples de Saint Jérôme de Stridon (347-420) [à gauche tableau de Francisco de Zurbaran (1598-1664]]. Au milieu mosaïque réalisée à partir d'une page de la première bible de Charles le Chauve, réalisée par le scriptorium de l'abbaye Saint Martin de Tours en 846 (c'est une planche en quatre cases : 1) Jérôme quitte Rome 2) il paye son professeur 3) au milieu, il enseigne à Paule, Eustochie et autres 4) en bas, il distribue sa bible appelée Vulgate) (variantes ici). A droite, l'abbesse, fille de Paule et tante d'Eustoche, le cinquième évêque de Tours [tableau de Juan de Valdés Leal, Bowes Museum]. + oeuvres de Jérôme sur le site remacle + remarques sur une lettre de Jérôme à Eustochie, âgée de 16 à 18 ans, qui fit scandale à Rome pour l'inviter à rester vierge (lien) + peinture sur bois de Sano di Pietro, 1444, montrant Jérôme apparaissant en songe à Sulpice Sévère.

     
    Paule et ses descendants évêques jusqu'à Grégoire de Tours. La page Wikipédia anglaise désigne Eustoche comme oncle de Perpet, alors que la page française le désigne (en 2020) comme son grand-père. Chronologiquement, la première hypothèse est plus vraisemblable. A droite, une généalogie davantage descendante avec Paule (1), sa fille Eustochie (2), son petit-fils Eustoche (3), et son arrière petit-fils Perpet (4). Celui-ci a un oncle Ommace / Ommatius (5) dont un petit-fils de même nom Ommatius / Ommat / Ommace est devenu le 12ème évêque de Tours de 522 à 526 (6) et dont une petite-fille Ruricia a épousé l'évêque Rustique de Lyon (7) (proche ami de Sidoine Apollinaire), lequel a eu deux fils devenus évêques de Lyon, Leontius (8) et Sacerdoce (9) et un neveu (aussi neveu d'Ommace 5) Rurice II évêque de Limoges (10) ayant pour grands-parents Avitus empereur romain d'Occident et saint Rurice évêque de Limoges. La descendance de Rustique de Lyon (7) montre qu'il a trois petits-fils évêques, Aurélien à Arles, Nizier à Lyon, Maurillon à Cahors, un arrière petit-fils (plutôt un de ses cousins proches) Eufronius / Euphrone évêque de Tours et un arrière-arrière petit-fils qui est le fameux historien Grégoire, évêque de Tours.


    La proximité familiale d'Eustoche (et son neveu Perpet) avec Mélanie la jeune et Paulin de Nole. L'arbre de gauche montre qu'Eustoche et Mélanie la jeune sont cousins issus de germains. L'arbre de droite montre que Mélanie l'ancienne, grand-mère de Mélanie la jeune, était cousine germaine avec Paulin de Nole. Les indications "SOSA" correspondent à des personnes ascendantes de nombreux généalogistes et au-delà... puisque les parents d'Eustoche sont des ascendants de Charlemagne (arbre). Eustoche et Mélanie la jeune ne sont pas cousins pour autant, mais ils évoluent dans deux familles très proches. + arbre montrant que Paule (l'arrière grand-mère d'Eustoche) a une bru Laeta dont un cousin germain, Valérus, est le père de Mélanie la Jeune et le fils de Mélanie l'Ancienne (la cousine germaine de Paulin de Nole) ; c'est un autre rapprochement des familles d'Eustoche et Paulin de Nole. Cette proximité familiale entre Paule et les Mélanie est d'autant plus forte qu'elles se sont installées toutes les trois en Palestine, à Bethléem et à Jérusalem. Notons enfin que dans une étude de 1956 traitant de la "conversion d'une famille de l'aristicratie romaine du Bas-Empire", André Chastagnol propose un schéma généalogique estimant que Paule (n°22) et Mélanie la Jeune (n°16) sont cousins. Si le cousinage apparaît très plausible, il se présente probablement un peu différemment car une ou deux générations séparent Paule (née en 347) et Mélanie née en 383), or ce stemma les met au mème niveau. En passant par Paule, il y a donc un second cousinage, plus lointain que le premier, entre Eustoche et Mélanie.

    Eustoche est issu d'une famille vénérant Martin. Les deux arbres généalogiques ci-dessus montrent que Paulin de Nole et Eustoche ont une cousine commune Mélanie la jeune (383-439) qui, comme sa grand-mère paternelle Mélanie l'ancienne (341-410) est une sainte chrétienne, toutes deux ayant créé un monastère à Jérusalem. En introduction du Livre Collectif 2019, Bruno Judic fait part de découvertes archéologiques récentes qui tendent à prouver que le site Palazzo Pignano, un village à l'Est de Milan où se trouve une église Saint Martin, avait au Vème siècle une église déjà dédiée à Saint Martin. Or l'appellation Pignano amène à croire que c'était originellement le domaine de Pinien, le mari de Mélanie la jeune, "domaine dans lequel Pinien aurait fait aménager au début du Vème siècle une église sous le titre de Saint Martin, en tant que modèle de vie ascétique et monastique, la vie que finalement Pinien et Mélanie ont voulu vivre à la source même de leur foi, c'est à dire à Jérusalem". On sait d'ailleurs qu'ils avaient quitté Rome juste avant le sac de la ville par Alaric en août 410 pour se réfugier en Italie du nord", donc en leur domaine milanais. La venue d'Eustoche à Tours n'est donc pas un hasard, elle marque la volonté de vivre sur les lieux mêmes où avait vécu le saint vénéré par cette famille afin de l'honorer. Il apparaît probable q'il ait connu l'église Saint Martin de Pinien et Mélanie la Jeune, à une époque où Martin, grâce à Sulpice Sévère, était davantage célébré à Milan, Rome ou Jérusalem qu'à Tours.

    Remarques sur ces données généalogiques : ce sont celles que j'ai construites dans ma généalogie personnelle, bien avant la présente étude. Elles sont communément admises par les généalogistes du site geneanet, sachant que, à cette époque lointaine, les noms de famille sont très variables (souvent inventés), et aussi les prénoms dans une moindre mesure (francisés ou pas...). Ces liens ne sauraient être considérés comme complètement certains.


    Mélanie la jeune, cousine germaine d'Eustoche. Cette richissime romaine et son mari ont vendu tous leurs biens et affranchi 8000 esclaves en leur laissant une petite somme d'argent (lien). Le prénom Mélanie a pour dérivés Mélaine, Mélina, Melinda, Mélusine, Molly... + article d'Emmanuel Amand de Mendieta, en 1963, sur "La vie de sainte Mélanie" par Denys Gorce. Voir aussi, ci-après, le financement de la basilique de Perpet.

    La cousine Mélanie. Probablement né à Rome, peut-être en Auvergne, enfant de Romains, Eustoche est donc un petit-fils de Paule, proche de Jérôme, et un cousin germain de Mélanie .la Jeune, cousine de Paulin de Nole. Pierre Audin ["Tours à l'époque gallo-romaine" 2002] : "Eustoche, élu en 444, était issu d'une riche famille sénatoriale d'Auvergne [plutôt une riche famille romaine installée en Auvergne]. Apprécié de tous par sa culture et sa piété, il affirma à chaque occasion la prépondérance de l'Eglise sur le pouvoir civil, et n'hésita pas à ce titre à s'opposer aux décrets de l'empereur Valentinien III. Luttant sans cesse contre le relâchement de la discipline ecclésiastique, Eustoche fit édifier dans le castrum une seconde église, au contact de l'enceinte, probablement entre la cathédrale et l'archevêché. Ce nouvel édifice fut dédié aux saints Gervais et Protais, dont Martin avait, 50 ans auparavant, rapporté les reliques d'Italie sur la proposition de saint Ambroise. Cette église a disparu au cours du XVIIème siècle lorsque fut construit le nouvel archevêché. Mort en 461, Eustoche fut, comme son prédécesseur Brice, inhumé dans la basilique Saint Martin".


    Ambroise confia à Martin des reliques de Gervais et Protais, qu'il amena à Tours et pour lesquelles Eustoche édifia une église.
    "L'Invention des reliques de saint Gervais et saint Protais" par Philippe de Champaigne vers 1659 [musée des Beaux-Arts de Lyon, Wikipédia]
    + plan des édifices religieux de Tours à la fin du Vème siècle [Pierre Audin 2002]

    Eustoche défend la romanité. Luce Pietri [page 104 de sa thèse] : "A une époque où subsistait encore un fragile espoir pour la cause romaine en Gaule, Eustochius s'inquiétait déjà des défaillances possibles de l'esprit civique dans les communauté gallo-romaines et s'efforçait de les prévenir : en 453, au concile d'Angers qu'il présidait, il fit adopter une résolution frappant d'excommunication tout clerc qui livrerait à l'ennemi sa cité. Avec les armes spirituelles qui étaient à sa disposition, l'Eglise de Tours s'associait au combat mené par les derniers défenseurs de la romanité en Gaule." Avant la fin de l'empire romain en 476, la Touraine tomba aux mains des Wisigoths vers 471, au milieu de l'épiscopat de Perpet, quand sa basilique se termine.

     
    Les conciles : une démocratie épiscopale ? Les évêques gaulois se sont réunis pour la première fois à Arles en 314. Qu'ils soient provinciaux, régionaux ou nationaux, les conciles se sont poursuivis durant toute l'époque troublée des invasions barbares. La liste non exhaustive en est sur cette page de Wikipédia. Outre les affaires de l'Eglise, ces réunions traitaient en arrière plan des problèmes politiques du moment, apportaient une cohérence géographique à l'action épiscopale et permettaient de renforcer le réseau des évêques à travers la Gaule. A gauche le concile / synode de Séleucie (celui de 359 ou 410 ou 486 ?) [Semur en Brionnais, collégiale Saint Hilaire]. A droitre, le concile de Marseille en 533 [église saint Trophime à Arles, peinture sur bois, fin XVIème siècle (lien)].

    Les conciles d'Eustoche et de Perpet. Martin avait probablement participé à plusieurs conciles, ses successeurs en organisèrent. Luce Pietri [page 143 de sa thèse] : "C'est en tant qu'évêques de l'Eglise métropolitaine qu'Eustochius et Perpetuus ont réuni successivement trois conciles et présidé à l'élaboration d'une importante législation religieuse. En 453, Eustochius mit à profit sa rencontre avec six autres prélats, appelés comme lui-même à Angers par la consécration de l'évêque Thalasius, pour tenir dans cette cité une réunion conciliaire. [...] En novembre 461, la célébration de la recepito Martini rassemblait à Tours, auprès de Perpetuus, 9 évêques qui prirent part ensuite à une nouvelle session conciliaire. Bien que trois des prélats présents, Léon de Bourges, Germain de Rouen et Amandinus de Châlons fussent des étrangers à la province, il est bien difficile de dénier à cette réunion le caractère d'un concile provincial un peu élargi : il est probable que les métropolitains de Lyonnaise Seconde et d'Aquitaine Première ainsi que l'évêque suffragant de Belgique Seconde étaient venus pour assister à la fête célébrée en l'honneur de Martin et qu'ils furent conviés par courtoisie à siéger dans une assemblée à laquelle leur présence conférait plus de solennité. [...] le concile réuni quelques années plus tard [vers 465] à Vannes, à l'occasion de la consécration de l'évêque de cette dernière cité, Paternus, devait manifester avec éclat l'unanimité du corps épiscopal de la province.".


    Perpet, sixième évêque de Tours, en sa basilique : devant le tombeau de Martin (XIXème siècle) et deux autres représentations

    Le spectaculaire prestige moral de Martin sur l'épiscopat gaulois. Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) analyse de près les règles ("canons") régissant la conduite des évêques au Vème et VIème siècles, en particulier celle qui veut que " l'évêque ait un mobilier et une table bon marché, ainsi qu'une nourriture de pauvre, et recherche par la foi et les mérites de sa vie l'autorité ("auctoritas") de sa dignité.". Il y voit une conséquences des conciles, notamment celui d'Agde en 506, la présence d'un "axe d'influence entre Tours et Arles" et le prestige de Césaire, évêque d'Arles de 502 à 542, "le plus célèbre de son temps". Il conclut : "A peu près un siècle après le pontificat de saint Martin, le dessein de ce dernier d'être un évêque ayant en règle un vêtement et une vie de pauvre, qui, à l'époque, avait choqué gravement nombre d'évêques, est devenu, à l'expérience, par un retournement de cette oponion des évêques, un comportement désormais considéré comme digne d'être suivi par tout évêque. Il y a là une preuve spectaculaire du prestige moral dont saint Martin a été crédité dans le coeur des évêques des Gaules de la fin du Vème siècle.". Olivier Guillot émet ensuit des doutes sur l'application générale de cette façon martinienne de mener la vie d'évêque, qui lui paraît éphémère et assurément abandonnée au VIIème siècle. Reste le prestige du saint que les Francs vont relancer à leur façon...

      Evolution de la ville de Tours 2/3 : vers 400 et vers 600. Le rôle joué par Martin permet à Tours de devenir un prestigieux lieu de pèlerinage. La ville comporte alors deux pôles. Sur chacun des deux plans ci-dessus, à droite (à l'est) l'ancienne cité, "civitas", protégée et limitée par ses remparts (s'appuyant au sud sur l'ancien amphithéâtre), conservant son rôle administratif et abritant l'évêché. A gauche (à l'Ouest), toujours en bord de Loire, le "suburbium" ou "vicus" autour du tombeau de Martin va prendre une importance croissante jusqu'à devenir une nouvelle ville, indépendante de la vieille "Cité". + article de Jacques Seigne "La fortification de la ville au IVème siècle" et article de Henri Galinié "La formation du secteur martinien" [Ta&m 2007]. Début en évolution 1/3, suite en évolution 3/3.

       
    Calvaire en béton situé devant l'actuelle basilique Tours, sur le parvis Jean-Paul II (ainsi nommé le 12 janvier 2020, lien). Il représente les trois plus importants évêques de Tours, tous trois canonisés : à gauche Grégoire, 19ème évêque, au centre Martin dans la scène du manteau partagé, 2ème évêque, à droite, Perpet, 6ème évêque. C'est une oeuvre du sculpteur tourangeau Henri Frédéric Varenne (1860-1933). [photos de gauche et droite du site "Un regard sur Tours", lien, avec d'autres photos du calvaire]

    Le faux testament de Perpet. Sur l'évêque Perpet / Perpetuus, outre la page Wikipédia, on pourra consulter la biographie en quatre pages du site orthodoxievco, sachant que quelques éléments sont contestables, notamment le testament de Perpet. Celui-ci, réédité à plusieurs reprises, est assurément un faux rédigé par un prêtre nommé Jérôme Vignier, né à Blois en 1606, décédé à Paris en 1661. C'est ce que montre Charles Lelong dans un article de la SAT en 1995. La référence sur la vie de Perpet, avec des bases historiques solides, semble être la thèse de Luce Pietri en 1980 (pages 131 à 169).



    C) 471-994 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE PERPET

  17. Le financement, les décorations et poèmes de la basilique de Perpet

    Eustoche, évêque de Tours durant 17 années, a probablement préparé son neveu Perpet / Perpetuus / Perpetue / Perpète a sa succession, si bien que celui-ci fut rapidement opérationnel pour donner un vigoureux essor au culte de Martin. Son épiscopat dura 31 ans, il a pu agir dans la durée. La construction d'une grande basilique était en soi insuffisant, il fallait une illumination supérieure : laisser croire que Martin serait encore opérationnel ! A son avènement en 459, Perpet savait que la basilica d'Armence n'était plus à la hauteur de ses ambitions, il en fallait une autre qui marque les esprits. Il en entreprit la construction, qui dura une dizaine d'années... Elle allait servir de lieu de propagande du culte régénéré de Martin.

    Une hypothèse sur le financement de la basilique de Perpet. Nous avons vu ci-avant qu'Eustoche, l'oncle de Perpet, était cousin germain de Mélanie la jeune, mariée à Pinien, dont la famille a, probablement, élevé une des premières églises nommées Saint Martin, près de Milan. Or la page Wikipédia de Mélanie signale que : "Après avoir fait un rêve (le franchissement d'un mur élevé avant de passer la porte étroite pour parvenir au Royaume des Cieux), Mélanie et son mari vendent leurs biens. Ces immenses propriétés s'étendent de la Bretagne à l'Espagne. La vente se fait au profit de nombreux monastères et églises et Mélanie affranchit en plus ses nombreux esclaves (trois pièces d'or leur aurait été données à chacun). Cela se fait malgré les désaccords de nombreux membres de leur famille et de politiciens pour ne pas compromettre l'économie de l'État.". Il y a lieu de croire qu'une partie de cette fortune colossale est entrée dans le financement de la basilique de Perpet.

    La fabuleuse basilique de Perpet. Selon Charles Grandmaison (1824-1903), cette nouvelle basilique, terminée en 471, était "non seulement la plus célèbre et la plus fréquentée, mais encore la plus magnifique de l'ancienne Gaule". Elle faisait l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui ont pu la voir. Une attraction pour les pèlerins ! Peu importe si elle n'était guère un reflet de l'humilité de Martin... C'était alors, avec Rome, le principal lieu de pèlerinage chrétien en occident. Grégoire de Tours en parle "avec une sorte d'enthousiasme". Selon lui, la basilique avait 160 pieds de long (47 m selon le pied romain), 60 de large (18 m) et 45 de haut (13 m), ces mesures ayant été corrigées en 53, 20 et 45 m, notamment par Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin" 2000]; elle était percée de 52 fenêtres et de 8 portes, et l'on comptait dans l'intérieur 120 colonnes. Elle comprenait deux parties, la nef et le sanctuaire, ce dernier possédant à lui seul 32 fenêtres. Elle était ornée de mosaïques décoratives et figuratives.

     
    A gauche, Perpet dirigeant la construction, extrait d'un calendrier de Jacques Callot (1592-1635).
    A droite, la basilique de Perpet selon la "coupe longitudinale" (ici) dans la restitution de Jules Quicherat (1814-1882).
    + plan et coupe longitudinale dans cette restitution (repris ci-après).
    On pourra lire aussi une chronique de Francis Salet (1909-2000).

     
    A gauche Perpet procède à l amise en place du tombeau en sa basilique [vitrail basilique Laloux].
    A droite, les infirmes au tombeau de Saint Martin [vitrail de la collégiale de Candes, F. Gaudin 1900]

    Tours devient une capitale du tourisme pèlerin Tours devenu ainsi un lieu de pèlerinage, en quelque sorte le sanctuaire de Lourdes des Gaules ou le sanctuaire d'Esculape à Epidaure dans la Grêce ancienne transposée dans l'empire romain d'Occident... Si ça ne fonctionnait pas à Tours, les pèlerins pouvaient aussi aller à Marmoutier ou à Candes, ou essayer, dans les environs, un autre saint moins connu ou plus spécialisé dans les maux à guérir... Bien sûr, à en croire les successeurs de Perpet, il y eut d'autres miracles posthumes de Martin. D'après Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin", 1990], à en croire Nicolas Gervaise en 1699, "ce n'est que durant le second quart du XVIème siècle que les miracles devinrent plus rares et que ce lieu si vénérable à tout le monde perdit une partie de son éclat et de sa splendeur". Et il estime ["Vie et gloire posthume", 1996] que "c'est au VIème siècle et au début du VIIème que le culte atteignit son apogée, à moins que nous ne soyons abusés par l'abondance des informations."

    Perpet, l'imprésario de Martin. Bruno Judic dans l'article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles", présente d'autres atouts de la basilique de Perpet : "C’est sous l’épiscopat de Perpetuus à Tours entre 460 et 490 environ que le tombeau fait vraiment l’objet d’aménagement pour le culte. Perpetuus apparaît alors comme un “impresario” du culte de Martin pour reprendre une expression de Peter Brown. Certes il y avait un petit édifice au-dessus de Martin depuis le temps de Brice mais bien trop petit pour permettre la dévotion des fidèles. Perpetuus entreprend donc la construction d’une grande basilique dont l’abside abritait les restes de Martin. Il donna un grand faste à cette nouvelle construction, colonnes antiques, mosaïques, et inscriptions ornaient la nef et l’abside. Pour les inscriptions il s’adressa spécialement à deux écrivains, Sidoine Apollinaire et Paulin de Périgueux. Paulin de Périgueux, qu’il ne faut pas confondre avec Paulin de Nole, est mal connu. Il apparaît comme l’auteur d’une Vie de Martin en vers, reprenant la matière de la Vie composée par Sulpice mais en y ajoutant des récits de miracles plus récents communiqués à Paulin par Perpetuus. C’est donc un vrai poète qui composa aussi certaines des inscriptions de la basilique. Ce Paulin devait appartenir au même réseau lettré, aristocratique et religieux que Sidoine Apollinaire qui est en revanche bien connu."

    Le même Bruno Judic, extrait de la page titrée "Le rayonnement de la figure martinienne" : "La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. Elle devait en effet posséder un véritable cycle d’images. Au temps de Perpet, le décor devait en partie correspondre aux versus basilicae que nous a trans-mis le Martinellus. Ils permettent de supposer la présence de scènes évangéliques, la veuve indigente, Jésus marchant sur les eaux, le Cénacle, la colonne de la Flagellation ou encore le trône de l’apôtre Jacques ; à ce programme devaient faire pendant des scènes de miracles martiniens sans qu’on puisse être plus précis.". + article de Alain Erlande-Brandenburg, 1965, "Le décor préroman de Martin de Tours".

    A gauche, on devine un oiseau
    et des grappes de raisin.

    Vestiges du décor de la basilique de Perpet publiés dans Ta&m 2007, où Christian Sapin écrit : "L'ensemble était décoré comme il se doit pour les basiliques de cette période avec des tentures, des peintures (qui selon les inscriptions interprétées comme légendes de celles-ci devaient représenter des miracles du Christ et d'autres de Martin), auxquelles il faut ajouter la richesse colorée des mosaïques et des marbres). Les matériaux retrouvés lors des fouilles peuvent provenir de ce décor mais également de réfections successives que le monument a dû subir [...] Il est probable que ces décors devaient comprendre également des mosaïques et des stucs." + article de Christian Sapin "La basilique primitive du Vème au Xème siècle", Ta&m 2007.
     
    Autres décors végétal.["La basilique de Saint-Martin de Tours", Charles Lelong, 1986]. Ci-contre, Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 (il y a hésitations entre 471 et 472, 471 est plus fréquemment employé). Outre la piété, la basilique a bénéficié de l'attirance vers les belles images, alors rares en cette époque.


    Rappelons que nous avons vu ci-avant des probables reproductions du décor central de la basilique de Perpet : ces trois variantes du partage du manteau, miniatures de l'abbaye de Fulda, datées d'environ 975.

    Martin ligérien. En une étude de 2012 titrée "Aux sources du monachisme martinien, les Vies de Martin en prose et en vers", Sylvie Labarre analyse la réécriture en vers de Paulin de Périgueux : "Sa réécriture est aussi plus tourangelle, notamment parce qu’il seconde Perpetuus dans sa politique qui consacre Tours comme la ville de Martin. Il réinterprète le paysage tourangeau en fonction d’une topographie martinienne. Luce Pietri l’a bien noté : « A la cité christianisée a fait place une cité chrétienne : l’espace urbain, depuis l’épiscopat de Perpetuus, s’organise en fonction de la géographie que dessinent les loca sancta martiniens […]. A ses yeux (ceux de Paulin de Périgueux) le cours de la Loire, dont il célèbre la beauté à la traversée de Tours, est providentiellement adapté, dans son tracé, à la topographie des lieux saints de la cité qu’il côtoie et sépare. » Paulin exprime ainsi cette prédestination de la Loire à accueillir le saint  : « Le fleuve nourricier atteste l’oeuvre de la vertu merveilleuse de Martin : il touche les murs contigus de la ville et lèche les rochers du flot. Situé au milieu, il sépare la cellule (cellam) et le tombeau (sepulcrum). » On songe à la valeur symbolique du Tibre chez Virgile et dans l’idéologie romaine.". Sylvie Labarre a aussi écrit en 2016 l'article "De la Vita sancti Martini (396) au Mystère de Saint Martin (1496) : onze siècles d’écriture et de réécriture à la gloire de l'évêque de Tours" qui montre d'étonnantes glorifications d'un personnage qui ne se voulait pas glorieux.

     
    En 475, l'évêque Euphrone d'Autun offrit le marbre dont on couvrit le tombeau de saint Martin à Tours. Un "fragment d'inscription provenant du tombeau de Saint Martin" est conservé derrière une des grilles de l'actuel tombeau, qui fut montré au pape Jean-Paul II (+ deux photos INA : 1 2). Il est accompagné de cet explicatif : "Ce fragment de calcaire est probablement un des rares témoignages du tombeau de Saint Martin. Découvert en association avec d'autres vestiges du Vème siècle, il provient de la basilique de l'évêque Perpet. On y lit, gravées dans un cadre, les lettres "FESTUS OM". Cette inscription entrerait dans la composition de deux mots de l'épigramme gravée sur l'un des côtés du tombeau du saint offert par Euphrone évêque d'Autun." + l'épigramme en entier. Euphrone d'Autun avait aussi écrit cette épitaphe : "Confesseur par ses mérites, martyr par ses souffrances, apôtre par ses actes, Martin règne glorieux dans le ciel, et ici dans son tombeau; qu'il se souvienne, et qu'effaçant les péchés de notre pauvre vie, il cache nos fautes sous ses mérites." A droite, prière devant le tombeau, tapisserie XVème siècle [musée des tissus à Lyon].

    Reprenons les propos de Bruno Judic : "A la demande de Perpetuus, Sidoine composa aussi des inscriptions pour la basilique martinienne. On doit encore à Perpetuus la mise en place du calendrier liturgique de l’Eglise de Tours avec la fixation des deux grandes fêtes de saint Martin: la célébration de sa sépulture, le 11 novembre, et la célébration de sa consécration épiscopale le 4 juillet. Dès lors, le culte prend de l’ampleur."

    Et de citer le cas d'une adepte "marquée par la spiritualité martinienne", Geneviève (420-500), qui empêcha les Huns de piller Paris : "Arrivée à Tours, Geneviève se rend dans la basilique de saint Martin, qu’il faut supposer toute neuve. Elle y guérit des possédés et surtout, de manière spectaculaire, l’un des chantres, pris d’une crise de folie, en pleine célébration des vigiles de saint Martin. Geneviève se trouvait donc à Tours soit pour le 4 juillet, soit pour le 11 novembre."

      
    Une page du site "Entrelacs" propose une vision ornementale de l'actuelle basilique [photo de gauche Bernard Corbineau] + photos : 1 2.

      
    L'art préroman, de la basilique de Perpet à celle de Laloux. Décor végétal et animal de Pierre Fritel (plafond ci-dessus et mosaïque ci-dessous à gauche) dans l'actuelle basilique de Laloux. Très présent dans l'art paléochrétien, le paon est le symbole de l'immortalité et de la résurrection. Ci-dessous à droite : afin de préserver l'unité de l'ensemble malgré le morcellement du chantier, Pierre Boille veille à reproduire les formes et le vocabulaire décoratif utilisé par Laloux. Ici le bourgeonnement et les pointes de diamant repris de la balustrade de l'escalier conduisant au choeur. [illustrations et textes de "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Hugo Massire, Sutton 2016, arch. départ. 37, fonds Boille].
     



  18. Les Wisigoths et sept autres évêques issus de l'aristocratie gauloise

    Les Wisigoths des Pyrénées à la Loire, jusqu'à Chinon puis Tours. Au début du IIIème siècle, Caesarodunum avait affronté une première vague d'assaut des Barbares, des remparts avaient été construits pour s'y retrancher. Ils furent utiles lors des vagues suivantes. Après une première incursion en 428, les Wisigoths s'installent en Touraine vers 469, sous l'épiscopat de Perpet. Ils y resteront longuement, occupant le sud de la Loire, la civitas Turonorum y compris en 471, jusqu'à l'arrivée des Francs de Clovis en 507. Voici les étapes les plus marquantes :
      
    L'état gaulois de Soissons sous Egidius de 461 à 464, à agauche, puis, à droite, sous Syagrius de 464 à 486.
    Au centre un guerrier Wisigoth [dessin Pierre Joubert].

      
    461, Chinon : les Wisigoths, les Gaulois de Soissons et Mexme, disciple de Martin. Comme le montre le vitrail de gauche, saint Mexme repoussa (provisoirement...) à la fois les soldats Wisigoths de Frédéric (fils de Théodoric) et et les soldats Gaulois du général Egidius (dirigeant alors le royaume de Soissons s'étendant jusqu'en Touraine, dernière survivance de l'époque gallo-romaine) qui se disputaient la ville de Chinon. C'était en 461 et Mexme (Maxime), qui fut ordonné prêtre par Martin (donc avant 397) et qui reçut plusieurs fois sa visite à Chinon, était probablement décédé, même si Grégoire de Tours le fait mourir en 463. Formé à Marmoutier, Mexme fut un disciple exemplaire de Martin, à la fois moine et évangélisateur comme son maître. La cité de Chinon / Caino (dont l'église Saint Martin fut créée en 425 par Brice, Mexme étant son premier abbé) fut occupée par les Wisigoths vers 469 [Luce Pietri page 129] jusqu'à leur défaite en 507 à Vouillé. A droite, la collégiale Saint Mexme à Chinon. Liens : 1 2. 3 + un épisode de l'affrontement Wisigoths / Egidius / Mexme par Couillard - Tanter 1986. + dessin de Bourgerie du début du XIXème siècle ["La Touraine disparue", Pierre Leveel 1994]. + gravure LTh&m 1855.

    Au VIème siècle, des évêques qui savent imposer leur autorité aux rois. Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (CLD 1962) souligne que "L'Eglise de Tours doit sa vitalité d'abord à l'exceptionnelle qualité de ses évêques. Peu de cités peuvent se flatter d'une pareille lignée de grands pasteurs, issus presque tous de l'une des plus illustres familles familles épiscopales de la Gaule, les Gregorii, "riches" sénateurs arvernes. Formés selon les règles du cursus canonique , bâtisseurs d'églises, législateurs attentifs, animateurs des conciles, ils assument aussi toutes les tâches que rejettent les Mérovingiens : l'assistance aux pauvres et aux prisonniers, le rachat des esclaves, l'enseignement, la justice à l'occasion...". Si l'auteur va trop loin en disant que "presque tous" les évêques étaient arvernes, il n'en cite d'ailleurs que quatre, il n'en demeure pas moins qu'il semble qu'il y en eut au moins 8 sur les 17 successeurs de Martin (le 2ème évêque) : Eustoche /Eustochius (le 4ème), son neveu Perpet / Perpetuus (5ème), Volusien / Volusianus (6ème, peut-être neveu de Perpet), Verus (8ème), Ommat / Ommace / Ommatius (12ème), Injuriosus (15ème), Euphrone / Euphronius (18ème, arrière petit-neveu de Ommatius), Grégoire de Tours (19ème, fils d'une cousine germaine d'Euphronius, décédé en 594).

    A ces huit noms, Luce Pietri, en sa thèse de 1980 [page 135], ajoute Francille / Francillon / Francilio, 14ème évêque : "Grégoire de Tours devait affirmer plus tard « qu'à l'exception de cinq évêques, tous ceux qui avaient exercé l'épiscopat à Tours avaient eu des attaches avec la famille de ses parent » avec en note : "Le propos de Grégoire qui répond à des attaques personnelles — on lui reproche d'être un Auvergnat, étranger à Tours — ne peut être pris au pied de la lettre : parmi les prélats qui, depuis la mort de Martin, l'ont précédé sur le siège tourangeau (16 ou 18 selon que l'on recense ou non Justinianus et Armentius, les deux prélats élus contre Brice), six seulement reçoivent de l'historien le titre de sénateur (Eustochius, Perpetuus, Volusianus, Ommatius, Francilio, Eufronius). Le nombre des évêques qui, n'appartenant pas à l'ordre sénatorial (et parfois issus, au témoignage de l'historien, de milieux assez humbles), ne pouvaient guère être apparentés à sa famille est donc bien supérieur à cinq. Il est bien certain cependant que Grégoire n'aurait pas fait une telle déclaration, si des liens de parenté ne l'avaient pas réellement uni à tous ou presque tous les évêques tourangeaux de rang sénatorial."

    Ces évêques, représentants d'une famille aristocratique auvergnate, descendent aussi de l'aristocratie romaine puisque Eustoche, le premier de ces huit, et Grégoire le dernier, et probablement les six autres descendaient de sainte Paule (347-404), aristocrate romaine fondatrice de la branche féminine de l'ordre de saint Jérôme, un des quatre pères de l'Eglise latine, traducteur en latin de la bible [+ deux tableaux généalogiques : 1 2, lien sur la page principale]. Cette continuité est une force : "Saint Martin fut le "patron des rois", presque tous firent le pèlerinage au saint tombeau, pas un n'osa braver jusqu'au bout sa redoutable puissance. Il est significatif que les évêques de Tours aient seuls obtenu l'exemption du fisc et qu'ils aient constamment résisté aux vélléités despotiques des Mérovingiens.".

    Volusien, un évêque de Tours exilé par les Wisigoths Les Wisigoths s'emparent de la ville de Tours probablement en 471, sous le règne d'Euric, fils de Théodoric Ier. L'occupation, sous la religion arienne, persécutrice de la foi catholique, dura 36 années jusqu'en 507, sachant qu'il n'est pas impossible que la ville fut prise brièvement par les Francs entre 494 et 496 puis vers 498. C'est dans ce contexte que l'évêque Volusien, succédant à Perpet en 489, va être exilé.

     
    501, Amboise : Alaric II et Clovis, les rois des Wisigoths et des Francs, signent la paix. "La conférence eut lien sur les confins des deux royaumes, dans la petite île Saint Jean [aujourd'hui île d'or], au milieu de la Loire. En s'abordant, les deux princes s'embrassèrent. [...] Alaric toucha la barbe de Clovis et Clovis celle d'Alaric, témoignage d'une amitié éternelle." [LTa&m 1845]
    507, Vouillé, près de Poitiers : la victoire de Clovis. Six ans plus tard, la guerre reprenait et, à la bataille de Vouillé, Alaric est tué, semble-il par Clovis lui-même ["L'Histoire de France en BD" Larousse 1976, texte Christian Godard, dessin Julio Ribera]. + la planche. Les Francs envahissent l'Aquitaine, les Wisigoths sont repoussés à Narbonne et derrière les Pyrénées.

    Mais d'où vient-il ? Dans son livre "La vie de Saint Volusien, evêque de Tours et Martyr, patron de la ville de Foix", paru en 1722, le père De Lacoudre écrit : "Saint Volusien que la ville et le pays de Foix où il est honoré d'un culte particulier appellent Volusia Voulsia ou Bolsia était originaire d'Auvergne et né peut être dans la capitale de cette province qu'on appelle aujourd'hui Clermont. D'autres assurent avec moins de vraisemblance qu'il était natif de Lyon où nous ne voyons point qu'il ait fait sa résidence ordinaire comme à Clermont et où il était lié d'amitié avec ce qu il y avait de plus grand. Il était de plus fort proche parent ou comme quelques modernes parlent neveu de l'illustre saint Perpet ou Perpétue son prédécesseur au siège de Tours, comme Perpet l'était de saint Eustoche qui au rapport de MM Baillet et de Savaron était né Auvergnat. Ils étaient tous trois très riches d'une famille noble et ancienne et d'une race de sénateurs dont l'Auvergne était alors remplie. Un manuscrit sans date et très moderne le fait sortir de l'empereur Volusien mais sans preuves."

    Puis, parlant de Sidoine Apollinaire (430-486), écrivain, sénateur romain, évêque de Clermont : "Nous pourrions dire avec plus de certitude qu'il était de la famille des Aniciens puisqu'il était parent d'Ommace et de Rurice, évêque de Limoges qui le qualifie comme tel dans la lettre qu'il lui écrivit étant évêque de Tours, ou assurer positivement avec l'auteur du livre intitulé "L'Eglise de Tours ornée des vertus de ses évêques" qu'il était de la maison des Sidoines Apolinaires dont le père et l'ayeul avaient commandé dans les Gaules comme préfets du Prétoire et alliés à la maison de l'empereur Avitus par le mariage de Papianille sa fille avec Sidoine qui qualifie en plus d'un endroit Volusien de son frère. [terme d'amitié oiu de parenté ?] [...]Volusien avait encore une illustre parente à Tours, c'était Fidie Julie Perpétue à laquelle son frère qui en était évêque laissa par testament une croix d'or émaillée avec des reliques du Seigneur qu'on ignore. Nous ne rapportons ici toutes ces circonstances que pour faire remarquer au lecteur que Volusien tenant à tant de saints ne pouvait manquer de l'être lui-même. [...] Volusien ayant ainsi satisfait à la coutume des Romains qui voulait que les jeunes gens s'engageassent à l'âge de 17 ans à la milice ce que l exemple de saint Martin et de Sidoine justifie assez et ayant servi les dix ans prescrits aux fils des sénateurs pour pouvoir monter aux hautes charges, il se maria quelque temps après avec une fille de la maison des Ommaces citoyens et sénateurs d Auvergne qui étaient extrêmement riches. [...] Ce mariage ainsi fait fut comme nombre d'autres heureux dans les commencements et fort malheureux dans la suite."

       
    470 : l'écrivain Sidoine Apollinaire, parent d'évêques de Tours, devient évêque de Clermont. Issu de l'aristocratie gauloise, Sidonius Apollinaris fut l'un des plus grands lettrés de son époque, auteur d'une brillante correspondance, jouant aussi un rôle politique auprès de l'empereur gaulois Avitus qui régna sur l'empire romain d'Occident en 455 et 456. Parent de Volusien, 6ème évêque de Tours, et d'Ommace, grand-père d'Ommace 12ème évêque de Tours (lequel était neveu de Rurice, évêque de Limoges), il fut nommé en 470 évêque de Clermont. Il est représenté ci-dessus sur un vitrail de la cathédrale de Clermont-Ferrand et dans une case de "Histoire de Lyon" texte A. Pelletier, F. Bayard, dessin Jean Prost, 1979. D'après Grégoire de Tours, le fils de Sidoine combattit avec les Wisigoths contre Clovis à la bataille de Vouillé (507). + ses écrits sur le site remacle.

    Luce Pietri [page 133 de sa thèse] souligne aussi la proximité de Sidoine avec Perpet et Volusien : "A l'évêque Perpetuus est adressé en 471 un billet de Sidoine auquel ce dernier joint, à la demande de son correspondant, le texte du discours qu'il vient de prononcer à Bourges alors qu'il présidait dans cette cité à l'élection episcopale. Une amitié fondée sur un mutuel respect et une communauté de goûts et d'opinions unissait les deux hommes depuis longtemps déjà : en 467, ou même un peu avant cette date, Perpetuus avait demandé au poète de composer une pièce de vers destinée à être gravée sur un des murs de la nouvelle basilique Saint-Martin de Tours, élevée par ses soins. Sidoine exécuta de bonne grâce la commande que lui passait l'évêque tourangeau : car, écrit-il à son propos, à un autre de ses correspondants, « le privilège de l'amitié lui donne... un pouvoir absolu dans toutes les demandes qu'il m'adresse ». Dans cette dernière lettre, envoyée à un certain Lucontius, pour soumettre à son jugement l'épigramme qu'il vient d'achever en l'honneur de Martin et de son successeur Perpetuus, l'écrivain se plaint d'autre part de la longue absence de leur « frère » commun, Volusianus."

    Volusien se tourne ensuite vers l'Eglise et, sous l'occupation des Wisigoths ariens, en 491, "le peuple de Tours trouva en Volusien l'évêque qu'il demandait", tant il était un évident continuateur de son oncle Perpet. En 495, Alaric II, fils d'Euric, le fait arrêté. Luce Pietri : "Volusianus, « soupçonné par les Goths de vouloir se soumettre à la domination des Francs », fut frappé d'une sentence d'exil, durant la septième année de son épiscopat. Le régime de détention auquel il fut soumis lui fut rapidement fatal." Il meurt en 498, peut-être à Toulouse ou dans la vallée de l'Ariège, sans doute de mort naturelle mais dans des circonstances obscures qui permirent de l'ériger en martyr. Sa légende riche en miracles rehaussera la célébrité des comtes de Foix, qui se considèrent comme ses protégés. A Foix, une église abbatiale Saint Volusien est érigée, classée monument historique en 1964.


    498 : Martyre de Volusien selon un chapiteau roman du XIIe siècle [musée du château de Foix, Wikipédia]. Ce martyre n'est pas attesté par les textes d'époque. A ce sujet, on pourra consulter l'étude de Florence Guillot "Saint-Volusien au Moyen-Age, une abbaye à l'ombre du château de Foix".

    511 : quatre ans après que les Francs aient vaincu les Wisigoths à la bataille de Vouillé, le clergé Wisigoth abandonne à Orléans la religion arienne pour adhérer à la sainte Trinité de l'église de Rome ["Au temps des royaumes barbares", album de la série "La vie privée des hommes", Hachette 1984, textes de Patrick Périn et Pierre Forni, dessins de Pierre Joubert]

    Son successeur Verus est aussi exilé par les Wisigoths Luce Pietri raconte ce qui s'est passé à Tours après le départ de Volusien : "Alaric autorisa alors, dans un esprit d'apaisement, l'Eglise de Tours à lui donner un successeur; mais le nouvel élu, Verus, soupçonné à son tour de zèle pour la cause de Clovis, fut lui aussi contraint de prendre le chemin de l'exil." L'angevin Licinius lui succéda en 507, probablement après la victoire franque de Vouillé. .

    Charles Lelong, suite : "On peut aussi avancer que le niveau intellectuel, relativement à d'autres diocèses, paraît assez élevé. Dès le début du VIème siècle, une école est mentionnée à Tours, sans doute l'école épiscopale. [...] Nous savons d'ailleurs que la Touraine du VIème siècle appartenait à cette petite partie de la Gaule qui maintenait la "civilisation de l'écrit".". A cette époque de bouleversements profonds, de rupture avec l'empire romain et de royautés mérovingiennes fractionnées et changeantes, la continuité, la cohérence et la pérennité de l'action épiscoopale exerçant , davantage que la royauté, la gouvernance du diocèse de Touraine devait être perçue comme un réconfort très appréciable...

    Une lignée de grands évêques. Luce Pietri en sa thèse [page 131] : "L'évolution de la conjoncture politique et militaire au cours de la deuxième moitié du Vème siècle a fait à Tours une situation beaucoup plus critique que dans la première partie du siècle : dans un îlot de romanité menacé de tous côtés par les barbares de submersion, la ville a d'abord connu une angoisse quasi obsidionale, avant de succomber finalement à l'avance irrésistible des Wisigoths et d'être soumise au dur régime de l'occupation. Placée sous le joug de souverains adeptes de l'hérésie arienne et persécuteurs de la foi catholique, l'Eglise de Martin pouvait redouter le pire. Toute cette période est cependant pour la cité, après le morne effacement auquel l'avait condamnée le règne de Brice, celle du renouveau et de l'épanouissement : le siège épiscopal retrouve sa dignité et exerce une autorité nouvelle dans le cadre de la province ecclésiastique ; plus encore, Tours, qui s'affirme comme un haut lieu du culte martinien, devient, dans la chrétienté gauloise tout entière, une métropole de la foi, un phare spirituel dont la lumière, pour la catholicité exilée chez les barbares païens ou hérétiques, diffuse l'espérance et éclaire les voies de la libération. Ce redressement inattendu, à l'un des moments les plus difficiles de l'histoire de Tours, fut pour l'essentiel l'oeuvre des évêques qui se succédèrent alors sur le siège de Martin : Eustochius et Perpetuus, puis Volusianus et Verus. Hasard heureux ou plutôt volonté consciente des électeurs ? La communauté tourangelle a, pendant cette période, porté à sa tête des prélats qui se révélèrent également aptes à jouer le rôle de guide spirituel de leur Eglise, mais aussi celui de chef politique de la cité. Une telle continuité dans l'exercice de multiples et délicates responsabilités trouve en grande partie son explication dans l'origine commune de ces évêques ou, tout au moins, des trois premiers d'entre eux. Eustochius, Perpetuus et Volusianus étaient, aux dires de Grégoire, unis par des liens de proche parenté."


    442 à 496 : d'oncles à neveux, trois évêques de Tours, 5, 6 et 7ème, se succèdent : Eustoche, Perpet (avec sa basilique) et Volusien.
    [bas-relief de l'église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Thierry Cantalupo]

    La survivance gauloise et romaine par l'aristocratie épiscopale. Luce Pietri pousse l'analyse plus loin, en élargissant l'exemple tourangeau [page 137] : : "L'accession au siège de Tours de ces prélats, qui appartenaient par leur naissance et leur formation à l'élite sociale de l'époque, eut une influence décisive sur les destinées de la cité ligérienne. Le fait est d'ailleurs loin d'être unique, comme en témoigne l'histoire contemporaine de plusieurs autres villes de Gaule, celles de Clermont, de Bourges ou de Limoges, pour s'en tenir à quelques exemples d'églises voisines. Les nobles rejetons de grandes familles, que le malheur des temps incitait à renoncer aux vains et fragiles prestiges du monde, auxquels leur attachement à la cause romaine interdisait aussi de poursuivre une carrière politique sous la domination barbare, trouvaient dans l'exercice de la charge épiscopale à concilier leurs ambitions sociales, détournées du siècle vers l'Eglise, et leurs pieuses inclinations. Et surtout ces prélats de haut lignage mettaient au service des communautés qui leurs étaient confiées les qualités et les vertus traditionnellement déployées par leurs ancêtres au service de l'Etat. Tout d'abord les avantages d'une formation intellectuelle qui les préparait et les aidait à assumer leur tâche, en aiguisant la conscience de la mission qui leur était dévolue : celle de sauvegarder, dans un monde que la barbarie et l'hérésie menaçaient de submerger, un héritage où se mêlaient la tradition culturelle héritée de Rome et le dépôt sacré de la vraie foi ; des capacités aussi administratives et de diplomates et plus encore l'aptitude à évaluer les situations politiques et à prendre les décisions que leur imposait leur sens des responsabilités publiques. Leur position sociale enfin leur procurait des moyens d'action et d'influence qui n'étaient pas négligeables : un réseau de relations haut placées, grâce auxquelles ils se tenaient informés de l'évolution de la conjoncture ; des ressources financières personnelles importantes qu'ils pouvaient consacrer à l'édification matérielle et morale de leur Eglise."

    Luce Pietri revient sur l'importance de Perpet : "Si Eustochius d'une part, Volusianus et Verus de l'autre, moins favorisés par la durée et par les circonstances, sont un peu éclipsés par l'éclat du règne de Perpetuus, ils ont cependant, l'un préparé, les deux autres prolongé l'action de ce dernier, travaillant à l'oeuvre commune dans une continuité de vues qui prend l'allure d'une politique dynastique maintenue pendant plus d'un demi-siècle."



  19. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique

     
    Aux alentours de l'an 500 Clovis, dans la basilique, se décide à se faire baptiser [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]
    A droite, en 508, Clovis entre dans la basilique pour y recevoir de la part de l'empereur Anastase le titre (honorifique) et la couronne de consul
    [actuelle basilique, atelier Lobin, "Tours secret" 2015 Hervé Cannet, photo Gérard Proust]

    D'après l'évêque Nizier de Lyon : "Quand Clovis sut que les miracles [accomplis à Tours] étaient choses prouvées, il se fit humble, se prosterna au seuil [de la basilique] du seigneur Martin et permit qu'on le baptisa sans retard.". Ainsi, à croire Nizier, la cérémonie eut lieu à Reims, peut-être en 499, peut-être en 508, mais la décision ferme de respecter la promesse faite à Clotilde aurait été prise à Tours, grâce à Martin.

    En son livre de 2000, Charles Lelong tente d'en savoir plus sur l'énigmatique premier passage de Clovis à Tours : "Cette visite à la basilique est difficilement datable. Tours était tombée sous le dominations des Wisigoths depuis 471. On pense donc que Clovis a pu l'accomplir à l'occasion d'une des deux razzias qu'il mena en Aquitaine avant la grande offensive de 507 : l'une entre 494-496 qui le conduisit à Saintes, l'autre en 498 qu'il poussa jusqu'à Bordeaux. Mais serait-il si incongru de supposer que le roi des Wisigoths, Alaric II, soucieux de bonnes relations avec les Francs, ait pu autoriser un pèlerinage de Clovis sur l'autre rive de la Loire ?" En cela, on peut estimer que la civitas Turonorum a été occupée par les Wisigoths de façon continue durant 36 ans, de 471 à 507.

    Clovis acclamé par le peuple tourangeau. Grégoire de Tours, muet sur ce premier passage, est prolixe sur le second. Charles Lelong : "La guerre de Clovis contre Alaric en 507 prend l'allure d'une croisade commencée et terminée à Tours. Clovis, avant de s'engager, consulte le saint et reçoit un oracle favorable ; il interdit de porter atteinte à ses biens, châtie un soldat qui a volé du foin. Au retour, en 508, il se rend à la basilique et lui offre de grands présents. C'est là qu'il reçoit le diplôme de l'empereur Anasthase lui accordant le consulat, revêt une tunique de pourpre et la chlamyde, place un diadème sur sa tête, puis, montant à cheval, se dirige vers l'église distribuant sur son chemin l'or et l'argent, acclamé depuis ce jour comme consul et auguste."


    Extrait d'une page du site "Clovis Ier"


    "Entrée triomphale de Clovis à Tours en 508", Joseph Nicolas Robert-Fleury, 1837 [Châteaux de Versailles et de Trianon].
    A gauche la basilique, au fond les murailles de la civitas Turonorum / Cité (anciennement Caesarodunum).



    "Histoire de France en bandes dessinées", texte de Christian Godard, dessin de Julio Ribera, Larousse 1976


    Couillard - Tanter 1986 + trois planches "Clovis - Wisigoths et Francs" : 1 2 3

    La mise en scène religieuse du clergé martinien. En sa thèse [page 169], Luce Pietri tire les leçons de cette investiture : "On s'est beaucoup interrogé sur le sens politique de cette scène. Quelle que soit la valeur, diverse, que chacune des parties concernées — l'empereur d'Orient, l'élite gallo-romaine et le roi franc lui-même — ait accordée aux insignes et aux titres revêtus par Clovis, une constatation s'impose : tout ce cérémonial qui évoque à la fois l'antique pompe du triomphe, le processus consularis et l'adventus impérial est chargé et même surchargé de couleurs romaines. La victoire célébrée par le chef franc a été à dessein mise en scène comme celle de la Romanité sur la barbarie. Et c'est là sans doute ce qu'a voulu exprimer Grégoire de Tours." [...] "On a beaucoup moins prêté attention au caractère proprement religieux et tourangeau de la scène. La campagne contre les Wisigoths heureusement achevée, Clovis est repassé par Tours pour y accomplir ses voeux et apporter à Martin le tribut d'offrandes promises. Mais à l'expression individuelle de gratitude s'est ajoutée la manifestation publique d'un hommage rendu officiellement par le souverain à celui qui, par son intercession, avait accordé le succès aux armes et à la politique franques."

    Puis : "La cérémonie, qui légitimait en le romanisant le pouvoir du roi, s'est déroulée dans le cadre du sanctuaire martinien et la pompe triomphale qui l'a suivie a pris la forme d'une procession dirigée vers un autre lieu martinien, l'ecclesia où le saint évêque avait jadis été intronisé. A l'autorité du chef franc, salué par les envoyés de l'empereur Anastase et acclamé par la population gallo-romaine, Martin donnait donc la consécration d'une sorte d'investiture religieuse. On ne peut douter que tout ce cérémonial n'ait été inspiré et organisé par le clergé tourangeau. Par ces solennités quasi liturgiques, il s'agissait de rappeler d'une manière générale au vainqueur qu'il tenait son pouvoir de Dieu; mais aussi de le persuader qu'il en était redevable plus directement à Martin, le puissant intercesseur qui lui avait procuré l'aide divine. Ce faisant, Tours, pour couronnement des efforts qu'elle avait déployés au service de la cause franque, prétendait faire reconnaître sa vocation de cité sainte du nouvel état romano-franc.". Clovis, alors, aurait pu transférer sa capitale Soissons à Tours. Plus tard, il préfèrera Paris...


    Chlodovechus / Clovis en l'actuelle basilique



  20. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique


    Clotilde survivante d'une famille massacrée. En 486, à 12 ans, la princesse Clotilde a ses parents et ses quatre frères assassinés par son oncle Gondebaud, désormais seul à régner sur le royaume des Burgondes. Son mari Clovis n'eut pas le temps de conquérir son pays d'origine, ses enfants le firent. ["Clotilde première reine des Francs", textes Monique Amiel, dessins Alain d'Orange, 1980] + couverture édition 2014. + huit planches sur la jeunesse de Clotilde jusqu'au baptême de son mari : 1 2 3 4 5 6 7 8

    Grégoire de Tours nous apprend qu'après la mort de son époux Clovis, la reine Clotilde (474-545) s'installe à Tours pour plus d'une trentaine d'années : "“Elle y était au service de la basilique du bienheureux Martin et, pleine de modestie et de bonté, elle est demeurée dans ce lieu pendant tous les jours de sa vie, ne visitant que rarement Paris.". La reine-mère intervient alors avec autorité et diplomatie dans les conflits entre ses fils. Elle décède à Tours le 3 juin 545 à l'âge 70 ans et est enterrée à Paris, près de Clovis. L'Eglise l'a sanctifiée.


    En bas, Clotilde en prière dans la basilique, devant le tombeau de saint Martin
    [extrait des "Grandes Chroniques de France de Charles V" et tableau de Carle Van Loo, présenté en début de page + variante]
    prière de Clotilde à Martin pour apaiser les querelles de ses enfants [reprise du dossier de la BD de Secher / Olivier / Tirado, 2019]
    En haut, Clotilde au jardin du Luxembourg à Paris, statue de 1847 de Jean Baptiste Jules Klagmann

    Dans sa thèse [page 180], Luce Pietri montre que Clotilde intervient dans la vie de la cité tourangelle : "Depuis son veuvage, Clotilde résidait dans les états de son fils aîné, à Tours, où elle se consacrait à la prière et aux oeuvres charitables. Malgré cette pieuse retraite, la reine-mère conservait une certaine influence : elle en usa pour intervenir peut-être encore dans les affaires politiques du regnum Francorum et certainement dans la vie de la civitas Turonorum qui constituait en sa faveur une sorte de douaire princier. A la mort de l'évêque Licinius, Clotilde disposa une première fois du siège épiscopal : au mépris de toute la législation canonique dont elle violait plusieurs articles, la souveraine imposa deux de ses protégés, deux évêques chassés de Burgondie, Theodorus et Proculus, auxquels elle donna conjointement le gouvernement de l'Eglise de Tours. Après leur décès, Clotilde récidiva en faisant choix d'un autre personnage, venu lui aussi du royaume burgonde, Dinifius. Parce qu'elle n'avait plus d'autres protégés à placer ou parce qu'avec l'âge elle se détachait plus complètement des affaires de ce monde, la reine laissa à Clodomir, lorsque disparut l'évêque Difinius, le soin de pourvoir à la vacance du siège : par ordre du roi — jusso régis — Ommatius fut désigné pour lui succéder."

     
    A droite, vitrail de l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours [atelier Van-Guy de Touraine 2005, photo Daniel Michenaud, lien)

    Grégoire de Tours insiste surtout sur la piété de Clotilde et ses largesses pour les monastères et églises de Touraine. Guy-Marie Oury dans son tome 2 de "La Touraine au fil des siècles" (CLD 1977) : "On regrette que Grégoire de Tours n'ait pas fourni de détails concrets sur sa vie tourangelle, car la reine fut de tous les petits événements de l'Eglise de Tours, aidant à l'évangélisation des campagnes qui se poursuivait lentement, fournissant les ressources nécessaires à l'érection de nouvelles paroisses dans le diocèse, conversant avec les chefs des monastères ou les vierges consacrées de la ville, participant aux célébrations liturgiques et à la liturgie stationnale organisée minutieusement par saint Perpet quelques années avant son arrivée. Elle connut certainement sainte Monégonde (décédée en 570) puisque c'est pour les campagnes de celle-ci qu'elle édifia le monastère de Saint-Pierre le Puellier ; elle connut sans doute saint Leubais, le successeur de saint Ours, d'autres encore... Elle fit nommer trois évêques burgondes ; mais son influence joua également en faveur de leurs successeurs : Ommatius, membre d'une grande famille sénatoriale d'Auvergne, Léon, abbé de Saint Martin et habile charpentier, issu de milieu plus modestes ; Francilion, un patricien du Poitou ; Injuriosus enfin dont les parents étaient de pauvres plébéiens de Tours. "


    Les dernières heures de Clotilde à Tours, d'après "Sainte Clotilde reine des Francs", texte de Reynald Secher
    et Jacques Olivier, dessins d'Alfonso Tirado (RSE Nuntiavit 2019)

    Sancta Clotildis dans
    l'actuelle basilique

    >>>En page voisine, on pourra lire le chapitre titré "493-541 Clotilde réussit là où Victorina avait échoué". Extraits :

    Clotilde plus importante que Clovis ! Quoique future sainte et adulée comme telle, Clotilde, grande inspiratrice de son royal mari, n'était pas une tendre, comme le raconte Olivier Cabanel, sur cette page d'Agoravox : "Au décès de Clovis, Clotilde se retira à Tours, et pour mieux assoir le domaine Franc, envoya ses fils combattre Gondebaud, le Burgonde roi de Vienne... elle n’avait pas oublié les crimes que ce dernier avait commis en tuant Chilpéric, son père." L’esprit de vengeance qui animait Clotilde continua en effet après la mort de son époux, et s’exerça même après la mort de Gondebaud, en 516, contre les fils de celui-ci, Sigismond et Gondemar
    [ou Godomar III]. Et c’est en réalité à Vézeronce, un petit village du Nord-Isère, que la bataille eut lieu, entre Francs et Burgondes, un certain 25 juin 524, bataille finalement emportée par les fils de Clotilde, dont Clodomir, même si celui-ci y trouva la mort, permettant ainsi, 10 ans plus tard, la réalité du royaume de France..." Olivier Cabanel conclut : "C’est bien à Clotilde, animée par sa tenace vengeance, que la France a pris le contour que l’on connaît, pas si éloigné de celui d’aujourd’hui, grâce à la victoire de ses fils sur ceux de Gondebaud.". Donc, si Clovis est "un roi des Francs surévalué", comme l'écrit Jean Boutier dans un article de Libération en 2011, Clotilde est une reine qui mérite d'être réévaluée.


    Clotilde, reine des Francs, en l'exercice du pouvoir, avec son époux Clovis [tableau de Jean-Antoine Gros (1771-1835)], puis ses fils.
    Sur ces trois images, Clotilde dirige les opérations, manipulant mari puis enfants (au centre le partage du royaume entre ses fils).
    [Wikipédia, Grandes chroniques de saint Denis, Bibliothèque de Toulouse, et illustration de 1889]


    Clotaire Ier, fils de Clovis et Clotilde, exempte Tours de l'impôt. Pour bien fonctionner, l'état mérovingien a bien sûr besoin de percevoir l'impôt. Clotaire Ier ordonna à ses officiers de "dresser des rôles de contributions" dans tous le pays. Les habitants de Tours obtinrent d'en être exemptés et le roi fit brûler ces rôles en sa présence [LTh&m 1855].



  21. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins


    Monégonde la guérisseuse. Née à Chartres, mariée et mère de deux filles décédées prématurément, Monégonde se réfugie dans la prière et le jeune. Se découvrant des dons de guérisseuse, elle abandonne sa maison, son mari et sa famille pour se rendre à Tours, auprès du tombeau de saint Martin, à l'appel de l'évêque Euphrone, vers 561. Sur son chemin, à Esvres / Evena, elle rencontre saint Médard et guérit une jeune fille. A Tours les guérisons se succédant, elle crée une fondation pour accueillir les malades et décède probablement avant 573. Sa fondation et son culte perdurent jusqu'au XIème siècle. Sa page Wikipédia résume l'analyse qu'a fait Luce Pietri de ses dons de guérisseuse. Autre lien. Comme pour Martin, les guérisons sont souvent assimilées à des miracles. A gauche, vitrail de l'église Sainte Monégonde d'Orphin (Yvelines) (atelier Lorin)]. Puis vitrail de la basilique Sainte Clotilde de Paris (à côté du vitrail de Saint Médard) (photo Robert Harding). Ensuite statuette de 1602 de l'église de Rosière la Petite dans la commune de Rosières en Belgique.

    Au début du VIème siècle, Tours et Poitiers sont les villes saintes des Francs, sous le patronage de Martin et Hilaire. Dans son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig insiste sur l'importance de Rémi, l'évêque de Reims, et de ses liens avec Perpet, avec en conséquence la désignation de Tours comme ville sainte des Francs, sans oublier Poitiers où Martin fut ermite : "Serait-ce téméraire de prétendre que Clovis connut par saint Rémi la puissance miraculeuse de saint Martin ? C'est au tombeau de saint Martin, à ce qu'il semble, que le roi des Francs manifesta publiquement l'intention de se convertir, en 498, lors d'une première guerre contre les Visigoths. Le Mérovingien obtint sa victoire décisive en 507 sous le signe de saint Martin et de saint Hilaire. Les deux grands évêques de la Gaule, liés durant leur vie par une amitié sincère, maîtres et précepteurs de l'épiscopat gallo-romain, devinrent les patrons du royaume des Francs. Ensemble, ils sont invoqués par les petits-fils de Clovis dans le traité de partage de 567 et par la reine Radegonde dans son testament. Ils gardaient des portes de Reims; ils représentaient les confesseurs dans la cathédrale de Nantes construite vers 567 par l'évêque Félix. Venance Fortunat et saint Nizier de Trêves les citent ensemble. A Mayence, la cathédrale restaurée au second tiers du VIème siècle fut consacrée à saint Martin, la basilique cimétériale à saint Hilaire. En 591, saint Yrieix de Limoges institua les deux saints évêques ses héritiers. Les témoignages cités permettent de dater du VIème siècle le culte jumelé de l'évêque-docteur et de l'évêque-ascète."

    Radegonde , née vers 520, fille de Berthaire, roi de Thuringe (lieu d'origine des Turons...), devint la quatrième épouse du roi Clotaire Ier, mariée en 539, à 19 ans. Clotilde, installée à Tours, vécut encore 7 ans après ce mariage de son fils. En 552, après un pèlerinage à Tours sur le tombeau de saint Martin, considérant son époux comme un meurtrier, Radegonde fonde l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers et s'y retire en tant qu'abbesse. Venance Fortunat, futur évêque de Poitiers, la soutint et devint son biographe. A la mort de Clotaire, elle usa de sa réputation et de son autorité pour établir la paix entre ses fils. Elle eut ensuite une grande influence sur les grands de son époque, notamment Sigebert Ier, fils et successeur de Clotaire. Elle est décédée en 587 à 67 ans environ.

      
    Radegonde reine des Francs, sa rencontre avec Clotaire Ier, son repas de noces puis entrant dans les ordres, accompagnée du peuple.
    ["Scènes de la vie de sainte Radegonde ", XIème siècle, Bibliothèque municipale de Poitiers, page Wikipédia]

      
    Vitraux de l'actuelle basilique Saint Martin à Tours (atelier Lobin de Tours et atelier Lorin de Chartres), Radegonde déposant
    sa couronne de reine sur le tombeau de Martin. A droite vitrail de l'église Sainte Radegonde de Poitiers

     
    Sainte Radegonde en Touraine. A Tours, en rive droite de la Loire du côté de Marmoutier, existe une église semi-troglodytique à son nom,
    bâtie au XIIème siècle, agrandie au XVIème et restaurée au XIXème. Saint Martin aurait vécu et officié dans la partie troglodytique [photo de gauche, lien].
    La commune de Sainte Radegonde, sur laquelle se trouvait cette église et l'abbaye de Marmoutier, a été rattachée à Tours en 1964.
    Près de Chinon, une chapelle troglodytique, restaurée à la fin du XIXème, classée monument historique en 1967, lui est dédiée [à droite photo Wikipédia]

    L'apogée du culte de Martin. Eugen Ewig, suite : "Au cours du VIème siècle,. Poitiers dut toutefois céder le pas. à Tours. [...] Ni saint Rémi, ni saint Médard, ni saint Marcel ou saint Maurice n'égalèrent la gloire de saint Martin, qui resta jusqu'à Dagobert Ier le patron principal des Mérovingiens. C'est alors seulement qu'émergea un rival autrement puissant : le martyr parisien saint Denis, patron de la lignée royale neustro-burgonde, qui depuis 680 devait régner nominalement sur le royaume entier. [...] De nos sources se dégage l'impression que le culte de saint Martin atteignit son apogée dans la seconde moitié du VIème siècle. Certains renseignements sur les évêques nous permettent d'étendre cette limite encore au premier tiers du VIIème siècle."

    Brunehaut, autre reine mérovingienne adepte du culte de Martin. Pour ne s'en tenir qu'aux reines franques ayant soutenu le culte de Martin, après, dans la première génération, Clotilde d'origine burgonde, après, dans la seconde, Radegonde venant du royaume de Thuringe en Allemagne, voici, dans la troisième, Brunehaut / Brunehilde (547-613) d'origine wisigothe espagnole, ayant abjuré l'arianisme en 566. La même année, elle épouse Sigebert Ier (535-565), petit-fils de Clovis. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig la présente ainsi : " Parmi les fervents du culte, nous comptons la reine Brunehaut. Les églises favorisées par elle à l'abbaye d'Autun et Lyon (Ainay) adoptèrent le vocable de saint Martin. A Trêves, nous constatons un fait analogue. La basilique Sainte-Croix construite par le sénateur Tétradius lors d'un miracle de saint Martin dans la métropole mosellane, fut transformée en abbatiale martinienne par l'évêque Magnéric, le parrain de l'aîné des petits-fils de Brunehaut.". A cause de sa belle-soeur Frédégonde, Brunehaut, aussi nommée Brunehilde, eut une vie très mouvementée, l'amenant à épouser Mérovée, un arrière petit-fils de Clovis et un de ses neveux.


    En épousant sa tante Brunehaut, Mérovée provoque la colère de sa belle-mère Frédégonde, amenant son père à l'enfermer.
    puis à le tonsurer et ordonner prêtre à Metz. Mérovée s'évade et se réfugie dans la basilique Saint-Martin de Tours.
    Son père assiège la ville, il s'échappe de nouveau, mais est trahi et assassiné par un de ses familiers à Thérouanne, en 577.
    Un an plus tôt, avant son mariage fatal, à la tête d'une armée chargée d'envahir le Poitou, il s'était arrête à Tours qu'il avait dévasté.
    [dans la série "Les reines tragiques", "Frédégonde la sanguinaire" texte de Virginie Greiner,
    dessin de Alessia de Vincenzi, Delcourt 2016] + deux planches : 1 2

    La fin de Brunehaut fut tragique et atroce. En 613, âgée de 66 ans, alors qu'elle est régente du royaume d'Austrasie et fait face à une rébellion, elle est est livrée à Clotaire II, roi de Neustrie. Il la fait Brunehaut durant trois jours. Finalement, elle est attachée par les cheveux, un bras et une jambe à la queue d’un cheval indompté. Son corps brisé est ensuite brûlé. Ses restes sont apportés et enterrés à l’abbaye Saint-Martin d'Autun qu’elle avait fondée. Sur sa page Wikipédia, elle est considérée comme "une personnalité maltraitée par l’historiographie traditionnelle" : "Dans un monde où s’imposait la coutume des Francs, Brunehaut a constamment cherché à préserver les restes d’une conception romaine de l’Etat et de la justice. [...] Abhorrée par certains chroniqueurs, elle est décrite comme très autoritaire, énergique, altière, souvent rusée, belliqueuse, manipulatrice. [...] Elle était pourtant très cultivée, fait plutôt rare pour l’époque même parmi les rois et la noblesse, et avait une très haute conscience de sa qualité de reine, fille de roi. Elle eut des partisans parmi la noblesse franque austrasienne et bourguignonne."

       
    A gauche, Brunehaut, deux illustrations de fin du XIXème siècle.
    Au centre, une des nombreuses illustrations du supplice de Brunehaut, ici par Alphonse de Neuville (1835-1885).
    A droite la "dame de Grez-Doiceau" (Brabant wallon, milieu du VIème siècle), avec les bijoux retrouvés dans sa tombe,
    illustrant la page titrée "Les Mérovingiens, une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit".


       
    Venance Fortunat le poète-évêque de Poitiers, de Brunehaut à Radegonde. Né vers 530 près de Trévise, en Italie, Venantius Honorius Clementianus Fortunatus étudie les arts littéraires à Ravenne. En 565, il vient à Tours visiter le tombeau de Saint Martin auquel il attribue sa guérison d'une maladie des yeux (ophtalmie). Devenu proche de la reine Brunehaut et célèbre par ses poèmes, il évolue dans la haute société mérovingienne, jusqu'à s'attacher à la reine Radegonde, ce qui l'amène à se fixer à Poitiers, où il devient évêque en 600 jusqu'à son décès en 609. Ami de Grégoire de Tours, il a écrit un poème en quatre chants sur la vie de saint Martin. Ci-dessus, à gauche une miniature du livre "Vie de Sainte Radegonde par Venance Fortunat" vers 1100 [Bibliothèque municipale de Poitiers]. Puis un vitrail de l'église de Sainte Radegonde des Noyers en Vendée. + son livre "La vie de saint Martin" sur le site remacle. + document de Bruno Judic "L’itinéraire martinien de Venance Fortunat" (2013). + article de Marc Reydellet "Tours et Poitiers : les relations entre Grégoire de Tours et Fortunat.

    Venance récitant ses poèmes à Radegonde par Lawrence Alma-Tadema (1836-1912) [musée de Dordrechts aux Pays-Bas, Wikipédia].



  22. Grégoire de Tours, le culte de Martin et sa virtus

     
    Baud / Baldus, Euphrone / Euphronius et Grégoire / Gregorius les 16ème, 18ème et 19ème évêques de Tours
    [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]
    A droite Grégoire sur le chevet de la cathédrale Saint Gatien de Tours, reconnaissable aux symboles
    de la plume d'oie et du livre ["Tours secret" 2015 Hervé Cannet, photo Gérard Proust]

    Avec sa basilique, Perpet a donné un élan au culte de Martin. Grégoire de Tours (538-594), l'historien des Francs, l'a relancé, comme le montre Bruno Judic dans un article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles". Extraits, après que l'auteur ait présenté les écrits de Sulpice Sévère, sur lequel s'appuie Grégoire : "L’épiscopat de Grégoire, évêque de Tours de 573 à 594, marque une étape essentielle dans l’essor du culte martinien. Grégoire était né en 538 en Auvergne et avait une grande dévotion pour saint Julien de Brioude. Mais il était apparenté aussi à l’évêque de Tours Euphronius auquel il succéda. L’oeuvre de Grégoire est considérable. Il est certes bien connu pour son “Histoire des Francs” ou plutôt “Dix livres d’Histoires” selon le titre d’origine. Grâce à Grégoire nous avons la relation du passage de Clovis à Tours, en 507, avant et après la bataille de Vouillé contre les Wisigoths d’Alaric II. Avant, Clovis fit respecter les biens de saint Martin par l’armée franque. Après la bataille qui fut une victoire des Francs, Clovis célébra une sorte de triomphe à Tours, en allant de la basilique saint Martin jusqu’à la cathédrale de la cité. La victoire est interprétée par Grégoire comme une intervention miraculeuse de saint Martin au profit du roi des Francs. Est-ce une invention de Grégoire ? Peut-être cette relation entre saint Martin et les Francs était-elle déjà en germe au temps de Clovis comme le laisserait entendre la Vita Genovevae. C’est aussi Grégoire qui nous apprend la présence de Clotilde à Tours après la mort de Clovis en 511."


    Eglise Saint Salomon et Saint Grégoire à Pithiviers. L'évêque Grégoire prêche.

    Grégoire transforme Martin en super-héros. Outre sa volumineuse Historia Francorum, Grégoire a publié quatre livres sur les miracles de Martin. Charles Lelong en son ouvrage de 2000 "Martin de Tours, vie et gloire posthume" : "Comme Perpetuus et Paulin de Périgueux, il le présente comme un grand thaumaturge dont la vertu est toujours agissante : "Personne ne peut douter de sa puissance passée en contemplant les bienfaits qu'il accorde aujourd'hui. Il se manifeste encore de notre temps. Les boiteux se redressent, les aveugles recouvrent la vue, les démons s'enfuient et tous les autres maux sont guéris". Il rappelle aussi, avec encore plus de force, que saint Martin fut un apôtre "se levant comme un soleil nouveau destiné par la miséricorde divine au salut des Gaules, et même comme le plus grand des saints, "patron spécial du monde entier". Cependant, il met l'accent sur des traits nouveaux : le saint de Sulpice Sévère, toujours prêt à pardonner les offenses, se métamorphose en vengeur implacable, protecteur de la cité dont il reste l'évêque par excellence, et providence du royaume : à deux reprises, c'est son intervention qui met fin aux guerres "civiles" en 534 et en 574. De telle sorte que Tours prend figure non seulement d'une sorte de Lourdes mérovingienne mais de capitale religieuse."

     
    Couillard - Tanter 1986 + article de Elisabeth Lorans "Les édifice chrétiens de Grégoire de Tours" [Ta&m 2007].

    Les écrits de Grégoire (y compris ceux sur Martin) sont disponibles en leur intégralité sur cette page du site remacle.

      
    A gauche, un vitrail regroupant Grégoire, Martin et Clotilde dans l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours [atelier Van-Guy de Touraine 2005, photo Daniel Michenaud, lien) Au centre, Grégoire de Tours, gravure de François Dequevauviller (1745-1817) colorisée d’après Louis Boulanger (1806-1867). A droite, Grégoire tenant entre ses mains le tombeau de Martin [crayonné de vitrail, aux côtés de St Seine, atelier Dagrand, Bordeaux, lien]

    Bruno Judic poursuit : " Grégoire eut un rôle important auprès de certains rois francs, en particulier auprès de Sigebert, roi d’Austrasie de 561 à 575 (part du royaume franc dans laquelle se trouvait Tours), de son frère Gontran, roi de Bourgogne de 561 à 592, de Brunehaut épouse de Sigebert et de Childebert II, fils de Sigebert et de Brunehaut, roi d’Austrasie (575-596) et de Bourgogne (592-596). Grégoire fut en mesure d’étendre le culte de saint Martin, de favoriser le pèlerinage à Tours et d’encourager la diffusion du patronage martinien dans tout le monde franc et au-delà. De fait, les Dix livres d’Histoires contiennent de nombreuses références à saint Martin et à sa puissance miraculeuse. Mais Grégoire rédigea aussi quatre livres de miracles de saint Martin (De virtutibus sancti Martini). C’est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion. Dans ces quatre livres, Grégoire a recueilli les témoignages de 267 cas de miracles ou de dévotions accomplis sur la tombe de saint Martin." Grégoire poursuit donc la liste des miracles autour du tombeau entamée par Perpet. C'est ainsi que Cararic, roi des Suèves en Galice, de 550 à 558, abjure l'arianisme lorsque son fils est guéri d'une maladie par l'intercession de Martin.


    Couillard - Tanter 1986 + les deux planches sur Grégoire : 1 2. A droite statue de Jean Marcellin, vers 1852, au Louvre [Wikipédia].
    + deux pages d'un hommage d'Evelyne Bellanger titré "Grégoire de Tours, père de l'histoire de France",
    dans "Le magazine de la Touraine" n°59 d'octobre 1994 : 1 2 (pour le quatorzième centenaire de son décès, 594-1994)


    A gauche, Grégoire de Tours dans le sacramentaire de Marmoutier à l'usage d'Autun, vers 850 [bibliothèque d'Autun, Wikipédia].
    + étude de Cécile Voyer , en 2013, sur ce sacramentaire.
    Grégoire raconte... ["Histoire de la Bretagne" tome 1, textes Reynald Secher, dessins René le Honzec, 1991] + la planche

    Jacques Fontaine, en préface de la thèse de Luce Pietri, souligne le rôle politique important tenu par Grégoire : "Les monarques francs comblent de biens l'Eglise de Tours, mais ils lui imposent souvent une lourde tutelle ; ils sont à la dévotion de saint Martin, mais veulent que les évêques tourangeaux soient à la leur, et ils entendent bien être les seuls à tirer un bénéfice politique du prestige spirituel du saint et de sa tombe. Il faut la forte personnalité, mais aussi le prestige social, de Grégoire, pour voir s'achever cette double exaltation du culte et de la cité à quoi la personne de Martin et la plume de Sulpice avaient donné le premier essor. Grégoire est un pasteur qui tient tête aux exigences et aux menaces des princes, et qui sait affermir l'autorité plus qu'épiscopale des successeurs de saint Martin. La cité martinienne achève alors de remodeler son urbanisme autour de la basilique, bien distincte de la cathédrale, les rythmes de sa vie sociale, les fonctions mêmes d'un chef-lieu de civitas devenu une ville sainte."

    Puis : "A contre-courant d'une histoire pleine de bruit et de fureur, l'Eglise de Tours se met, grâce au développement de ce culte, au service de misères humaines le plus souvent abandonnées par un pouvoir politique incohérent et brutal. Ce nouvel ordre martinien de la cité s'affirme d'autant plus vigoureusement que le recours à l'intercession spirituelle du saint s'y associe à l'exercice des responsabilités de toute sorte que la carence des pouvoirs civils oblige souvent les évêques du VIe siècle à prendre en toutes sortes de domaines. La figure de Grégoire de Tours en reçoit ici une stature historique qui égale et dépasse celle de l'écrivain : écrivain toujours engagé, mais d'abord homme d'action qui a réalisé plus encore qu'il n'a dit et dicté.". Sur l'action natoinale et locale de Grégoire, on pourra consulter l'article de Catherine Réault-Crosnier, en 2012. + les actes du colloque de 1994 "Grégoire de Tours et l'espace gaulois", avec notamment l'article de Henri Galinié "Tours, des archives du sol".

    Et, en introduction de ce coloque, Luce Pietri concluait de façon assez grandiloquente : "Dans ce territoire gaulois qui est au cœur du mystère de l'histoire providentielle, Tours n'est pas seulement la ville dont Grégoire est l'évêque et l'historiographe. Ainsi que le notait déjà Michelet, elle apparaît dans le récit de Grégoire comme l'équivalent chrétien dans la Gaule du VIe siècle " de ce que Delphes était pour la Grèce antique " : la cité où se révèlent les décisions de la providence divine. Elle est celle où, dans la basilique Saint-Martin, a été promise à Clovis la domination de la Gaule ; celle où, à l'époque de ses descendants qui s'entre-déchirent, peut encore se réaliser la concordia, gage de l'alliance nouvelle : ainsi en 574, le jour même où Chilpéric, Sigebert et Gontran font la paix en renonçant à s'affronter, trois paralytiques envoyés à la basilique martinienne y ont été redressés. Ainsi à Tours, Dieu, par l'intermédiaire de Martin, révèle le sens des événements, dont la Gaule est le théâtre et l'enjeu, pour le salut de l'univers tout entier."

    Cela nous ramène à la conclusion de Jacques Fontaine : "Grégoire de Tours n'a pas seulement poursuivi et épanoui la tradition d'une littérature martinienne à laquelle sont attachés aussi les noms de l'évêque tourangeau Perpetuus et de Venance Fortunat, attiré de Ravenne en Gaule par sa vénération pour saint Martin. Grégoire a, d'une certaine manière, porté à son achèvement ce qu'avaient commencé l'Aquitain Sulpice Sévère et bien des chrétiens contemporains de Martin : cette «prise en charge» — Gallia Martinum sumpsit — qui, en deux siècles, a fait de Martin l'un des saints les plus populaires de l'Occident; et de Tours, un des hauts lieux où liturgies et pèlerinages attiraient les foules de croyants, des princes aux misérables."


    Les pèlerinages de saint Martin au VIème siècle (à l'époque de Grégoire) et en 1985 ["Vie et culte de Saint Martin", C. Lelong 1990]. Charles Lelong en son livre de 2000 : "Il s'agit d'un phénomène avant tout régional et, pour une part importante, diocésain : 27% de pèlerins sont de Touraine, 12% viennent des pays de l'étranger, Espagne, Italie ou même de l'Orient. A gauche poteau cornier sculpté du XVème siècle, 26 rue de la Monnaie à Tours, représentant un pélerin [Livre catalogue 2016]. A droite image de la page du site Rome chrétienne sur les pélerins.

    La virtus des reliques de Martin multiplie les miracles. Dans le sillage de Sulpice Sévère et de Perpet, Grégoire de Tours a amplifié de façon impressionnante les miracles de Martin et des restes de son cadavre, comme le montre Eugen Ewig en son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961) : "C'est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion. Dans ces quatre livres, Grégoire a recueilli les témoignages de 267 cas de miracles ou de dévotions accomplis sur la tombe de Saint Martin. Chaque cas a donné lieu à la rédaction d'une sorte de "fiche" probablement par les clercs au service de la basilique : on a relevé ainsi les noms des personnages concernés, les origines géographiques et sociales, les motivations de la visite au sanctuaire. [...] La dévotion conduisait aussi à emporter des reliques du saint : un tissu posé sur la tombe, de la poussière, mais surtout de l'huile contenue dans des ampoules, de petites fioles, qu'on déposait auprès du tombeau pour que le liquide se charge de la "virtus" du saint et qu'on emportait ensuite comme relique.". Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) y voit "la possibilité de disposer d'une quantité infinie de ces reliques et, par là, une plus grande facilité pour multiplier les églises dédiées à saint Martin", avec " un pullulement progressif tout à fait exceptionnel dès le cours du VIème siècle". La virtus / vertu du saint reste aussi vivante, au delà de sa mort, pour attribuer les victoires militaires. C'est Paulin de Périgueux, probablement sous l'influence de Perpet, qui a inauguré ce nouveau genre de miracle par la sortie victorieuse d'Egidius à Arles face aux Wisigoths en 461 ou 462. Grégoire lui donna un plus grand prestiqe avec la victoire de Clovis à Vouillé. Charles Martel suivra, et de nombreuses têtes couronnées, notamment Louis XI, si désireux de bénéficier de la virtus. Jusqu'à Foch pour certains...

    Grégoire, un anti-modèle pour les historiens d'aujourd'hui. Comme sur cette page du site de Catherine Réault-Crosnier, Grégoire de Tours a souvent été considéré comme "Le père de l'histoire de France", alors qu'il n'est que celui qui a écrit l'Histoire des Francs du début de ce royaume. Cette grande oeuvre fut toutefois poursuivie au-delà de sa mort par la Chronique de Frédégaire jusque vers 800 et constitue un pan essentiel de notre histoire. S'il fut souvent considéré comme un modèle, notamment dans LTa&m 1845 par Stanislas Bélanger, 1845, d'où sont extraites les deux premières illustrations ci-dessous, cette appréciation est désormais soumise à une forte critique, notamment en cette phrase de sa page Wikipédia : "Hagiographe crédule, il n'hésite pas à colporter des légendes chrétiennes, en amalgamant des récits d'origines, de dates et de valeurs différentes, si bien que son Histoire des Francs est « objectivement fausse »". Derrière ce qui ressemble à des éloges, pour l'époque, Luce Pietri, en son article de 1994 "Grégoire de Tours et la géographie du sacré" est finalement la plus accablante par cette dernière phrase : "Avec ces ouvrages, Grégoire donne de l'essor, dans la littérature de la sainteté, à un genre particulier, 1'hagiographie."


    Avec Grégoire, quoiqu'en disent l'association de ces deux premières illustrations [LTa&m 1845], on est loin d'une "Histoire s'appuyant sur la Vérité" ! Même s'il en ressort de nombreux et précieux éléments de vérité qu'on ne connaîtrait pas sans lui... L'illustration de gauche est inspirée par celle de droite, gravure d'André Thevet dans "Portraits et vies des hommes illustres", 1584 [Gallica]. + deux gravures LTh&m 1855 : 1 2.

    Paulin de Nole, Venance Fortunat, Paulin de Périgueux, Grégoire de Tours : chacun son style. Dans le Livre catalogue 2016, Sylvie Labarre analyse finement l'évolution des écrits sur la vie de Martin en un article titré "De la Vita sancti Martini (396) au Mystère de Saint Martin (1496) : onze siècles d'écriture et de réécriture à la gloire de l'évêque de Tours", résumant "un immense travail de réécriture entrepris à travers les siècles par des écrivains soucieux de célébrer la sainteté et les miracles de l'évêque de Tours et d'édifier leurs lecteurs par l'exposé d'une vie exemplaire". Elle estime que le premier d'entre eux, Sulpice Sévère, "écrit une prose capable de séduire les lettrés aussi bien chrétiens que païens et son souci est d'abord de persuader les incrédules". Voici l'extrait des Vème et VIème siècle traitant les écrits de Paulin de Nole, Venance Fortunat, Paulin de Périgueux, Grégoire de Tours. Après des réécritures en vers ou en prose du VIIème au XIIème siècle, "c'est avec des oeuvres écrites en français que Martin entre véritablement dans l'univers culturel médiéval et que sa geste se renouvelle". Martin peut ainsi devenir petit-fils d'un roi de Hongrie, chevalier adoubé par l'empereur Constance II, combattant les Sarrazins... A éviter !

    Les silences de Grégoire. Dans sa volonté d'exalter une foi chrétienne pas toujours glorieuse, Grégoire tantôt condamne les mauvais comportements, tantôt élude discrètement les sujets gênants. Voici un exemple présenté par Luce Pietri (sa thèse, page 128) : "C'est au cours des dernières opérations que le Wisigoth Euric [fils de Théodoric] mena dans ce secteur que la ville de Tours tomba entre ses mains. Aucune chronique n'a conservé la date précise de cet épisode, sur lequel Grégoire lui-même fait le silence : manquant d'information ou plutôt désireux de faire l'oubli sur un événement qui navrait son coeur, l'historien n'avoue la présence de l'occupant wisigoth à Tours que, lorsque, plusieurs années après la chute de la ville, la résistance opposée par les évêques tourangeaux lui offre l'occasion d'un récit plus glorieux pour sa cité." Si rares sont les Tourangeaux qui aujourd'hui savent que leur ville a été occupée pendant plus de vingt ans (de façon non continue) par les Goths de l'ouest, c'est de la faute à Grégoire... Ou plutôt parce qu'il fut le seul historien de cette époque pauvre en écrits.


    Nicolas Jarry et Thierry Jigourel au scénario et Erwan Seure - Le Bihan au dessin présentent un Grégoire proche de Martin, voyageant sur un âne.
    ["Breizh Histoire de la Bretagne", tome 2 "Une nouvelle terre", éditions Soleil 2017] + trois planches : 1 2 3.



  23. Des Mérovingiens aux Carolingiens, de la cape aux chapelles

    Aux VIIème et VIIIème siècles, des évêques soumis à la volonté des rois. Charles Lelong : "les déficiences ne sont pas moins manifestes, qui sont d'ailleurs communes à toute la Gaule", notamment un illettrisme très généralisé. Aux VIIème et VIIIème siècle, il y aura stagnation et dégradation plus qu'évolution et il faudra l'arrivée d'Alcuin (voir ci-après) pour qu'un nouvel élan soit donné, au début du IXème siècle. C'est sur ce constat que finit l'étude de Charles Lelong sur "Les aspects du christianisme mérovingien en Touraine" : "Les souverains mérovingiens, pour asservir l'Eglise et s'emparer de ses biens, nomment de plus en plus souvent pour évêques et abbés des laïcs sans autre qualification que leur dévouement au souverain. Déjà sous le règne de Chilpéric, bien peu de clercs parvinrent à l'épiscopat. Bientôt Tours aura pour évêque Sigélaïcus (619-620), parent de Dagobert : il était comte de Bourges, marié et père d'un enfant, Sigiran, dont il fit son archidiacre. A la tête de la vénérable abbaye de Saint-Martin, on trouvera un Teusinde, en outre abbé de Saint Wandrille, qui dissipa en quatre ans les biens de ce couvent... La dégradation du recrutement entraîna un affaissement des institutions et l'avilissement de la foi. Le temps de Charlemagne sera long à venir."

    "Le Magazine de la Touraine" n°60 d'octobre 1996 a publié un dossier de 11 pages "Pélerinages à Saint-Martin", reprenant des textes et illustrations légendées (dont celle reproduites ci-dessous au centre et autres) de l'ouvrage "Saint Martin de Tours" des chanoines Bataille et Vaucelle paru en 1925. En voici le début d'introduction : "Lorsqu'en 371 les Tourangeaux s'en allèrent quérir en Poitou saint Martin pour en faire leur évêque, ils ne se doutaient pas qu'ils étaient en train d'assurer à leur ville une renommée de "seconde Rome". Autour du tombeau de "l'homme au manteau partagé", les pèlerins ne cesseront d'affluer. Tours deviendra l'un des phares du monde chrétien. En 938, le pape Léon VII attestait ainsi qu'aucun lieu de pèlerinage, à l'exception de Saint Pierre de Rome, n'attirait alors :
    Ce magazine paraissait juste après la venue à Tours en septembre 1996 du pape Jean-Paul II en 1996, comme l'avaient fait auparavant, dans la basilique précédente d'Hervé, cinq autres papes. Il ouvrait "l'année martinienne" commémorant le seizième centenaire de la mort du thaumaturge.

    Stanislas Bellanger, en son ouvrage LTa&m 1845, à propos de la basilique de Perpet : "Un des premiers privilèges dont l'ait dotée nos souverains, fut le droit d'asile. Quiconque en avait franchi le seuil était à l'abri de toute poursuite. Les princes et les grands y eurent souvent recours. Willacaire, duc d'Aquitaine, Gontran-Boson, Mérovée, fils du roi Chilpéric, et beaucoup d'autres, y trouvèrent successivement un refuge, que la superstition, encore plus que la piété, empêcha de violer.". Au-delà, Mark Mersiowsky, dans un article de 2004 titré "saint Martin de Tours et les chancelleries carolingiennes", souligne que : "Sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux, la rédaction des actes par le destinataire était exceptionnelle. Ce fut cependant le cas pour une partie des diplômes de Louis le Pieux pour Saint-Martin. Des relations personnelles très étroites existaient alors entre cet établissement et la chancellerie impériale".

      

    Gravure de Karl Girardet [LTh&m 1855] et vitraux de l'actuelle basilique racontant des épisodes du temps de la basilique de Perpet [atelier Lobin de Tours, site "patrimoine-histoire", lien] + autre vitrail : en 559, Williachaire, un noble franc, se réfugia dans la basilique, Martin brisa ses liens.


    Trois vitraux de l'actuelle basilique correspondant à des évènements de la basilique de Perpet. 1) Ultrogothe est une reine franque, épouse de Childebert Ier (quatrième fils de Clovis), condamnée à l'exil en 558, après la mort de son mari. 2) Eloi (588-660), évêque de Noyon, fut ministre et proche conseiller du roi Dagobert Ier. 3) Baud, d'origine franque, fut le 16ème évêque de Tours de 546 à 552 et référendaire du roi Clotaire Ier, autre fils de Clovis (sa vie ici). [atelier Lobin de Tours, fin du XIXème siècle - page dédiée du site patrimoine-histoire]

    En 732, Charles Martel sauve la basilique de Perpet du pillage. La bataille de Poitiers s'est déroulée en plusieurs lieux jusqu'au sud de Tours et les Sarrasins ne seraient pas venus pour envahir le royaume franc mais pour piller la très riche abbaye Saint Martin de Tours et les églises environnantes. "C'est par le pillage de ce sanctuaire que le roi Abd el Rahman pense abattre le mieux la puissance de celui que, de son bord, on qualifie de consul, à la romain; et, de ce côté arabe, on reconnaît qu'aussitôt manifesté ce dessein, Charles Martel est entré en action pour y faire obstacle. Et du côté franc, c'est bien l'existence de ce même dessein, manifesté à partir de la mise à mal de Poitiers, qui est indiquée juste avant la décision de Charles Martel de passer à l'attaque." [Olivier Guillot, "Saint Martin apôtre des pauvres", Fayard 2008, lien]. Charles Martel, grand-père de Charlemagne, est un de ceux qui a relancé le culte de Martin, qui avait baissé au VIIème siècle. Il "diffuse le culte dans les territoires passés sous sa domination, tandis que les métropolitains de Germanie, archevêques de Mayence, font de l'évêque de Tours le patron de leur cathédrale" (Michel Laurencin dans les conférences martiniennes de 1996/1997). Charles Martel s'est-il cru inspiré par Martin dans son combat contre les Sarrasins ?


    Extrait de "Histoire de France en bandes dessinées", fascicule 3, texte de Jacques Bastian, dessin de Milo Manara, Larousse 1976
    + les trois planches racontant cette bataille : 1 2 3


    Ici la bataille de Poitiers s'appelle la bataille de Tours. [LTa&m 1845] + autre gravure [LTh&m 1855].

    Charles Martel dépouille le clergé tourangeau. Eugène Giraudet dans "L'histoire de la ville de Tours" (1873) : "Voulant récompenser les compagnons de sa gloire, Charles Martel dépouilla le clergé de ses terres ou bénéfices, pour les distribuer aux chefs de ses guerriers. Cette spoliation, que suivit bientôt la chûte des Mérovingiens (739), occasionna des désordres considérables dans l'église gallo-franque. L'Eglise de Tours eût, la première, la douleur de voir conférer les titres ecclésiastiques aux leudes de Charles, investis en même temps des propriétés attachées à ces dignités. Cette spoliation valut à Charles Martel une haine implacable de la part du clergé, qui le poursuivit de ses invectives, même après sa mort, survenue peu de temps après, en 741. Dès son avènement au trône, Pépin, comme tous les nouveaux chefs de dynastie, chercha à se concilier le clergé de Tours, en octroyant des chartres d'immunités ai Chapitre de St Gatien et aux moines de St Martin et de Marmoutier ; de plus il leur permit de résister aux prétentions époscopales, en leur restituant la plus grande partie des biens dont son père avait disposé en faveur des leudes.

    Sous la menace d'envahisseurs aquitains. "Le règne de Pépin ne fut qu'une suite de luttes, d'abord contre les Saxons, puis contre les Aquitains. Tours, placé sur les limites dui duché d'Aquitaine, eût à souffrir tous les ravages des armées franques et des tribus du midi ; cette guerre d'extermination dura huit années (700-708). Le comte de Poitou, allié de Vaïfre, duc d'Aquitaine, profita, en 765, de l'éloignement momentané de Pépin, et tenta une irruption sur le territoire de notre ville ; les hommes d'armes, vassaux de l'abbaye de saint Martin ayant à leur tête Wulfard, abbé, marchèrent à leur rencontre et, après un combat à outrance, parvinrent à repousser ces envahisseurs et les mettre en déroute."

    Pépin le Bref supplie saint Martin. "Pépin triomphait à peine de sa dernière expédition contre les Aquitains, lorsque se sentant en danger de mort, il envoya à Tours, supplier le grand saint Martin de le guérir, et peu après, se fit transporter à Périgueux jusqu'en cette ville, malgré son état de souffrance et offrit lui-même de magnifiques présents à l'abbaye, espérant par ces moyens donner plus de poids à ses oraisons. Mais le moment était arrivé ; il recouvra assez de force pour revenir à Paris où il trépassa, au mois d'octobre 768, après avoir partagé ses états entre ses deux fils, Charles et Carloman. La mort de ce dernier rendit Charles seul maître du pouvoir ; s'étant fait reconnaître par les seigneurs, il sut se les attacher à l'aide de promesses. brillantes"

    Les débuts de l'abbaye Saint Martin. Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", 1962, présente ainsi l'abbaye de Saint-Martin : "Ses origines restent enveloppées d'obscurité. Au temps de Grégoire de Tours, la basilique qui s'élève sur le tombeau du saint est desservie par une communauté de clercs dirigée par un abbé ; alentour ont surgi plusieurs petits monastères. Au début de l'ère carolingienne, Saint-Martin apparaît comme une grande communauté unifiée, obéissant à un seul chef.". Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (CLD 1962) : "Le statut du clergé de Saint-Martin à l'époque reste incertain. Ce n'est que vers 674 que la règle bénédictine fut adoptée, il est vrai avec de tels accommodements que Charlemagne les accusera de se dire tantôt moines et tantôt chanoines."L'enrichissement procuré par les pèlerinages donna de plus en plus d'importance à ces abbés et à ce qui est devenu l'abbaye de Saint Martin. Jusqu'en 898, on en connaît plus d'une vingtaine, dont Wikipédia dresse la liste.

    La relance carolingienne du culte de Martin. Avec Charles Martel et, en 732, la bataille de Poitiers / Tours, nous avons déjà évoqué l'attrait des souverains carolingiens pour Saint Martin. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig apporte des précisions : "Il semble que Pépin d'Herstal, en tant que duc des Austrasiens, propagea le culte de saint Géréon de Cologne, La situation changea, lorsque Pépin et son fils Grimoald mirent la main sur le trésor royal et sa précieuse relique, la chape de saint Martin. Deux fondations de Pépin d'Herstal semblent témoigner de l'adoption du culte martinien : Saint-Martin d'Utrecht et Saint-Martin de Cologne, C'est sans doute à cette époque que le nom de la relique martinienne passa à l'oratoire carolingien, la chapelle, et à ses desservants, les chapelains. Les premiers témoignages datent de l'époque de Charles Martel. Sous la direction de Fulrad, homme de confiance du roi Pépin le Bref, la chapelle devint l'institution -centrale la plus importante du royaume."

      
    A Aix la Chapelle, capitale de l'empire carolingien, la chapelle palatine avec au centre le trône de l'empereur [illustrations Wikipédia]

    De la cape de Martin aux Mérovingiens puis à la chapelle d'Aix. Cette appropriation de la cape / chape de Martin, le demi-manteau qu'il avait laissé au miséreux et qui aurait été récupéré (on se demande comment...), est antérieure à l'arrivée des Carolingiens. Dans le Livre Collectif 2019, Lucien-Jean Bord cite cette formule d'un "diplôme" de Thierry III, roi mérovingien, en 679 : "Ils devront prêter serment en notre oratoire, sur la cape du seigneur Martin où se déroulaient les autres serments". L'emploi de l'imparfait en fin de phrase montre que cette pratique était déjà ancienne". Olivier Guillot ("saint Martin apître des pauvres" 2008) explique : "Le procédé a été véritablement compris comme le moyen de faire prêter les serments à la cour en faisant craindre que Martin, en sa "vertu" ne punisse durement les parjures". Précieusement conservée, cette chape serait donc passée aux mains des Carolingiens. La page Wikipédia traitant le mot "Chapelle" apporte des précisions : "D'un point de vue hagiographique, la chape saint Martin ou capa sancto Martino désigne initialement la relique du manteau d'officier de Saint-Martin. Il a donné son nom au trésor des reliques rassemblées par le puissant abbé de Tours, sous l'autorité régalienne. La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle construite dans un lieu-dit de repos équipé de sources thermales, appelé pour cette raison Aquae ou Aix, a été surnommée à partir du diminutif latin capella, en référence à la petite fraction de reliques importée de la chape de saint Martin de Tours qui se trouvait sous l'oratoire de cet édifice. Il peut être supposé, que, grâce au rayonnement international d'Aix-la-Chapelle, le mot capella (puis « chapelle » en français) ait été utilisé, dès le IXème siècle, pour désigner d'autres édifices religieux et lieux de culte chrétien n'ayant pas les pleins droits paroissiaux, c'est-à-dire sans statut d'église officielle selon l'autorité épiscopale."

    Quant à l'origine de cette chape, il est très difficile de croire que ce soit le demi-manteau d'Amiens, Lucien-Jean Bord en convient. Il trouve très plausible que ce soit "un des pallium de soie délimitant les lieux jadis sanctifiés par Martin, telle la cella de Marmoutier ou la chambre de Candes où sont conservés les bois des lits du saint, reliques officialisées par Perpetuus, mais plus encore le voile recouvrant son tombeau". Ce voile aurait alors été gardé à Candes puis confié à Clovis ou un de ses successeurs. Il avait pour fonction de "garantir la circulation du pouvoir", tel un "passage de témoin".

    Reprenons le récit d'Eugen Ewig : "L'histoire du culte martinien aux VIIIème et IXème siècles reste encore à écrire. Mais il est certain que le culte de saint Martin se répandit fort vite dans la plupart des pays conquis ou reconquis par les Carolingiens ; en Gothie narbonnaise, aussi bien qu'en Rétie et dans les duchés de l'Allemagne du Sud, ensuite même en Saxe. La plupart des églises fiscales concédées vers 743 par Carloman à l'évêché nouvellement créé de Wurzbourg étaient dédiées à l'évêque de Tours. L'abbatiale de Tours reçut des donations importantes jusqu'en Alémanie et en Italie. Son école attira l'élite de l'Europe carolingienne. Les archevêques de Mayence, métropolitains de Germanie en tant que successeurs de saint Boniface, contribuèrent également à répandre la gloire du saint tourangeau, patron de leur cathédrale."


    La collégiale Saint Martin d'Angers est un bel exemple de la renaissance architecturale carolingienne.
    Liens : 1 (Wikipédia) 2 (Balades.Patrimoine) 3 (site officiel). "Dès le Ve siècle, un premier édifice est fondé sur le site. Il fut agrandi au VIe et VIIe siècles à l’époque mérovingienne. Le projet devient alors plus ambitieux que les précédents par la création d’un vaste transept dont chaque bras se prolonge par une abside ce qui apporte à l’ensemble une grande ampleur."



  24. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin, un scriptorium novateur


    Couillard - Tanter 1986

    Alcwinus dans l'actuelle basilique


    + vidéo Arte 25 février 2020 (7 mn) sur Alcuin, la tour Charlemagne et la basilique Saint Martin

    Alcuin, né en Angleterre vers 735, décédé à Tours en 804 était un poète, savant et théologien de langue latine. Il est devenu un des principaux amis et conseillers de Charlemagne, en quelque sorte son ministre de la Culture, dirigeant l'école palatine à Aix-la-Chapelle. En 796, il a 61 ans, Charlemagne le nomme abbé de Saint Martin. En son étude de 2004, titrée "Alcuin et la gestion matérielle de Saint-Martin de Tours ", Martina Hartmann écrit : "En 796, Alcuin obtint de Charlemagne l’abbaye de Saint-Martin de Tours ; ce monastère se distinguait non seulement parce qu’il contenait le tombeau de l’un des saints les plus prestigieux du royaume franc, mais également parce qu’il était une abbaye particulièrement riche. Il est vraisemblable que par ce geste, le roi voulait à la fois récompenser son conseiller pour les services rendus".

    L'abbaye devient alors un des foyers de la renaissance carolingienne. Son scriptorium acquiert une renommée européenne, produisant des manuscrits remarquables d'une grande rigueur d'écriture, notamment pour la calligraphie (écriture minuscule caroline) et la ponctuation. Il fonde à Tours une académie de philosophie et de théologie qui fut surnommée "mère de l'Université". Il élève en 800 une fondation monastique créée par Ithier, son prédécesseur à Saint Martin, en une abbaye qui connaîtra un vaste essor, l'abbaye de Cormery, en un lieu situé à une vingtaine de kilomètres de Tours.

    Le scriptorium de Tours est toutefois très antérieur à l'arrivée d'Alcuin. Pierre Gasnault, dans un article des conférences martiniennes de 1996/1997 (SAT), écrit : "Sulpice Sévère rapporte qu'à Marmoutier, les disciples de l'évêque de Tours n'exerçaient aucun travail artisanal, excepté celui de copiste. [...] Il est aussi vraisemblable que Grégoire de Tours entretenait auprès de lui des copistes pour diffuser les différents livres dont il est l'auteur. Aucun des livres copiés ainsi en Touraine entre le IVème et le VIème siècle n'est parvenu jusqu'à nous. On possède néanmoins quelques manuscrits fort anciens dont la présence est attestée à Tours dès l'époque mérovingienne. [...] Enfin il est assuré qu'un atelier d'écriture fonctionna au sein de l'abbaye dès la première moitié du VIIème siècle, donc bien avant Alcuin qui n'en devint abbé qu'en 796."

    Attention aux pèlerinages prétextes ! Dans le Livre catalogue 2016 "Le rayonnement de la cité", Christine Bousquet-Labouérie et Bruno Judic citent une mise en garde révélatrice du concile de Chalon en Bourgogne en 813 : "La plus grande tromperie vient de certaines gens qui voyagent inconsidérément à Rome ou à Tours et en d'autres lieux sous prétexte de prière. [...] Il y a certains puissants qui, pour augmenter leur fortune, obtiennent beaucoup de richesses sous le prétexte du voyage à Rome ou à Tours." Les deux auteurs notent ensuite que ce concile demande aux évêques de prêcher en "langue romaine rustique" ou en langie "theotisca" (ancien allemand). Cette "langue romaine rustique" est-elle à l'origine de la langue française ? En complément, on peut consulter l'étude de Jean Chélini, en 1961, "Alcuin, Charlemagne et Saint-Martin de Tours".

    Au décès d'Alcuin, un de ses disciples les plus éminents, Fridugise / Frédegis, lui succède comme abbé de Saint-Martin, de 804 à 835. Il sera aussi chancelier de l'empereur Louis le Pieux de 819 à 832. Erudit, il a laissé une vaste oeuvre philosophique et théologique.


    Charlemagne confie à Alcuin d'York l'abbaye de Tours [British Library], Alcuin enseignant [BNF]. Alcuin et Charlemagne [XIXème siècle].

     

    "Ecole d'Alcuin à Tours"
    [LTa&m 1845] + 2 pages : 1 2
    + image 1920
    Alcuin et Charlemagne dans "Histoire de France en bandes dessinées", texte Jacques Bastian, dessin Milo Manara, Larousse 1976
    Charlemagne a fait de la saint Martin d'hiver, le 11 novembre, un jour chômé dans tout l'empire d'Occident.


    Alcuin présente à Charlemagne un manuscrit du scriptorium de Tours [Jean-Victor Schnetz 1830, musée du Louvre, Wikipédia]

    "C’est une noble tâche que de copier des livres sacrés,
    et le scribe ne manquera pas sa récompense.
    Il est préférable d’écrire des livres que de planter des vignes :
    celui-là entretient son ventre, celui-ci son âme.
    "

      
    A gauche, Bibliothèque de Tours ["Histoire de la Touraine", Pierre Audin, Geste Editions 2016]. Au centre en haut, poème d'Alcuin pour l’abbaye de Saint-Martin de Tours. Au centre en bas, Alcuin et son disciple Rabanus Maurus / Raban Maur (aussi ci-dessous à gauche) [André Thevet 1584, lien Gallica]. On a vu ci-avant (texte) que c'est Raban Maur qui amena l'abbaye de Fulda à reproduire en miniatures le décor central de la basilique de Perpet. A droite, Cathédrale d'Amiens [page "Scriptorium"du site Encyclopédie Universelle]


    A gauche, une miniature extraite d'un manuscrit romain du IXème siècle montre Alcuin, en arrière-plan, présentant à Martin son élève Raban Maur, déjà vu ci-dessus, vivant quatre siècles plus tôt, en une allégorie de la succession des relations de disciple à maître + variante. Au centre, la première bible de Charles le Chauve, réalisée à Tours, est offerte par Vivien au roi de France vers 845. Trois moines présentent le manuscrit, enveloppé dans un linge. A droite gros plan sur le roi Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, et Vivien. +  deux planches dessinées de cet ouvrage : 1 (vie de saint Jérôme) 2 (Adam et Eve) [illustrations du site Gallicus présentant l'ouvrage en intégralité]

    Vivien, décédé en 851, comte de Tours, commandant des troupes de Neustrie entre Seine et Loire, est abbé laïc de Saint-Martin à partir de 844, aussi abbé laïc de Marmoutier. Le scriptorium de Tours est alors au sommet de son art et la bible que Vivien fait réaliser, apparemment de sa propre initiative, et offre vers 845 au roi Charles le Chauve est devenu un chef d'oeuvre du genre, connu sous le nom de première Bible de Charles le Chauve ou bible de Vivien. Elle se présente comme un codex de grand format (495 × 345 mm) de 423 folios de parchemin. Outre la bible complète en latin, écrite en minuscule caroline sur deux colonnes, elle présente huit enluminures en pleine-page (ici celle consacrée à Saint Jérôme, le traducteur en latin de la bible, et ci-dessus au centre la dédicace du manuscrit), quatre retables et 87 lettrines enluminées. L'ouvrage est consultable sur Gallica (ici).

    "Sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux, la rédaction des actes par le destinataire était exceptionnelle. Ce fut cependant le cas pour une partie des diplômes de Louis le Pieux pour Saint-Martin. Des relations personnelles très étroites existaient alors entre cet établissement et la chancellerie impériale." [étude "Saint-Martin de Tours et les chancelleries carolingiennes" par Mark Mersiowsky, 2004]

    Un peu plus tard, vers 850, Vivien livre à l'empereur Lothaire Ier l'ouvrage qu'il a commandé, lui aussi devenu célèbre : l'évangéliaire de Lothaire. Les miniatures sont du même artiste que la bible de Vivien, appelé "Maître C". Le livre est écrit en minuscule caroline avec des incipits écrits en or, argent et rouge, encadrés ou sur bandeau pourpré. Les débuts des évangiles et les préfaces sont en onciales d'or. Il est disponible ici sur Gallica, avec ce portrait de Lothaire. "C'est l'époque parfaite, l'ornementation atteint son sommet" [article "Le scriptorium de Tours" de Félix Peeters commentant une étude de Léopold Delisle].

    Les pillages des Vikings à partir de 853 donneront un coup d'arrêt à cet âge d'or. Le scriptorium continuera pourtant son activité de façon affaiblie. Dans son livre "la Touraine, des origines à nos jours" (1982), Suzanne Périnet prolonge très loin son impact : "Cette école a été novatrice dans la réalisation des ornements des manuscrits. Il faut souligner la naissance de cette tradition tourangelle qui donnera encore des chefs-d'oeuvre au XVème siècle avec les livres d'heures de Jehan Fouquet"."


    Extrait de la mallette pédagogique "Martin de Tours, le rayonnement de la cité" (2016) présentant "L'école de Tours à l'époque carolingienne",
    expliquant par exemple ce qu'est un codex. Mais il ne faudrait pas confondre une bande dessinée avec une succession de scènes légendées...
    questionnaire éducatif.



  25. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique

    Aucun souverain ne fut inhumé dans la basilique de Perpet, mais deux souveraines le furent, Luitgarde d'Alémanie et Judith de Bavière.

    Luitgarde d'Alémanie (ou Liutgarde) a 18 ans quand elle épouse Charlemagne, probablement âgé de 52 ans, en 794. Alcuin, qui devient abbé de Saint Martin en 796, écrit : "La reine, aime à converser avec les hommes savants et doctes ; après ses exercices de dévotion, c'est son plus cher passe-temps. Elle est pleine de complaisance pour le roi, pieuse, irréprochable et digne de tout l'amour d'un tel mari. Elle est à la cour honorée même des enfants de Charlemagne." Elle aime aussi chasser avec son mari dans les forêts d'Ardennes. Tous deux sont de passage à Tours quand Luitgarde tombe brusquement malade et décède rapidement le 4 juin 800, vivement regrettée par le roi, qui sera empereur d'Occident à la fin de la même année, sa famille et sa cour. Elle avait 24 ans et serait devenue impératrice si...

       
    Luitgarde. A droite en couleur figurine de Gustave Vertunni, entre 1938 et 1946. A droite Couillard - Tanter, 1986.
    + deux planches sur "Les Carolingiens et la Touraine" : 1 2

    Le jour même de la mort de Luitgarde, Charlemagne signe un diplôme pour que le monastère de la Celle Saint-Paul de Cormery soit suffragant de l'abbaye de Tours. Charlemagne fait demander par Alcuin à Benoît d'Aniane, 22 de ses moines pour y implanter la nouvelle règle de saint Benoît. Après la mort de Luitgarde, inhumée dans le bras nord du transept de la basilique (mais l'emplacement exact n'a jamais été identifié), Charlemagne ne se remariera plus. En cela, on peut considérer que Luitgarde restait pour lui son impératrice...

    La page Wikipédia sur la Tour Charlemagne, qui devrait s'appeler tour Luitgarde, explique les circonstances de sa construction environ deux siècles après le décès de la souveraine. Cette tour, à moitié effondrée en 1928 fut reconstruite de 1962 à 1964.


    En juin 2019, le site spécialisé cgb.fr, présente ce denier associant les noms Carolus et Martinus, pièce exceptionnelle pour collectionneurs avertis (lien).
    On pourra aussi consulter cette page du site numista traitant d'un denier de Saint Martin vers 1150-1200.

    Le droit de battre monnaie Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Nos chroniques rapportent à l'année 931 l'arrivée dans nos murs du roi Raoul qui vint rendre grâces à saint Martin de ses victoires sur les Normands. Pendant ce séjour, ayant été reçu chanoine de Saint Martin, il confirma à ses nouveaux collègues le droit de battre monnaie, droit qu'ils possédaient déjà depuis les successeurs de Clovis. La ville de Tours avait à cette époque des monnaies de deux espèces ; 1° les deniers de la cité  ; 2° les deniers de Saint Martin, tous les deux marqués également "Turonis" ; après la mort de Charles le Simple, les habitants de Tours se servirent exclusivement de la monnaie de Saint Martin. Par la suite, cette monnaie désignée sous le nom de "tournois" subit diverses modifications, dans sa valeur et dans ses types."

    Judith de Bavière (793-843) devint impératrice en 819 quand elle épousa avec faste à Aix-la-Chapelle Louis Ier le Pieux, dit aussi le débonnaire, fils de Charlemagne, devenu empereur d'Occident cinq ans plus tôt et veuf un an auparavant. Il avait choisi son épouse après avoir rassemblé les plus belles femmes de sa cour. L'élue, de 24 ans, est aussi ambitieuse...

    Elle est présentée ainsi sur sa page Wikipédia : "choisie d'une part pour sa beauté, décrite comme exceptionnelle, ainsi que ses talents musicaux, mais également pour les avantages géographiques et politiques offerts par une alliance avec cette famille émergente et pourtant déjà puissante. Elle reçoit comme dot le monastère Saint-Sauveur près de Brescia. Son époux est âgé de 41 ans et a trois fils de son premier mariage qui ont le même âge que leur jeune belle-mère. Deux enfants naissent Gisèle, entre 819 et 822 et Charles, en 823. Souveraine très appréciée au début, adorée par les poètes Raban Maur et Walafrid Strabon, Judith a exercé une forte influence sur la politique de Louis. Jeune épouse d'un vieil empereur, toutefois, elle s'abandonne de plus en plus à une vie frivole voire licencieuse tandis que les trois fils issus du premier mariage de l'empereur se demandent avec circonspection quel avenir leur père réserve à leur demi-frère.". Elle obtient pour sa mère l'abbaye de Chelles, pour son frère Rodolphe, l'abbaye de Saint-Riquier et l'abbaye de Jumièges et pour son frère Conrad, l'abbaye de Saint-Gall, ce sont là de très prestigiens établissements.

      
    Au centre Louis et Judith "Généalogie de Charlemagne" dans "Les chroniques de Nuremberg" par Hartmann Schedel (1440-1510)
    A droite auteur anonyme vers 1510. [au centre et à droite illustrations Wikipédia]

    Il s'ensuit une vie agitée, elle est même exilée quelques mois dans un couvent. Louis le Pieux est déposé par les fils de son premier mariage, l'un d'entre eux, Lothaire lui succède, puis Louis revient au pouvoir, Judith aussi. Il meurt en 840, Judith trois ans plus tard, le 19 avril 843, à 50 ans, d'une tuberculose, après s'être retirée à Tours, apprenant le futur traité de Verdun. Ce partage en quatre de l'empire, finalisé et signé en août 843, fait de son fils Charles, appelé Charles II Chauve, le roi de Francie occidentale et divise définitivement l'empire carolingien. Judith est inhumée dans la basilique saint Martin de Tours et peu après, comme on l'a vu, l'abbé se Saint Martin Vivien offre à son fils Charles une superbe bible réalisée par le scriptorium de Tours, créé par Alcuin du temps de Luitgarde.


    La signature de l'acte de naissance de la France selon la volonté de Judith de Bavière
    ["Histoire de France en bandes dessinées", Larousse 1979, texte Jean Ollivier, dessin Eduardo Coelho]

    Judith mère de la France ? Le rôle de Judith apparaît essentiel dans l'histoire de France si on considère que celle-ci n'est pas née avec Clovis mais avec Charles II le Chauve. En effet, comme l'indique Jean Boutier, en un article de "Libération" en 2011, le royaume de Clovis s'est rapidement transformé en sous-royaumes avant de disparaître quand Charlemagne a rebattu les cartes avec un vaste empire ; le royaume de Charles le Chauve, lui, n'a jamais vraiment disparu et, sous des configurations changeantes, s'est maintenu en ce qui est devenu la France. Or Judith a eu un rôle déterminant dans la création du royaume de son fils unique Charles. Alors que le partage de l'empire de Charlemagne devait s'effectuer entre les fils du premier lit de Louis le Pieux, Judith a tout fait pour détruire cet accord ("ordinatio") jusqu'à obtenir de son époux une part pour Charles. En cela, Judith peut être considérée comme la génitrice de la France. Sous le patronage de son saint préféré, Martin... qui était aussi celui de Clotilde. A croire que Martin sanctifié aurait de la suite dans les idées ?

      
    Deux portraits de Charles II le Chauve (843-877), fils de Judith et Louis Ier le Pieux, premier souverain d'un royaume qui deviendra la France [illustrations Wikipédia]. A gauche, enluminure du "Psautier de Charles le Chauve" d'avant 869 (BnF) A droite, enluminure du Codex Aureus de Saint-Emmeran, vers 870 (bibliothèque de Munich).

    Charles II le Chauve, petit-fils de Charles Ier dit Charlemagne, est officiellement roi de Francie occidentale de 846 à 877, roi d'Aquitaine de 875 à 877 et empereur d'Iccident de 875 à 877. Eugène Giraudet (Histoire de la ville de Tours" 1873) : "En 862, Charles le Chauve reparaît encore à Tours ; il exempte la basilique de Saint Martin et ses possessions, des droits prélevés par les officiers de la couronne ; Il fait relever et entourer de murs, le monastère de Saint Médard, qui renfermait les restes des premiers évêques de Tours. "Vous serez regardé, lui écrit le pape Adrien II, comme le fondateur de Tours, et la reconnaissance devra faire nommer, à l'avenir, cette ville Carlodunum et non plus Caesarodunum"." Louis II, dit le bègue, succède à son père Charles II comme roi des Francs de 877 à 879. Le royaume est ensuite gouverné brièvement (3 ans) par ses deux fils Louis III et Carloman II, puis ce dernier seul. Puis son fils Charles III, dit le Gros, de 885 à 887, dernier des Carolingiens, puis les Robertiens, Capétiens...

    Rétrospectivement, on peut s'interroger sur le destin parallèle de Luitgarde et de Judith, jeunes épouses de souverains assez âgés, ayant déjà des enfants adultes. Si inversement à ce qui s'est passé, Luitgarde avait vécu longtemps et si Judith avait péri jeune, la vénération des enfants de Charlemagne envers leur belle-mère et la détestation des premiers enfants de Louis envers leur belle-mère n'aurait-elle pas été interchangeable ?


    Carolus Magnus dans l'actuelle basilique. A droite restitution de la basilique de Tours
    à l'époque carolingienne dans le livre de Kenneth Conant "Chilperic Ier" (lien)



  26. Les Vikings, les remparts de Châteauneuf et Foulques Nerra

    Destructions et reconstructions de la basilique de Perpet
    Vers 471(peut-être le 11 novembre 471) Inauguration de la basilique par l'évêque Perpet.
    En 558 Un incendie détruit la toiture qui est rétablie par le roi Clotaire ; l'évêque Grégoire restaure ensuite les peintures murales.
    En 630 Saint Eloi grâce au concours du roi Dagobert décore de somptueux ouvrages d'orfèvrerie le tombeau de saint Martin, son ancien sarcophage et celui de saint Brice.
    Vers 800 Nouvel incendie, qu'Alcuin arrête miraculeusement ; certains débris de sculptures sur pierre peuvent relever de travaux de restauration.
    En 853(le 8 novembre) Les Normands pillent et incendient la basilique ; elle est réparée peu après, mais sommairement : "elle paraissait inférieure à celle des temps anciens".
    En 903(ou 904) Dernière incursion des Normands, on restaure la basilique "avec beaucoup de travail et à grands frais ; son apparence était beaucoup plus brillante que la précédente".
    En 994(994 ou 997 pour certains) Un formidable incendie "détruit la basilique ainsi que 22 églises du voisinage". Une reconstruction totale s'impose.
    (résumé des pages 4 et 5 du catalogue de l'exposition de 1984 de la SAT, titré "Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours")

    Le rayonnement martinien. Dans leur livre, les chanoines Bataille, premier chapelain de la basilique de Saint-Martin de Tours, et Vaucelle, directeur de l'Institut Saint-Maurice, écrivent : "Au pèlerinage de Tours était souvent uni celui de Marmoutier. On visitait les lieux sanctifiés par la vie du bienheureux ; on puisait de l'eau au puits qu'il avait creusé de ses mains. On se rendait aussi à Candes, où l'on conservait le lit de bois sur lequel il était mort. Au milieu de cette foule anonyme, si empressée autour du tombeau de saint Martin, se détachent quelques figures plus illustres de saints évêques, de saints moines, de pieuses femmes. Sainte Geneviève est la première en date. On voit saint Germain de Paris aux solennités martiniennes ; viennent aussi à Tours, saint Bertrand, évêque du Mans, saint Laurien, évêque de Séville, saint Doriat, évêque d'Orléans. Parmi ces pieux pèlerins, il faut rappeler des personnages qui établirent des monastères et sont restés l'objet d'un culte spécial en Touraine : saint Venant, saint Senoch, sainte Monégonde, sainte Maure, saint Epain son fils et les frères de ce dernier". Dagobert, qui régna de 629 à 639, pour sa part, commanda de ses propres deniers à saint Eloi une châsse précieuse.

    Le chapitre Saint-Martin. La basilique saint Martin de Tours était primitivement gérée par un monastère. Elle devint au milieu du IXème siècle une collégiale embrassant, comme l'abbaye de Marmoutier, la règle de Saint Benoït. Les moines devenaient chanoines regroupés en un chapitre très hiérarchisé comportant jusqu'à 200 membres.

    Les terribles raids vikings. Charles Lelong en son livre de 2000 : "Les Normands ont porté un coup très rude au culte de saint Martin. Le 8 novembre 853, la basilique fut incendiée avec tous ses environs ainsi que Marmoutier où 126 moines furent massacrés. Le corps de Martin, mis en sûreté à Cormery, put être replacé dans son tombeau l'été suivant. On ignore ce qui se passa lors des incursions de 856, 862, 865. En 877, on signale la présence du corps à Chablis [près d'Auxerre], d'où il est ramené le 13 décembre 877." Puis c'est la construction des remparts de Châteauneuf pour protéger le tombeau et les reliques. Mais en juin 903, les Normands investissent Châteauneuf, la basilique et 28 autres édifices religieux sont en flamme, toute l'agglomération et les faubours sont dévastés, seule la cité antique résiste. C'est alors que, d'après l'évêque d'Utrecht, les reliques sont portées en procession sur les remparts. Elles revigorent les défenseurs qui font fuir les assaillants Normands, dont ce fut la dernière incursion.

      
    En 853 : les portes de la basilique sont enfoncées par les Normands ["Histoire de France en bd", Ollivier - Coelho, Larousse 1976] + deux planches : 1 2. En 877 : la précieuse châsse contenant les reliques de saint Martin, partie à Auxerre, est ramenée en procession à Tours [église La Chapelle Blanche Saint Martin + vidéo] + récit de Robert Ranjard en 1934, avec notamment la très étrange guérison d'un lépreux à Auxerre + gravure dans LTa&m 1845. En 903, la châsse sur les remparts galvanise les défenseurs (même scène ci-dessous à gauche, LTh&m 1855). + les pages du Livre Semur 2015 racontant ces deux épisodes : 1 (877, avec le comte d'Anjou Ingelger) 2 (903, avec le monument commémoratif)



    Vestige d'une chapelle de Châteauneuf ["Tours cité meurtrie", Jeannine Labussière, Elisabeth Prat, CLD 1991] + plan des actuels vestiges.


    Extrait d'une étude des remparts de
    Châteauneuf par C. Lelong (1970).

    Evolution de l'urbs Martini / Martinopole / Châteauneuf : années 470, 600, 850, 918 [Ta&m 2007 page 366].
    [LTh&m 1855] + article d'Elisabeth Lorans "L'enceinte du castrum de Saint Martin : un objet d erecherche pour l'avenir", Ta&m 2007.


    Couillard - Tanter 1986 + deux planches sur le passage des Vikings à Tours et aux alentours : 1 2 + article de Christian Theureau "La place de la monnaie de Tours" [Ta&m 2007] + article de Guillaume Sarah et Philippe Schiesser sur les deniers mérovingiens (vers 700) de Tours (2013).

    La ville de Martin, Martinopole, devient le château puis Châteauneuf. L'évolution fut lente, du Vème au Xème siècle. A côté de la cité / civitas de l'ancienne Caesarodunum naît une seconde ville, autour de la basilique, appelée couramment le vicus, parfois Martinopolis / la ville de Martin / la Martinopole (notamment à la fin du XIème siècle). Puis, entre 903 et 908, pour se protéger des Vikings, une enceinte fortifiée est construite, le vicus devient alors le castrum, le château. Au cours du Xème siècle d'épaisses murailles de pierre remplacent progressivement fossés, talus de terre et palissades. A partir du XIème siècle, la ville enserrée par cette enceinte neuve est appelée castrum novum, le château neuf de Saint Martin [d'après Pierre Leveel dans "La Touraine disparue", 1994]. Châteauneuf allait vivre presque quatre siècles. Autour de la collégiale, sur environ 6 hectares, des espaces libres permettaient aux habitants des faubourgs de trouver refuge lors des alertes. Hélène Noizet a étudié plus précisément la désignation de la ville de Martin du Xème au XIIIème siècle, en un article "De castrum sancti Martini à Châteauneuf [Ta&m 2007].


    Il ne reste des remparts de Châteauneuf à l'air libre que le vestige de tour ci-dessus (rue Baleschoux) (+ remaniée, une tour rue Néricault Destouches, gravure Georges Pons 1977). A droite, gravure d'Edouard Gatian de Clérambault (1912) représentant, à l'intérieur de l'enceinte, la maison-tour Foubert (fin XIIème), donnée en 1323 par Charles IV à l'abbaye Saint Martin, détruite en 1958, + photo dans un ouvrage de 1899 "Tours pittoresque" + gravure de Georges Pons ["La ville de Tours" de Guy-Marie Oury, C.L.D. 1977].


    Evolution de la ville de Tours 3/3 : vers 919 (début de Châteauneuf), vers 950, vers 1400 et autour de 1750 (intégration de Châteauneuf dans la nouvelle ville). Ce schéma de droite, délimitant les influences de Saint Martin et Saint Julien, est repris dans l'article d'Hélène Noizet "Les paroisses et les fiefs, outils de contrôle" [Ta&m 2007] . Le passage de deux enceintes, celle de la Cité et celle de Châteauneuf (l'abbaye Saint Julien entre les deux) à une seul enceinte s'est effectué vers 1360 (plan de la réunification). Un siècle plus tard, Tours est devenu la ville royale de Louis XI. [illustrations Ta&m 2007] + six articles de Henri Galinié : 1 ("La notion de territoire à Tours, aux IXème et Xème siècle" (1981)) 2 ("L'espace urbain vers 800") 3 (vers 950) 4 (vers 1050) 5 (vers 1250) 6 (vers 1400) [Ta&m 2007]. Débuts en évolution 1/3, et évolution 2/3.

    Déclin de l'abbaye puis renouveau à la fin du millénaire. Charles Lelong souligne les "conséquences négatives" des invasions normandes : "la gêne apportée au pèlerinage, la rupture de l'unité géographique, les dommages causés à la basilique, enfin l'apauvrissement de la collégiale.". Le traité de Verdun en 843 signe l'effondrement de l'unité carolingienne et le début d'un important déclin. Les incursions normandes et de terribles famines (868, 873, 875, 892) aggravent la situation matérielle des populations. De nombreux petits monastères disparaissent. Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine" (1962) : "Cependant les structures ont tenu bon. [...] Les premiers signes du renouveau religieux se manifestent aux alentours de l'année 940 ; ils sont encore timides et lents et ne touchent d'abord que les milieux monastiques, mais saint-Martin et son école ont maintenu un certain niveau culturel dont l'oeuvre littéraire de saint Odon [Odon de Cluny, formé à Saint-Martin, où il revient mourir en 942] est une preuve incontestable."


    Odo / Odon, second abbé de Cluny, premier abbé de Saint Julien de Tours, en l'actuelle basilique,
    avec aussi son portrait peint (+ image début du XXème siècle)

    Charles Lelong, en 2000, constate aussi ce renouveau : "Léon VII, en 938, écrit "qu'aucun autre lieu, à l'exception de Saint Pierre de Rome n'attire un aussi grand nombre de suppliants de pays si divers et lointains". Et Odon de Cluny : "le monde entier leur enseigne (aux Tourangeaux) le cas qu'ils doivent faire d'un pareil trésor. Toutes les nations l'entourent d'un amour particulier, à tel point que de nos jours où la piété se refroidit pourtant, nous voyons affluer autour de lui des multitudes de gens dont nous ne connaissons même pas la langue. C'est de Martin que l'on peut bien dire : Toute la terre désire contempler son viasge. Combien l'empressement de ces étrangers n'accuse-t-il pas notre inertie, à nous, ses voisins ? [...] Enfin, diverses fondations attestent de la permanence de son prestige : Saint Martin la Bataille, par Guillaume le Conquérant, après sa victoire à Hastings en 1066 (et l'abbaye fut peuplée de moines venus de Marmoutier), Saint Martin du Canigou en 1001, l'abbaye du Martinsberg par le roi Etienne, Saint Martin de Liège (titre adopté aux environs de l'an mil par l'évêque Notger)... Dans le ménologue de basile, le Nulgaroctone, avant l'an mil, saint Martin figure parmi les saints de l'église grecque : il est figuré ressuscitant un mort avec la légende : Martinou episkopou Fraggias (= évêque de la France)."

    Dans "Histoire religieuse de la Touraine", Guy Devailly fait le point de la situation un peu avant la démolition de la basilique de Perpet : "Vers la fin du Xème siècle, une fois la bourrasque des invasions normandes passée, le souvenir de saint Martin reste comme aux siècles précédents, au centre de la vie religieuse du diocèse de Tours. La basilique élevée sur son tombeau est toujours le but de pèlerinages nombreux et fervents. Le pape Léon VII reconnaît en 738 "qu'aucun lieu de pèlerinage à l'exception de Saint-Pierre de Rome n'attirait alors un si grand nombre de suppliants de pays si divers et si lointains"." En cela Tours était parfois appelée "la seconde Rome".

    Cet incendie de 994 pourrait avoir été déclenché par le terrible Foulques Nerra (970-1040), à en croire Stanislas Bellanger, dans son ouvrage LTa&m 1845 : "Chassé de Tours par Eudes, Foulques Nerra y rentra le 25 juillet 994, mit le feu au bourg de Châteauneuf, et l'église de Saint-Martin fut encore victime du désastre.". En une double page de son livre "La basilique Saint-Martin de Tours" (1986), Charles Lelong montre que dans les cinquante dernières années du millénaire, la basilique a eu des apparences plus ou moins luxueuses, entre désastres et restaurations coûteuses.


    En 990, le terrible Foulques Nerra s'empare de la ville de Tours et commet un outrage dans la basilique... Chassé par Eudes, comte de Blois, il y revient en 994, mettant le feu au bourg de Châteauneuf et à la basilique de Perpet qui ne s'en releva pas et fut remplacée par celle du trésorier Hervé de Buzençay. ["Si Tours m'était conté", Jean Guignolet, CLD 1984]



    D) 1014-1798 LA BASILIQUE DU TRESORIER HERVE

  27. De la cape de Martin aux Capétiens, du roman au gothique

    Le titre héréditaire d'abbé laïc de Saint Martin. En 898, Robert, comte de Paris, devient abbé laïc l'abbaye de Saint Martin. Il est élu roi des Francs en 922, sous le nom de Robert Ier, premier des Robertiens. Ce titre d'abbé se transmet ensuite de père en fils chez les rois des Francs puis rois de France, d'abord les Robertiens, puis les Capétiens, de Hugues Capet à Louis XVI.


    Les mariés de Tours, amants maudits du royaume de France. Robert II le pieux a régné sur la France de 996 à 1031. Il s'est épris de sa cousine au 3ème degré Berthe de Bourgogne, ce que l'église interdit formellement. "Les deux amants ont des relations physiques et Robert met sous tutelle une partie du comté de Blois. Il reprend à son compte la cité de Tours et Langeais à Foulques Nerra. Le couple trouve rapidement des évêques complaisants pour les marier, ce qui est fait vers novembre-décembre 996 [à Tours, probablement dans la basilique de Perpet] par Archambaud de Sully, archevêque de Tours, au grand dam du nouveau pape Grégoire V" [Wikipédia]. Le pape lança une excommunication et un interdit sur toutes les terres du domaine du roi. "C'était la première fois qu'un tel arrêt frappait des populations entières : plus de chants sacrés, plus d'offices saints, plus de sacrements. On administrait seulement la pénitence aux malades et le baptême aux enfants en danger de mort ; on ne célébrait plus les saints mystères, les églises étaient fermées, les images des saints voilées ; la cloche n'annonçait plus l'approche d'une fête, le mariage d'un ami, ni l'agonie d'un frère ; une consternation muette frappa tous les coeurs" (lien). Les amants, qui n'eurent pas d'enfant viable, finirent par se séparer. A gauche gravure de Lacoste Aîné, texte de Stanislas Bellanger [LTa&m 1845], à droite tableau de Jean-Paul Laurens [musée d'Orsay, 1875, Wikipédia].


    Les donjons de Foulques Nerra en Touraine. Est-ce la peur de l'an mil qui amena la construction de gigantestesques donjons pour mieux faire la guerre ? Foulques Nerra (970-1040), comte d'Anjou, passa sa vie à guerroyer et à faire pénitence de ses multiples excès. Il construisit de nombreux édifices militaires. Voici les plus belles ruines : les donjons de 1) Langeais + gravure LTh&m 1855, 2) Loches + vue générale de la ville et son donjon (LTa&m 1845] + : deux gravures LTh&m 1855 de la ville : 1 2, 3) Montbazon + gravure LTh&m 1855 + carte postale, 4) A droite, non loin de la Touraine, la tour carrée de Loudun [photos Wikipédia] + carte postale. "Il construisit Langeais en 994 pour mieux investir la ville de Tours dont il s'empara deux ou trois ans plus tard" (comme indiqué en fin du chapitre précédent), avant que Robert II la reprenne [article de Marcel Deyres "Les châteaux de Foulque Nerra"].

    De la cape de Martin à Hugues Capet et aux Capétiens. Après avoir nommé les chapelles et Aix-la-Chapelle (voir ci-avant), la cape nommera Hugues Capet (940-996) et les Capétiens. Mérovingiens, Carolingiens, Robertiens et Capétiens se sont servis de l'image et de la popularité de Martin à leur avantage. En son article de 2019, Lucien-Jean Bord rappelle ce propos de Jean Favier : "Les Capétiens n'oublient pas que leur ancêtre était surnommé Capet parce que, maître de Tours, il avait la garde de la chape de saint Martin. Le centre spirituel du royaume ce n'est pas Saint-Denis, c'est Saint-Martin de Tours". Châteauneuf est alors "L'enclave royale de Saint-Martin de Tours", comme le titre un article de Jacques Boussard en 1959.


    A gauche, images du début du XXème siècle présentant Clovis avec la chape de saint Martin brandie comme étendard
    + quatre autres images : 1 2 3 4 (lien). A droite, extrait d'un document pédagogique de Roselyne Lebourgeois.
    Hugues Capet est décédé en 996, deux ans après la fin de la basilique de Perpet.

    Comment les Vikings et l'abbaye de Saint Martin ont permis l'accession au pouvoir des Capétiens. Pierre Gasnault en un article de 1961 titré "Le tombeau de saint Martin et les invasions normandes dans l'histoire et dans la légende" conlut en tirant deux conséquences du pillage de l'abbaye de Saint Martin par les Normands. La première, on l'a vu, est la création de l'enceinte entourant ce qui deviendra "Châteauneuf". "L'autre conséquence des invasions normandes est de portée plus générale et touche de près à l'histoire de notre pays. En 866, à un des moments les plus critiques des invasions normandes, le roi Charles le Chauve avait donné l'abbaye de Saint-Martin de Tours au comte Robert le Fort qui venait de s'illustrer en infligeant une défaite cuisante aux Normands de la Loire. Mais cette donation ne produisit pas les effets immédiats souhaités par le roi, car Robert le Fort périt quelques mois plus tard à Brissarthe au cours d'une nouvelle rencontre. L'abbaye de Saint-Martin fut alors attribuée à Hugues l'Abbé, qui devait garder pendant vingt ans cet important bénéfice. Quelques mois après sa mort survenue le 12 mai 886, Charles le Gros la restitua au comte Eudes, l'un des fils de Robert le Fort, et désormais et pour plus de neuf siècles le titre d'abbé de Saint-Martin devait être porté par les descendants de Robert le Fort. Le comte Eudes, en effet, au moment de ceindre la couronne royale en février 888, après la déposition de Charles le Gros, céda l'abbaye de Saint-Martin à son frère Robert Ier. A Robert, devenu à son tour roi en 922, mais mort en 923, succédèrent comme abbés de Saint-Martin son fils Hugues le Grand, puis son petit-fils Hugues Capet. Lorsque celui-ci eut été sacré roi le 1er juillet 987, il conserva cette dignité qui fut désormais unie à la personne royale. C'est ainsi que d'Hugues Capet à Louis XVI tous les rois qui se succédèrent sur le trône de France furent en même temps abbés de Saint-Martin de Tours."

    Le trésorier Hervé de Buzançais. La construction de la basilique - en fait il s'agit d'une collégiale - romane de 1014 est attribuée à Hervé de Buzançais (présentation du site orthodoxievco.net par Michel Laurencin), trésorier de la basilique qui venait d'être détruite par un incendie. Pierre Leveel dans "Histoire de la Touraine" [CLD 1988] : "Le personnage d'Hervé de Tours (965 ? - 1022) domine le clergé de son temps, et par sa vie spirituelle et par ses réalisations pratiques. La seule certitude sur ses origines est qu'il appartenant, selon Raoul Glaber, à une noble famille franque : "Comme le lys et la rose naissent au milieu des épines, il naquit dans la famille la plus orgueilleuse du pays". Sur la foi du Chronicon Turonense Magnum, Hervé fut considéré comme le fils de Sulpice de Buzançais, seigneur de Châtillon sur Indre. Une étude plus approfondie (Dom G. Oury, 1961) donne à penser qu'il appartenait plutôt à l'entourage des comtes de Blois, et qu'il fut peut-être l'oncle de Gilduin le "diable" de Saumur [alors probablement frère d'Aénor de Doué]. Hervé fit de solides études sous Abbon, écolâtre de Fleury (Saint Benoït sur Loire) ; attiré par le cloître, ses proches qui avaient pour lui d'autres ambitions, l'établirent chanoine de saint Martin de Tours. [...] Hervé fit reconstruire la collégiale à partir du sol ; l'Europe entière vint l'admirer."

    Dans le style roman, le nouveau monument, deux fois plus important que le premier, conforta le rôle de Tours comme lieu de pèlerinage. Après un nouveau sinistre en 1096 et un vieillissement rapide, la basilique fut reconstruite et grandement remaniée dans le style gothique Plantagenêt en 1180. En cela, on peut estimer qu'il y eut deux basiliques distinctes.

       
    A gauche, en 1014 Hervé de Buzançais fait reconstruire en style roman la basilique incendiée (+ vitrail). La croix du croisée sur l'armure du chevalier est anachronique, les croisades n'ont pas commencé... Au centre droit, restitution de la basilique romane d'Hervé ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles lelong 1986] A droite, vue axonométrique d'une partie du chevet du XIème siècle (Ta&m 2007] + plan et coupes (schémas de coupe) et décor sculpté ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles Lelong 1986] + modillons de corniche de la basilique romane (exposés au musée Saint Martin)

    Une basilique romane géante. La basilique bâtie par Hervé était "une basilique géante, comparable par ses dimensions à la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle (travaux de 1075 à 1211) ou à la basilique Saint Sernin de Toulouse (travaux de 1076 à 1096) : longueur totale 102 mètres, nef à doubles bas-côtés, large de 29 mètres, transept de 55 mètres, doté de deux absidioles sur chaque bras ; déambulatoire desservant cinq chapelles rayonnantes ; façade encadrée de deux tours, la tour du trésor (de l'horloge) et le tour Saint Nicolas, avec en élévation deux étages" ["Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours", expo SAT 1984]. On a cru que c'était le premier édifice à avoir un choeur entouré d'un déambulatoire à chapelles rayonnantes, mais Charles Lelong l'a contesté en article de 1973.


    Ces illustrations sont extraites de l'article de Frédéric Lesueur, 1949, titré "Saint-Martin de Tours et les origines de l'art roman". De gauche à droite : 1) coupe de la basilique romane au début du XIème siècle (+ comparaison avec les cathédrales d'Orléans, Reims et Toulouse) ; 2) élévation du XIème siècle (+ comparaison avec les cathédrales de Reims, Caen, Toulouse) ; 3) transept roman ; 4) coupe de la tour Charlemagne dont la construction a été étagée du XIème (le bas roman) au XIIIème siècle (le haut gothique) 5) coupe de la basilique gothique en 1779

    Du roman de 1014 au gothique de 1180. En 1180, c'est pratiquement une nouvelle basilique, plus grande encore, qui remplace l'ancienne bâtie par Hervé et si nous l'appelons encore "basilique d'Hervé", c'est parce l'on reste sur le même emplacement, que certaines parties ont été conservées (notamment le tombeau) et que personne n'a associé son nom à ce passage du roman au gothique. Dans son livre "La basilique Saint-Martin de Tours" (C. L. D. 1986) , Charles Lelong souligne la ressemblance avec la cathédrale de Bourges construite une quinzaine d'années plus tard : "Depuis longtemps, on a relevé des parentés frappantes avec le chevet de la cathédrale de Bourges (1195-2014), avec la différence aisément explicable de chapelles plus grandes à Tours. Outre le plan d'ensemble, les piliers sont très révélateurs de cette filiation". + page "La reprise du XIIème siècle ["Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours", expo 1984]. + deux schémas : 1 (plan géométral) 2 (comparaison avec les églises dites de pèlerinage) ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles Lelong 1986]. Jean-Louis Chalmel s'en souvient ainsi en 1807 : "Elle avait cinq nefs, un transept terminé par deux tours et un double déambulatoire autour de l'abside, avec cinq chapelles. On comptait à l'intérieur 110 mètres... du couchant au levant... 55 mètres d'une extrémité du transept à l'autre... le choeur, depuis le jubé jusqu'au sanctuaire, avait 22 mètres de longueur..." [SAT 1907]. + coupe dans la configuration actuelle des rues + quatre articles illustrés de Charles Lelong, 1973-1975 : 1 (le transept) 2 (la nef) 3 (le déambulatoire) 4 (la tour Saint Nicolas).


    Depuis 2015, un projet de maquette 3D de la collégiale dans son environnement se développe, renaissance virtuelle ReVisMartin (liens : 1 2). Le but à terme est, avec un casque de réalité virtuelle, de "se promener dans le passé du XVème siècle". Deux extraits ci-dessous + trois autres : 1 2 3. Au centre la cathédrale de Bourges [Wikipédia].
      


    Le trésorier Hervé dans l'actuelle basilique



  28. La richesse des abbayes (aussi Cormery, Beaumont, St Cosme, St Julien...)

    Martin lui-même a créé des liens entre Tours, Marmoutier, alors monastère, et les églises de Touraine. Au fil des siècles, ces liens se sont transformés et développés, les liens de subordination pouvant générer conflits et indépendances puis éventuels rapprochements. Tout en abordant une vue d'ensemble des communauutés religieuses satellites, nous présenterons celles qui furent les plus proches de Tours et qui furent parmi les plus riches à certaines époques.

    La richesse foncière du chapitre Saint Martin. Dans l'étude "Les chanoines de Saint-Martin de Tours et les Vikings"), Hélène Noizet estime que le corps de Martin a quitté la basilique de 871 à 877 et non 885 comme communément admis. Elle montre que les chanoines ont su habilement profiter de la situation pour acquérir d'importantes propriétés dans l'Est de la France afin de pouvoir y protéger la châsse en cas de nouvelles invasions. Cela représentait environ un quart des terres de l'abbaye. Ils gardèrent ces biens jusqu'à la Révolution. Depuis Charlemagne, le chapitre possédait aussi d'importants biens immobiliers en Allemagne, en Belgique et en Italie. A la fin du XIIIème siècle, ils étaient encore nombreux en Italie. Il y en eut jusqu'en Egypte, à Alexandrie. A cela s'ajoutaient des liens de confraternité entre les communautés religieuses martiniennes.


    Cartes extraites des études d'Hélène Noizet montrant les possessions du chapitre Saint Martin en Touraine et dans l'Est de la France. Il y avait aussi Saint Yrieix dans le Limousin, Moutier-Roseille dans la Marche (article)... Et à Tours même Saint Venant, Saint Pierre le Puellier, Saint Eloi.

    Les possessions de l'abbaye de Saint Martin de Tours au Xème siècle en Loire moyenne et dans l'Est de la France. Hélène Noizet a effectué une étude approfondie des biens de l'abbaye de saint Martin de Tours aux IXème et Xème siècle, pour l'essentiel conservés jusqu'à la Révolution. Elle montre que "l’espace économique san-martinien a été érigé en un réseau de possessions articulé en fonction des axes fluviaux, notamment la Loire et ses affluents tels que la Vienne. L’intégration de ce réseau de villae dans le système hydrographique ligérien est particulièrement frappante : nous avons essayé de comprendre le fonctionnement du système foncier de Saint-Martin en relation avec le système ligérien, ce qui nous a amené à nous poser la question de l’approvisionnement du chapitre. Ainsi, il nous semble que les chanoines avaient conservé un contact direct, et non pas indirect, avec leurs possessions", contrairement à d'autres grandes abbayes comme Saint Germain des Prés. "Les chanoines tourangeaux restaient donc proches de l'idéal de l'autarcie". Trois articles d'Hélène Noizet, de 2001 et 2005 : 1 2 3 + lien. On pourra aussi consulter l'article de Philippe Depreux 2005 titré "La prébende de l’écolâtre et la gestion des biens de Saint-Martin de Tours au IXème siècle" ; extrait : "Saint-Martin de Tours offre l’exemple magnifique d’une seigneurie éclatée sur de larges parties de l’empire carolingien (ainsi, l’une des premières faveurs accordées par Charlemagne après la conquête du royaume lombard fut, en juillet 774, la donation à Saint-Martin de Tours de biens fiscaux sur le lac de Garde11)". + article d'Hélène Noizet "L'approvisionnement du monastère Saint Martin" [Ta&m 2007].

    L'abbaye Saint Paul de Cormery, située à une vingtaine de kms au sud-est de Tours, sur la rive droite de l'Indre, est créée en 791 par Ithier, abbé de Saint Martin, prédécesseur d'Alcuin. Estimant qu'il y avait un relachement dans la façon de vivre à Saint Martin et qu'il ne pouvait pas y remédier, il partit avec un petit nombre de moines s'installer en ce lieu de pénitence nommé "coeur mary" puis Cormery. Alcuin obtint ensuite des privilèges pour la nouvelle abbaye qui, tout en restant attachée à sa maison mère de Saint Martin, se développe par elle-même. Elle prospère malgré des destructions par les Normands et par des bandes armées durant la guerre de cent ans. Elle acquiert des biens immobiliers importants en Touraine (17 prieurés) et ailleurs. A partir de 1519, l'abbaye est dirigée par un abbé séculier, voire laïc, le premier est Denis Briçonnet, évêque de Saint Malo, fils du cardinal Guillaume Briçonnet. Pillée lors de la guerre de Cent ans [récit de Bernard Briais dans "Anecdotes historiques de Touraine" 2015], détruite lors de la Révolution, il reste de belles ruines.


    De gauche à droite : maquette de l'abbaye de Cormery, Denis Briçonnet, Saint Martin de Tours (en vert) et possessions de l'abbaye (en rouge), sa tour Saint Paul, qui a de fortes ressemblance avec la tour Charlemagne à Tours. [illustrations Wikipédia] + liste des abbés + illustration de 1699 + deux gravures : 1 [LTa&m 1845] 2 [LTh&m 1855] + carte postale + plan en 1674 + plan dans le Monasticon Gallicanum + photo du cloïtre et du réfectoire + autre photo.

    L'abbaye de religieuses Beaumont est située à environ 1 km au sud de Châteauneuf depuis sa création en 1002 par le trésorier Hervé, qui 12 ans plus tard termina la basilique romane saint martin. Un texte d'accompagnement de l'exposition organisée du 1er au 31 juillet 1995 au Quartier Beaumont (lien) montre des origines beaucoup plus anciennes en un lieu très proche du tombeau de Martin : " Vers 550 Ingeltrude, petite-fille de Clovis, fit construire une chapelle à proximité du tombeau de saint Martin, alors l'un des sites spirituels les plus importants de la Chrétienté : Notre-Dame de l'Ecrignole ('la meilleure' ou 'la principale'). Elle abrita sa retraite en compagnie de quelques pieuses femmes dans un bâtiment voisin. La communauté ainsi créée ne fit que s'accroître au fil du temps, se consacrant à la prière et au chant de l'office divin selon la règle de saint Benoît. A la fin du Xe siècle cependant, un immense incendie ravagea la basilique Saint-Martin et l'Ecrignole. A la nouvelle de ce désastre les dons, provenant de toute la Chrétienté, affluèrent pour la restauration du lieu saint. Hervé de Buzançais, chargé de la reconstruction, apporta un soin particulier à Notre-Dame de l'Ecrignole et se rendit vite compte que le nouveau monastère était désormais trop petit pour les moniales. Il obtint donc du roi Robert-le-Pieux la création sur une de ses terres, à l'emplacement de la chapelle de Notre-Dame des Miracles, d'une abbaye destinée à accueillir les religieuses, qui ne s'y installèrent véritablement qu'en 1007. Par lettres patentes, le roi avait donné l'ordre que -en échange de prières pour le royaume- Sainte-Marie de Beaumont fût bâtie de ses deniers, la dotant plus tard de biens et de privilèges, dont celui de ne relever que du roi et des chanoines de Saint-Martin. La première abbesse, Hersende, reçut d'ailleurs sa crosse, la bénédiction et les saintes huiles des chanoines de la basilique. A la mort de celle-ci, la crosse fut déposée sur le tombeau de saint Martin, signe d'allégeance de l'abbaye envers la basilique. Aux dons et privilèges considérables accordés par le roi s'ajoutent encore de nombreuses donations de la part de toute la noblesse de l'époque. La générosité des grands du royaume permet ainsi à l'abbaye de vivre de ses propres ressources dès le XIème siècle.

    En 1602, après divers incidents, le pape Clément VI décide que Beaumont ne relève plus de Saint Martin mais de l'archevêché. "La prospérité de l'abbaye ne souffre cependant pas de ces querelles. Une fois ces intrigues réglées, Sainte-Marie de Beaumont se trouve du même coup libérée. Ses jardins peuplés d'oiseaux exotiques, son ensemble architectural en font l'un des joyaux de la région. [...] la densité des biens qu'elle y possède, permet à l'abbaye d'exercer une influence économique directe sur la Touraine et le centre du royaume. [...] En aôut 1784, l'abbaye est en grande partie détruite par un incendie. Sa reconstruction est financée par la cassette royale (54 0000 livres) et l'économat des abbayes (20 000 livres). Les travaux, exécutés selon les plans des architectes Bourgeois et Prudent, sont terminés deux ans plus tard. [...] Les religieuses sont dispersées en 1791 et Madame de Virieu se retire avec quelques moniales dans la maison de Tristan à Tours. L'abbaye, découpée en cinq lots, est adjugée 65 000 livres à des marchands de pierre ; les bâtiments, à l'exception du logis abbatial, sont rasés ; les jardins ne sont bientôt plus qu'un vaste terrain vague : la Révolution a eu raison de près de 800 ans de prospérité. Il s'écoulera désormais 123 ans avant que, rachetée par l'état pour y construire une caserne, Beaumont ne reprenne vie et ne trouve enfin sa place au coeur de la cité.". Seul subsiste le logis abbatial. L'abbaye possédait 12 prieurés. Une de ses dernières abbesses, de 1733 à 1772, Henriette-Louise de Bourbon-Condé (1703-1772), dite "Mademoiselle de Vermandois" petite-fille de Louis XIV et de Mme de Montespan avait refusé d"épouser son cousin Louis XV. Des fouilles archéologiques sont en cours (article de France-Bleu Touraine en 2019). Dans le diocèse de Tours, six prieurés dépendaient de l'abbaye de Beaumont (Avon, Ballan, Chezelles, Le Liège, Saché et Theneuil).


    Gravure de 1699 de François-Roger de Gaignières (le dessinateur a situé le Cher au nord alors qu'il est au sud), dessin de R. Parfait et ce qu'il reste
    de l'abbaye, le logis de l'abbesse, bâtiment tardif de 1786, avec en modillon une tête féminine (photo Michel Sigrist).

    Le prieuré Saint Cosme objet de dispute entre les chanoines de Saint Martin et ceux de Marmoutier. François-Christian Semur en son Livre Semur 2015 : "Situés dans les faubourg de Tours, à La Riche, les vestiges du prestigieux prieuré Saint-Cosme sont lovés dans un cadre à la fois verdoyant et fleuri. A l'origine, les reliques de deux saints de Syrie, saint Cosme et saint Damien [deux frères], avaient été rapportés d'Auvergne, sans doute par saint Grégoire, évêque de Tours. Ces reliques furent tout d'abord placées près de la basilique Saint-Martin où leur culte eut un tel succès que l'on décida de construire un oratoire à quelques kilomètres en aval de Tours. Aussi, c'est au tout début de l'an Mil que le trésorier de Saint-Martin, Hervé, fit édifier le premier sanctuaire [plan avant et après, Livre catalogue 2016]. A la fin de ce même XIème siècle, probablement en 1092, l'oratoire fut remplacé par une belle chapelle romane. Puis, au XIIème siècle, sera bâti le réfectoire des chanoines. [...] En fait, le bon trésorier Hervé avait établi une convention avec les bénédictins de la puissante abbaye voisine de Marmoutier. La "donatoin sous condition" du prieuré prévoyait que le monastère de Marmoutier devait entretenir douze moines pour y faire le service divin sans interruption, tout en reconnaissant la suprématie du chapitre de Saint-Martin sur ce prieuré pour lequel le cens serait payé au cellerier. Cette convention ressemblait bien plus à un contrat de bail qu'à une donation. Or, après quelques années de présence à Saint-Cosme, cette dernière obligation contractuelle cessa d'être respectée. [...] Les nobles du pays arbitrèrent le conflit fratricide en faveur des chanoines de Saint-Martin, qui prirent la place des moines de Marmoutier.". Ils en firent une maison de retraite "quasiment comme le paradis terrestre lui-même", d'après Bruno Dufay dans le un article du Livre catalogue 2016.

    Un déambulatoire prototype. Ce même article montre, sur un plan de superposition, que, de façon étonnante, le prieuré est une réduction de la collégiale gothique Saint-Martin. Le déambulatoire de St Cosme est désormais daté de 1130/1140, antérieur à celui de la basilique gothique, vers 1180. Cela conforte une hypothèse émise par Robert Ranjard en 1955, en un article traitant des deux déambulatoires (qu'il imaginait à tort très antérieurs) : "l'église de Saint-Cosme fut, sinon comme une ébauche, du moins comme un essai du plan nouveau projeté pour la collégiale". C'était une façon de maitriser une figure architecturale encore peu répandue.


    Le prieuré Saint Cosme à La Riche : un modèle réduit de la basilique Saint Martin gothique. A gauche extrait du plan de superposition montrant deux chapelles (sur trois) accessibles par un déambulatoire. Au centre ce qui reste des deux chapelles (avec la chapelle centrale au premier plan, comme sur le plan) et à droite ce qui reste du déambulatoire.+ deux photos de la chapelle centrale : 1 2 [plans du Livre catalogue 2016 "Martin de Tours, la cité rayonnante", texte de Bruno Dufay], photos de la page dédiée du site Patrimoine Histoire] La célébrité de ce prieuré tient à ce que de 1565 à sa mort en 1585, le poète Pierre de Ronsard en a été le prieur. + gravure d'un chanoine de Saint Cosme.


    A gauche, modélisation du prieuré en 1220 (on y retrouve le déambulatoire et les chapelles ci-dessus) + image en 1580, quand Ronsard y habitait [lien site Cent millions de pixels] + maquette d'Arnaud de Saint-Jouan et Jean-Baptiste Bellon ["La Touraine disparue", Pierre Leveel 1994]. A droite, chapîteau de l'ancien réfectoire (photo Michel Sigrist) + : deux gravures : 1 [LTa&m 1845] 2 [LTh&m 1855] + photo récente avec en avant-plan des célèbres roses Pierre de Ronsard (page du site Balades et patrimoine).

    L'abbaye Saint Julien a été créée par le roi des Francs Clovis en 508 lors de son triomphe dans la vile de Tours. Ce n'est au début qu'un oratoire à mi-chemin entre la basilique Saint Martin et la cathédrale. Ce lieu d'accueil grossit juqu'à ce que Grégoire de Tours le transforme en abbaye bénédictine vers 575. Après les dégâts subits lors des raids normands, l'archevêque de Tours Théotolon, ancien doyen de Saint Martin, y construit en 931 le première église abbatiale et Odon, alors abbé de Cluny, devient le premier abbé de Saint Julien. Le clocher-porche en style roman, encore existant, date de la fin du XIème siècle. Après destruction par une tempête en 1224, une nouvelle église, en style gothique, est érigée en 1243, complétée vers 1300. L'abbaye est alors prospère mais pour peu de temps, tout en perdurant. 22 prieurés du diocèse de Tours sont sous son autorité, ainsi que la belle église Saint Saturnin à Tours (illustration plus loin). La salle capitulaire sert au Moyen-âge à des fins laïques. Deux chapelles sont ajoutées au XVIème siècle, dont une dédiée à saint Martin. De 1589 à 1594, à la fin du règne de Henri III et au début de celui de Henri IV, le parlement de Paris y siège (+ texte avec photo quand la salle était une sorte d'atelier et de débarras, "Tours Pittoresque" 1899]. En 1790, les quatre moines restants sont dispersés et l’abbaye désaffectée. En 1840, elle est inscrite sur la première liste nationale des Monuments Historiques par Prosper Mérimée, alors Inspecteur des Monuments Historiques. Rachetée par la ville de Tours, puis par l'état, elle est sauvée et devient église parooissiale en 1859. En 1940 et 1944, elle est gravement endommagée, perdant notamment tous ses vitraux. L'état propriétaire s'est chargé des réparations. + article de Henri Guerlin en 1921 sur l'église + article de Charles Lelong en 1974 "Le clocher-porche de Saint-Julien de Tours et les vestiges romans de l'abbaye".

    Henri Galinié [dans Ta&m 2007 page 411] attribue une grande importance à cette abbaye dans le développement de la ville de Tours : "Enfin et surtout, la rénovation du monastère de Saint-Julien entouré d’un vaste domaine foncier, entre Cité et Saint-Martin, apparaît comme une décision lourde de conséquences pour des siècles. Nous ignorons sur quel héritage des siècles précédents ce foncier fut établi, ceci reste une question, mais nous constatons que fut alors créée, sur des valeurs traditionnelles, une situation nouvelle laissée en héritage pour les siècles suivants, un obstacle séparant pour longtemps Cité et Châteauneuf. Aujourd’hui encore, la faible desserte de ce secteur central découle de décisions vieilles d’un millénaire, portées pendant des siècles par une puissante institution au sein de la société locale, le monastère de Saint-Julien." + article de Henri Galinié "Téotolon doyen de Saint-Martin puis évêque ".


    L'abbaye au XVIIème siècle, vue par la nord, dans le Monasticon Gallicanum. Au centre, aussi vue du nord [extrait d'une vidéo (5'50") avec drône] (à gauche la salle capitulaire, à droite le clocher-porche qui présente des ressemblances avec la tour Charlemagne et la tour Saint Paul de Cormery), A droite, bas-relief roman du porche. + coupe (quand l'église était entourée de maisons) + gravure LTa&m 1845 + :deux gravures LTh&m 1855 : 1 2 + page avec 12 photos de l'église. + deux extraits d'un dépliant de présentation : 12. + dessin de William Turner représentant l'abbaye en 1833, transformée en dépôt de diligences.

    L'abbaye de Marmoutier, créée par Martin en 372 (voir ci-avant), fut une annexe de l'abbaye Saint Martin de Tours jusqu'en 982, date à, laquelle le roi Lothaire en fit don au comte de Blois Eudes Ier. Adoptant l'ordre clunisien vers l'an mil tout en prenant son indépendance, soutenue par les Capétiens et les Plantagenêts, elle essaime et crée monastères et prieurés au nord de la Loire, de la Bretagne à la Champagne, aussi en Angleterre et en Irlande. Au Moyen-âge central, elle est prospère et considérée comme le "Cluny de l'Ouest", selon une expression reprise en 2019 par Bruno Judic. 21 prieurés étaient sous sa dépendance dans le diocèse de Tours. Charles Lelong, en son livre de 2000 : "L'abbaye de Marmoutier qui avait sombré dans la médiocrité fut intégrée à l'ordre de Saint-Maur par Richelieu en 1637 et la dévotion à saint Martin connut un regain éclatant."... + article de Charles Lelong "L'abbatiale gothique de Marmoutier".



    A gauche, souvenir de son état au milieu du XVIIIème siècle, par François-Alexandre Pernot, 1852 [rectorat St Martin] A droite en haut, aquarelle de Louis Boudan du début du XVIIIème siècle montrant l'importance de l'abbaye [BNF]. + plan dans le Monsticon Gallicanum + tableau de l'abbaye vers 1790 [Charles-Antoine Rougeot 1797, Musée des Beaux-Arts de Tours] A droite en bas, esquisse de A. D. Morillon Aîné en 1802 quand l'abbaye a encore de belles ruines [SAT] + autre esquisse du même auteur. [Illustrations du Livre catalogue 2016] + gravure LTa&m 1845. + six gravures LTh&m 1855 : 1 2 3 4 5 6. Sur Marmoutier, voir aussi ci-avant et ci-après.



  29. Remous ecclésiastiques et nouvelle prospérité de Châteauneuf

    Un déclin du culte de Martin au milieu du XIème siècle. Les Tourangeaux vivent au rythme de la vénération du saint patron de leur cité. Charles Lelong, en son livre de 2000 "Martin de Tours, vie et gloire posthume" : "Si l'on en croit Fulbert de Chartres, la piété envers les saints les plus vénérés de la Gaule centrale (Martin, Denis, Hilaire) s'était singulièrement refroidie. On assiste à Tours à une "disette des miracles". Selon Raoul Glaber [985-1047], quand le trésorier Hervé "pria le seigneur d'accomplir quelque miracle par l'intermédiaire de saint Martin, le saint confesseur lui apparut et lui dit que les miracles que l'on a vus autrefois devront suffire. Encore au milieu du XIIème siècle, les chanoines se plaignent : "Il arrive rarement, dans nos temps qui deviennent de plus en plus mauvais que Dieu montre sa puissance et opère des miracles...". Ils en sont réduits à célébrer ceux qu'opèrent les reliques de saintes Fare et Agnès transportées à Tours.

    Bérenger de Tours, un intellectuel dérangeant. Né à Tours, nommé écolâtre du chapitre Saint Martin en 1030, Bérenger de Tours (998-1088) est un théologien, élève du prestigieux Fulbert de Chartres (960-1028). A la différence de son maître, il eut un enseignement très contesté par les évêques au point d'être considéré comme hérétique par plusieurs conciles. Son esprit d'indépendance faisait la part belle à la raison, comme en témoigne cette citation : "Sans doute, il faut se servir des autorités sacrées quand il y a lieu, quoiqu'on ne puisse nier, sans absurdité, ce fait évident, qu'il est infiniment supérieur de se servir de la raison pour découvrir la vérité". En cela, il est un précurseur de Pierre Abélard (1079-1142), qui défraya la chronique un demi-siècle plus tard. Il était un intellectuel de haut vol à une époque qui en compte peu, témoignage du rôle culturel de Châteauneuf. Ses propos sur la raison le placent même en précurseur de René Descartes (1596-1650), né et élevé dans le sud de la Touraine. A propos de Bérenger, on pourra aussi lire cette page du site Cosmovisions.


    Trois intellectuels ayant marqué leur époque : Fulbert de Chartres, Bérenger de Tours et Abélard de Paris, chacun avec un livre sous la main ou sous le coude [gravure du XIXème siècle, gravure de Hendrik Hondius l'Ancien 1602, Bibliothèque Sainte Geneviève Paris, Gravure de 1846 de Oleszezinski d'après un dessin de Guilleminot]. A droite, vitrail de la cathédrale de Chartres montrant Fulbert sur son lit de mort, qui désigne du doigt un démon, représentant l’hérésie, qui pousse Bérenger de sa fourche [lien]. Pierre Abélard, poussé par un autre démon, s'était épris d'Héloïse (1092-1164), orpheline étudiante puis abbesse du Paraclet. La page voisine montre que la mère d'Héloïse était probablement Hersende de Champigné, fondatrice avec Robert d'Arbrissel de l'abbaye de Fontevraud.

    1072-1085 Raoul, un archevêque rejeté par le chapitre Saint Martin. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Raoul venait d'être nommé évêque de Tours ; son élection vivement combattue apar les évêques suffrageants, fut dénoncée au Pape, comme entâchée de captation de suffrages ; on l'accusait de simonie réelle et d'un autre crime plus honteux encore. Le pape Alexandre II condamna l'évêque élu, sans même l'entendre, et lui interdit toute fonction de son ministère. Bientôt l'archevêque de Tours se rendit à Rome, vers le nouveau pontife, Grégoire VII [élu en 1073], qui l'acceuillit avec bienveillance, leva l'interdit lancé contre lui par son prédécesseur et l'engagea à retourner dans sa ville épiscopale. Raoul reprit ses fonctions, à la grande joie des habitants ; seuls, les chanoines de Saint Martin renièrent son pouvoir, en l'accablant d'injures grossières."

    Le primat d'Aquitaine excommunie l'archevêque Raoul ! "Le comte d'Anjou, Foulques le Réchin, les Moines de Marmoutier et les évêques suffrageants appuyèrenr de leur autorité la rebellion du Chapitre. De son côté, Amat, primat d'Aquitaine, excommunia l'Archevêque ; mais ayant vu les soins et l'affection dont le clergé séculier et le peuple l'entouraient, il changea de sentiment à son égard et finit par amener les suffrageants à partager sa manière de voir. Les chanoines de Saint Martin, plus tenaces, refusèrent de rendre les honneurs au primat d'Aquitaine ; il en porta plainte au concile d'Issoudun et obtint que l'anathème fût lancé contre eux. Vers le même temps une autre excommunication atteignit les Moines de Marmoutier qui avaient refusé d'admettre, dans leur église, l'Archevêque de Tours et son clergé."

    1096, le pape Urbain II se déplace à Tours et tente de régler le conflit. En 1088, le Français Urbain II succède au trône pontifical aux Italiens Grégoire VII et Victor III. A Tours l'Archevêque Raoul II a succédé à Raoul Ier dans le même état d'esprit que sont prédécesseur. Début mars 1096, Urbain II vient à Tours. Il prêche alors, depuis trois mois (appel de Clermont, 27 novembre 1095) la première croisade et vient consacré le grand autel et l'abbatiale de Marmoutier (article de René Crozet "Le voyage d'Urbain II en France (1095-1096)" 1937). Eugène Giraudet montre qu'il traite aussi des affaires internes de l'archevêché de Tours : "Le 3 mars 1096, le pape Urbain II vint à Marmoutier pour terminer ces différends qui semblaient devoir se perpétuer entre les chanoines de la cathédrale et les moines de Marmoutier ; à cet effet, dit le moine anonyme, le dimanche 9 mars, Urbain, accompagné d'un grand nombre de cardinaux, d'archevêques et d'évêques, se rendit à une estrade préparée sur le rivage de la Loire et là, prononçant un discours en présence d'une foule immense, accourue de toutes parts, il mit en relief les vertus et la conduite des religieux, et condamna les procédés détestables de leurs adversaires, les chanoines de Saint Maurice [cathédrale de Tours]. Enfin, le pape, après avoir proclamé l'innocence des moines et anathématisé leurs ennemis, déclara que nul ne pourrait les excommunier. Quelques jours après, Urbain II décida par une bulle datée du 14 mars, qu'à l'avenir l'église Saint Martin ne reconnaîtrait pour chef direct que le souverain pontife, et le roi par son juge ordinaire ; il déclara, de plus, que les religieux ne devaient recevoir personne processionnellement, à l'exception du pape et du roi ; l'archevêque de Tours ne pouvant prétendre à ce droit qu'une seule fois dans sa vie. Cet ordre formel n'emêcha pas les archevêques de Tours de continuer à revendiquer leurs droits, pendant les siècles suivants, sur le chapitre Saint Martin."


    Urbanus II, miniature du "Roman de Godefroid de Bouillon" [XIVème siècle, BnF, Wikipédia] et vitrail de l'actuelle basilique.
    Mars 1096, ci-dessous, Urbain II prêche la croisade à Marmoutier [LTh&m 1855]

    La fin du séjour à Tours de Urbain II fut funeste. Eugène Giraudet : "Urbain II, pendant son séjour à Tours, présida un synode, dans l'église Saint Martin, auquel assistèrent plus de cinquante évêques. Les annales ecclésiastiques sont muettes sur les décisions qu'on y adopta. Cette solennité était à peine terminée lorsque, par l'imprudence d'un clerc, un violent incendie se déclara dans la basilique récemment reconstruite et causa la ruine d'une partie de l'église et du cloître."

    De 1079 à 1118 une temporaire domination angevine. Dans un article de 1990 titré "La collégiale Saint-Martin de Tours est-elle demeurée une véritable enclave royale au XIème siècle ?", John Attaway conclut en ces termes : "S'il n'existe aucun document pour prouver formellement qu'entre 987 et 1118 le roi n'est plus vraiment abbé dans le sens où il n'exerce aucun pouvoir, il n'existe pas plus de document attestant que le comte d'Anjou se considère comme détenteur légitime ou seulement reconnu de l'abbatiat... Toutefois, tout semble indiquer qu'il y a eu un glissement des pouvoirs abbatiaux aux mains des comtes d'Anjou à partir de 1044. On peut l'expliquer, non seulement par l'emprise de Tours, mais aussi par les relations entre le comte Geoffroy Martel et le roi Henri Ier. Le roi, soutenu par les Angevins lors de sa lutte contre les comtes de Blois, aurait récompensé Geoffroy en lui abandonnant l'ensemble des investitures à Tours, et en facilitant le mariage de sa belle-fille Agnès avec l'empereur Henri III. Mais la monnaie angevine de Tours reste le témoignage le plus parlant de la courte durée du pouvoir angevin, qui s'effrite assez rapidement à partir de la mort de Geoffroy Martel (1060) ; et c'est précisément dans la décennie suivante que la montée de la classe bourgeoise s'effectue à Châteauneuf. Ce serait seulement vers 1092 au plus tôt et 1118 au plus tard que, soit Philippe Ier (date de son mariage avec Bertrade), soit Louis VI, aurait tenté de récupérer les anciens droits de leur lignée, qui avaient été aliénés. Tandis que la mainmise des Angevins est, en quelque sorte, annoncée par la violation du cloître de Saint-Martin par le comte Foulques Nerra en 996, la récupération capétienne n'entre pas moins dans la catégorie d'une auto-restitution de droits. L'exemple de Saint-Martin de Tours souligne ainsi une des caractéristiques du premier âge féodal : la possibilité d'un décalage important entre un état de droit et un état de fait."

    1079-1217 une ville en fort développement Ce nouvel édifice relance l'activité de la ville. Bernard Chevalier, en son livre "Tours ville royale 1356-1520" (CLD 1983) écrit que "ce qui nous permet le mieux de suivre cette progression du peuplement, c'est la création au cours des siècles des quinze paroisses que compte la ville au XIVème siècle. Trois sont sûrement très anciennes bien que l'on ne puisse préciser la date de leur érection, onze apparaissent en moins de 150 ans, au XIVème siècle, de 1079 à 1217, et la dernière, un simple autel dans une collégiale, au XIVème siècle. Il y en a neuf autour de Saint Martin, quatre auprès de la Cité, mais deux seulement au centre. Là, en effet, la population est moins dense et le terrain vague abondant ; c'est pourquoi les ordres mendiants n'eurent pas de peine à y loger leurs couvents entourés de très beaux enclos.".

    Parallèlement, le culte des saints en général et de Martin en particulier connaît "un essor remarquable dans toute la chrétienté, sous l'effet de l'expansion du monachisme bénédictin et du mouvement de la "paix de Dieu" qui favorise le développement des pèlerinages et du culte des reliques. L'une des manifestations de cet essor est la multiplication des libelli, ces petits recueils renfermant des récits biographiques et divers écrits relatifs à un saint local" [Marek Walczak, "Martin de Tours, le rayonnement de la cité"].


    Le tombeau au centre de Châteauneuf. De 1014 à 1360, la basilique d'Hervé se trouve au centre de l'enceinte de Châteauneuf / Martinopole [Ta&m 2007]. A droite le tombeau de Martin, premier lieu d'attraction de la basilique, selon une gravure de 1516 ["La vie et miracles de Mgr saint Martin", BmT]>

    1122, violent conflit entre bourgeois et chanoines de Châteauneuf. Eugène Giraudet : "Les habitants de Châteauneuf cherchèrent à secouer le joug tyrannique du Chapitre de Saint Martin, ils devancèrent les habitants de la vieille ville dans la conquête de leurs libertés communales. Dès le commencement du XIIème siècle, les luttes éclatèrent et, malgré les menaces d'excomunication, les habitants formèrent en 1122, une sorte de magistrature locale, indépendante, composée de dix jurés choisis par eux et dans leurs rangs, qui prirent la direction de leurs intérêts. Aussitôt la guerre fut déclarée entre les chanoines et les bourgois de Châteauneuf ; ceux-ci, les armes à la main, soutinrent énergiquement leur cause ; pendant la mêlée, un incendie allumé par les combattants détruisit l'église de Saint Martin et occasionna des dégâts considérables dans la ville. Le calme se rétablit de part et d'autre, pendant quelques années seulement ; mais à dater de ce moment, les bourgois et les chanoines vécurent en hostilités continuelles."

    Un renouveau du culte de Martin aux XIIème et XIIIème siècles : "Le pèlerinage n'est pas mort malgré la concurrence de ceux de Compostelle ou de Terre Sainte. [...] On voit divers établissements envoyer à Tours des quêteurs pour relever leurs églises : les religieuses de Sainte Fare, l'abbé de Sainte Ouverte d'Orléans ; c'est donc qu'il s'y produisait encore un concours de peuple considérable. De grands personnages s'y rendent : Suger, peu avant sa mort, le cardinal de Pavie, Adabert de Prague, chassé de son diocèse et qui vient à pied depuis Mayence. A l'occasion, les papes se rendent à la basilique et à Marmoutier : Urbain II en 1096, Pascal II en 1107, Calixte II en 1119, Innocent II en 1130, Alexandre III en 1163. Le roi de France Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion prennent à Saint Martin le bâton de pèlerin avant de partir pour la croisade. Saint Louis y sera reçu en 1227, 1261, 1270 et, à sa mort, recommandera à son fils le culte de saint Martin" Lelong cite aussi des recueils de miracles, des poèmes, des récits légendaires, une généalogie fantastique. "C'est l'époque de nombreuses figurations martiniennes dans la miniature, le vitrail, la sculpture : qu'il suffise de citer le portail de la façade sud de Chartres vers 1220, celui de l'abbaye de Marmoutier peu après ou le cénotaphe de Dagobert à Saint-Denis vers 1263."

    1162, Tours éphémère résidence papale. Eugène Giraudet : "En 1162, le pape Alexandre III, persécuté par Frédéric Barberousse, chercha un refuge à Tours ; il y fit une entrée solennelle, le jour de la saint Michel. Pendant son séjour, qui dura plusieurs mois, un concile général, tenu dans l'église cathédrale, amena une affluence considérable d'ecclésiastiques. 17 cardinaux, 124 évêques, 414 abbés et un plus grand nombre encore de prêtres, accoururent de tous les pays ; ce qui valut à Tours le surnom de "seconde Rome"." (il s'agit de la réutilisation d'un surnom, déjà signalé, utilisé plusieurs siècles auparavant en quelques autres ciconstances). "La cherté des vivres et des loyers devint si grande que le roi Louis VII, informé du prix excessif de toutes choses, rendit une ordonnance afin que les loyers les plus chers ne s'élevassent pas à plus de 6 livres ; cette somme devait en même temps servir de base pour fixer approximativement les prix des autres objets.".


    A gauche le concile de Tours en septembre 1162 [LTa&m 1845]. A droite, en 1177, le pape Alexandre III et l'empereur romain germanique Barberousse se rencontrent à Ancône pour signer la paix de Venise [Girolamo Gamberato (1550-1628), Palais ducal de Venise]. On peut imaginer un apparat un peu semblable autour d'Alexandre III à Tours.

    La magnificence des Tourangeaux et Tourangelles. Probablement au début de la seconde moitié du XIIème siècle, Jean, moine de Marmoutier dépeint le paysage urbain tourangeau d'une plume flatteuse, rapportée par Christiane Deluz dans le bulletin 1995 de la SAT : "A la ville de Tours, la proximité de Châteauneuf apporte beaucoup. Ses citoyens sont illustres et s'avancent vêtus de pourpre et parés d'or, d'argent, de vair et de petit-gris et de toutes la richesse de la gloire du monde... Leurs maisons, presque toutes pourvues de tours, munies de défenses s'élèvent vers le ciel. La richesse de mets variès orne continuellement leur table... Joyeux et magnificents, hospitaliers, ils rendent honneur à Dieu et aux pauvres. Ils ont construit pour leur patron, le bienheureux Martin, et pour les autres saints des églises avec un magnifique appareil et des voutes... Nous tenons les Tourangeaux pour des hommes d'une fidélité à toute épreuve, modestes, affables, érudits dans les lettres, sûrs de parole, persévérants dans le travail, bienveillants mais très durs envers leurs ennemis, forts aux armes, réputés pour leur ardeur au combat et aux travaux guerriers, sans jactance dans la prospérité ni abattement dans l'adversité... Quant aux femmes, il me faut avouer la vérité, leur beauté est si grande et si grand le nombre de belles que cela paraît à peine croyable. En vérité, comparées à elles, toutes les autres paraissent laides. Leur beauté est ornée et en quelque sorte rehaussée par leurs vêtements précieux. En les regardant, les yeux sont ravis et la chair frémit, agitée par la passion." On est rassuré par la conclusion de ce brave moine Jean, qui paraît si éloigné de Martin : "Mais pour que tant de biens de la nature, une oeuvre aussi parfaite, ne soient pas gâtés par le vice, elles enferment le trésor de leur beauté dans l'amour de la chasteté, comme une rose revêtue d'un lis."


    1181, bourgeois de Tours jurant de maintenir la commune [LTh&m 1855]

    La dépravation du clergé. En son "Histoire de la ville de Tours" de 1873, Eugène Giraudet cite le même passage à la gloire des Tourangeaux an ajoutant "Les écrivains du XIIIème siècle nous ont transmis un tout autre tableau des moeurs de leur temps, qui marqua, pour le catholicisme et pour l'état social du Moyen-âge, le point culminant après lequel il ne restait plus qu'à descendre. La conduite du clergé était loin d'être édifiante ; car au milieu des abus sans nombre introduits dans les moeurs ecclésiastiques, la discipline avait fini par disparaître. Les savants auteurs de "L'histoire littéraire de la France" attribuent cet abrutissement moral à l'gnorance profonde des prêtres, dont la plupart savaient à peine lire, aux habitudes vicieuses des écoles et aux longs voyages des croisés. Cette dépravation générale, qui nous est encore démontrée par les nombreuses ordonnances de saint Louis, donna lieu à des poratiques ou cérémonies extravagantes et scandaleuses, telles que la fête des Fous, des Innocents et des Anes. [...] Oubliant les principes du Christianisme, les moines de St Martin, de St Venant, de Marmoutier, de St Julien etc. se prêtaient aux moeurs de leur temps ; ils avaient des serfs comme des laïques, achetaient des propriétés foncières ou des rentes et recevaient en donation des hommes ou des femmes au même titre que des bestiaux. L'abbaye de marmoutier et celle de Saint Martin possédaient plus de terres que les hauts barons du royaume et avaient plus de richesses en or et en pierreries que ne valaient les terres du roi. Il est curieux de remarquer que ce sont les abbayes qui ont maintenu en servitude les derniers serfs de la Touraine (1294)."


    A gauche, une tête sculptée de la basilique romane de Saint Martin, datée de 1035-1040 (+ article de Charles Lelong 1988). A droite, trois sculptures de la façade de l'abbaye de Marmoutier vers 1220-1230 retrouvées à l'occasion les fouilles archéologiques. effectuées par Charles Lelong. Le personnage de gauche pourrait être un élu, celui de droite un diacre. Il y en avait probablement de semblables dans la basilique gothique de Saint Martin élevée quelques années plus tôt. [illustrations Livre catalogue 2016]



  30. De l'occupation anglaise des Plantagenêts à la reprise par Philippe-Auguste

    En 1151, le jeune roi d'Angleterre Henri II Plantagenêt hérite du comté d'Anjou auquel est rattaché la Touraine. Un an plus tard, à Poitiers, il se marie avec Aliénor d'Aquitaine, duchesse d'Aquitaine, ancienne reine de France séparée de son époux Louis VII. En 1154, Henri II devient roi d'Angleterre. La Touraine n'est désormais plus dans le royaume de France, elle est anglaise, dans un vaste royaume qui s'étend de l'Ecosse au Pays Basque. Jusqu'en 1205, durant 54 ans. Chinon fut une de leur résidence favorite. Pierre Leveel dans "Histoire de la Touraine" [CLD 1988] : "Les grands travaux d'Henri Plantagenêt en Touraine furent ordonnés dans la première moitié de son règne, période pendant laquelle il fit preuve de pondération, malgré des sautes d'humeur et quelques terribles colères. A Chinon, il fit terminer le pont sur la Vienne [...] A Tours, Henri se montra prudent, parce que le sanctaire martinien était sous la protection directe, et assez vigilante, du roi de France [Philippe Auguste s'y rendit en 1180] Par contre, il est sûr qu'en tant que comte de Touraine, il voulut renforcer son emprise sur le château de Tours."


    L'empire plantagenêt vers 1190. et le royaume de France à l'avènement de Philippe Auguste en 1180 et à sa mort en 1223 (lien).

    Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873) : "Henri II (13ème comte héréditaire de Tours), fils de Geoffroy le Bel, peut être regardé comme un bienfaiteur plutôt que comme un despote, car personne, comte, duc ou roi, n'a rendu de plus éminents services et n'a mérité plus de droits à la reconnaissance d'un peuple que ce prince. Sous son pouvoir, une administration régulière s'occupa activement d'agrandir la vieille ville en lui incorporant, dans une enceinte fortifiée, plusieurs bourgs voisins, tels que ceux de la Trésorerie et des Amandiers. Henri II protégea le pays contre les vexations et les brigandages des gens de guerre. Il créa des routes, batit les ponts de Saint Sauveur, de Saint Côme, de Pont-Cher, fonda plusieurs abbayes, construisit et répara les églises, fit des dons très considérables aux hôpitaus. En 1176, une disette ayant affligé la ville et ses environs, Henri II distribua pendant trois mois les subsistances nécessaires à plus de dix mille personnes."


    A Chinon, la chapelle de la reine martinienne Radegonde, bru de Clovis, recèle une fresque exceptionnelle, découverte en 1964, montrant la famille royale Plantagenêt à la chasse. Elle date de la fin du XIIème ou début du XIIIème siècle. Henri II est certainement en tête, suivi possiblement de sa fille Jeanne, de son épouse Aliénor et de ses fils Richard Coeur de Lyon, tenant un faucon, et Jean sans terre [lien vers une étude du site "Les portes du temps" avec cette remarque de Michel Garcia : "la peinture murale décrit délibérément l'instant dramatique où la reine prend congé de ses terres et de ses enfants, et souligne l'affection et l'admiration que ces derniers lui vouent"]


    Henri et Alienor, de la tendre danse des amoureux à la violente scène de ménage [illustration de Maurice Pouzet, dans le livre "Henri II Plantagenêt" (1976) et case du volume 6 de la bande dessinée "Aliénor, la légende noire", présentée ci-dessous] + la demi-planche

    Comme l'indique Giraudet, oubliant la reine qui prit une part active au gouvernement, le couple Henri - Aliénor fut d'abord efficace et apprécié. Progressivement, avec l'usure du pouvoir, le départ et la mort d'un conseiller précieux, Thomas Becket, l'arrivée d'une maîtresse, Rosemonde Clifford, et les dissensions entre leurs enfants, les époux se déchirèrent. Soutenus par la mère, les enfants se rebellent contre le père, qui se réconcilie avec eux et emprisonne Aliénor. Tout cela affaiblit le royaume anglais et permet au jeune roi de France Philippe Auguste d'entreprendre une reconquête qui sera victorieuse. Henri II, finalement vaincu par ses fils, meurt à Chinon en 1189, Richard Ier Coeur de Lion lui succède jusqu'en 1199, puis Jean sans Terre, alors qu'Aliénor, ayant retrouvé un rôle politique important, meurt en 1204.


    1189 : la Touraine dernier champ de bataille d'Henri II Plantagenêt. Ci-dessus, juste après la prise de Tours, près de Ballan (à 15 km au sud-ouest de Tours) + planche [sixième et dernier tome de "Aliénor, la légende noire" dans la série "Les reines de sang", scénario de Arnaud Delalande et Simona Mogavino, dessin de Carlos Gomez, Delcourt 2017]. Ci-dessous, peu après, suite à leur victoire à la bataille d'Azay le Rideau, entre Tours et Chinon, résidence royale, Richard Coeur de Lion et Philippe Auguste se congratulent devant, probablement, le clergé de Tours + planche ["Histoire de France en bande dessinée", texte Pierre Castex, dessin Raphaël Marcello, Larousse 1979]

    A Tours, Richard Coeur de Lion décide de partir en croisade. Après la mort du roi Henri le 6 juillet 1189 après 34 ans et 8 mois de règne, Philippe Auguste et son vassal le nouveau roi d'Angleterre Richard Ier Coeur de Lion s'entendent pour un statu-quo en Touraine, la prise de Tours par le roi de France perd son effet, Tours et sa basilique retournent du côté anglais. Pour treize années durant lesquelles tous deux partent en croisade, Richard se décidant en la cathédrale de Tours. Pierre Leveel : "L'archevêque lui impose le bourdon et l'écharpe, insignes de son pèlerinage vers Jérusalem ; ce prélat, Barthélémy de Vendôme, avait présidé aux obsèques d'Henri de Plantagenêt en l'abbatiale de Fontevraud [à côté de Candes] ; il était conseiller de la famille royale anglo-angevine". Richard part alors trois an sdans la troisième croisade puis passe deux années en captivité, sa mère Aliénor d'Aquitaine rassemblant péniblement une forte rançon. A son retour, Richard reprend les choses en main, bat Philippe Auguste à la bataille de Fréteval dans le Perche (aujourd'hui Loir et Cher) et lui reprend Loches. Il le bat à nouveau en 1198 et meurt soudainement en 1199, atteint par une flèche d'arbalète au siège de Châlus dans le Limousin. Son frère Jean sans Terre lui succède.


    1190 : dans la cathédrale de Tours, Richard Coeur de Lion prend le bourdon et l'écharpe avant de partir en croisade [LTa&m 1845]. A la même époque, un chevalier pélerin, parmi d'autres, a pris le bourdon dans la basilique avant de partir en Palestine, Jean de Brienne. Il devint roi de Jérusalem puis empereur latin de Constantinople. + gravure LTh&m 1855.


    Fontevraud à deux pas de Candes. L'abbaye de Fontevraud, esr située sur la commune de Fontevraud l'abbaye, limitrophe de celle de Candes Saint Martin. En venant de Candes à pied, en traversant les bois, on débouche sur le côté nord de l'abbaye (photo de gauche). Celle-ci abrite les gisants de Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine (photo de droite), de leur fils Richard Coeur de Lion et de leur bru Isabelle d'Angoulême (épouse de Jean sans Terre) + photo des quatre gisants. Ce monastère mixte dirigé par une abbesse fut créé vers 1100 par Robert d'Arbrissel (1047-1117) et Hersende de Champigné (1060-1114), dame de Montsoreau (bourg jouxtant celui de Candes), qui se révèle être la mère d'Héloïse (1092-1164), épouse d'Abélard (1079-1142) et première abbesse du Paraclet (voir page voisine). En 1154 Henri et Aliénor confièrent leurs enfants Jeanne et Jean à l'abbaye, qui régulièrement bénéficia de leurs largesses. En 1189, Henri y est enterré pour être décédé non loin, à Chinon. Aliénor en fait ensuite la nécropole familiale. Comme indiqué dans cet article de Constant Mews, il y a des interactions entre Abélard, les chanoines de Saint Martin, ceux de Fontevraud et Robert d'Arbrissel.

    Incendies et dégradations dans Châteauneuf.... Une page du site France Balade raconte la suite : "En 1202, Tours est contrôlé par Arthur [neveu de Henri II] qui est en conflit avec Jean sans Terre. Arthur va faire le siège de Mirebeau en Poitou, mais il est surpris, le 30 juillet, par une armée conduite par Jean sans Terre et Guillaume des Roches et il est fait prisonnier. Arthur est assassiné à Rouen en avril 1203. Jean sans Terre est condamné par la Cour des Pairs du royaume de France qui prononce la confiscation de ses biens. Dès mars 1203 Guillaume des Roches a rallié le roi de France Philippe II Auguste avec la plupart des seigneurs Angevins et Poitevins. Le Lieutenant de Jean sans Terre à Tours, Hamelin de Roorte, s'enfuit de la ville. Pendant l'été et l'automne 1203, la ville change de mains à plusieurs reprises, alternativement contrôlée par les partisans de Jean sans Terre ou ceux de Philippe Auguste, Guillaume des Roches et Sulpice III d'Amboise. Les deux parties de la ville, la Cité et Châteauneuf subissent incendies et déprédations. Pendant ce temps Philippe II Auguste s'empare de Saumur et de Loudun puis il établit une solide garnison à Tours."

    Puis : "La chute de Château-Gaillard en mars 1204 décante la situation, la Normandie est désormais contrôlée par le roi de France qui peut alors se consacrer à la Touraine, l'Anjou et le Poitou. L'armée de Philippe II Auguste est conduite par Guillaume des Roches et Aimery VII de Thouars. Philippe Auguste et ces deux chefs doivent mettre le siège des places de Loches et Chinon qui sont défendues respectivement par Girard d'Athée et Robert de Turneham. Seul le fort avancé du château de Chinon est conquis à la fin de 1204. Pendant l'hiver Guillaume des Roches reste devant le château de Chinon tandis que Dreux de Mello poursuit le siège de Loches. Philippe Auguste revient en Touraine au printemps de 1205 pour assister à la prise de Loches puis à celle du château de Chinon qui est alors défendu par Hubert du Bourg. La conquête de la Touraine entière est alors consommée. Jean sans Terre renonce à cette province lors de la trêve du 26 octobre 1206, il renonce également à la Normandie, la Bretagne, l'Anjou et le Maine. ". C'est progressivement de 1190 à 1204 que Philippe Auguste est passé du statut de roi des Francs (rex Francorum) à celui de roi de France (rex Franciae), ce que l'on peut considérer comme la naissance de la France.

     
    1203 : la prise de Tours par Philippe Auguste (porte sud-ouest, la garnison anglaise est vaincue "Saint Simple"), miniature de 1460 du Tourangeau Jehan Fouquet. C'est la plus ancienne représentation connue de la basilique + analyse par Henri Galinié dans Ta&m 2007. Remarque : on ne sait pas si cette scène est celle de la prise de la ville en 1189 ou en 1203. Pour Pierre Leveel, dans son "Histoire de la Touraine" de 1988, "il s'agit plutôt de l'entrée du dauphin Charles, futur Charles VII, après la reddition de 1418". L'escalade des remparts avec des échelles montre que la prise n'a pas été facile, ce qui correspondrait à 1203...

    Attardons-nous sur la reprise de Tours en 1203, racontée par Pierre Leveel en 1988 : "Philippe-Auguste vint attaquer Tours vers l'assomption 1203, et, après plusieurs jours de combat où le château subit de grands dommages, le capitaine Brindinellis Cottereau fit sa reddition ; Il fut remplacé au nom du roi de France par Geoffroy des Roches. mais la garnison capétienne eut, après le départ de Philippe pour la Normandie, à subir l'assaut de Jean sans Terre, qui s'empara de la place dès le 1er septembre 1203, et lui donna pour capitaine gouverneur le célèbre Girard d'Athée, probablement seigneur d'Athée sur Cher. Celui-ci confia la garde du château de Tours à Guillaume le Batillé son meilleur lieutenant, qui fit remettre en état l'appareil défensif. La conquête des places tourangelles par Philippe-Augiste demanda encore deux ans d'efforts." Tours retourna dans le royaume de France sans nouveau combat en 1205n après les prises de Loches et Chinon. Girard d'Athée fut le dernier seigneur tourangeau à défendre la cause des Plantagenêts. Fait prisonnier au siège de Loches, il obtint sa libération par paiement d'une rançon, gagna l'Angleterre avec sa famille et fut le gouverneur des châteaux de Gloucester et de Bristol. Selon Pierre Leveel, il apparaît qu'à Tours les batailles se concentrèrent sur le château de Tours, au centre, davantage que sur les remparts de Châteauneuf, à l'Ouest, et de la Cité, à l'Est. [LTh&m 1855]


    Solides soutiens du roi : les chevaliers bannerets de Touraine. Le titre de chevalier banneret apparaissent sous Philippe Auguste. Ce titre permettait aux chef d'armées de regrouper leurs troupes sous leurs bannières et armoiries. Dans la première promotion des "bannerets nommés par Philippe Auguste en 1213, les seigneurs de Touraine sont nombreux : Sulpice III d'Amboise, Pierre II Savary (seigneur de Montbazon et Colombiers (Villandry)), Guillaume III de Pressigny [de Sainte-Maure], Barthélémy de Bossay [de Grillemont], Barthélémy II de l'Isle Bouchard, Josselin de Champigny [de Blou], Jean d'Alluyes (seigneur de Chateau la Vallière), Robert de Pernay, Robert de RocheCorbon [de Brenne], Hugues de La Haye, Hugues de Fontaines (seigneur de Rouziers), Eschivard II Baron de Preuilly ("premier baron de Touraine"), Guillaume et Herbert Turpin de Semblancay, Pierre Achard de Pommiers (près Chinon), Le seigneur de Saint Michel sur Loire, Hugues Ridel seigneur d'Azay (le Rideau), Guillaume seigneur d'Azay sur Cher, Dreux de Mello, Gouverneur de Loches, Josselin II de Champchevrier. + tournoi entre chevaliers + armoiries des chevaliers bannerets [LTh&m 1855].



  31. A Châteauneuf, les bourgeois sous la coupe du clergé de la basilique

    Misère et renouveau en la ville de Châteauneuf. En son livre de 1986 sur "La basilique Saint Martin de Tours", Charles Lelong ne note pas de dégradations sur la basilique. Il estime qu'elle "échappa aux incendies qui ravagèrent Châteauneuf en 1188 et aussi en 1202[...] A la suite de combats acharnés entre anglais et Philippe-Auguste, "la ville de Tours, cette cité si célèbre, si riche et si peuplée, était réduite à un tel degré d'infortune que l'on n'y rencontrait plus que misère et douleur" [citation d'une lettre adressée en 1222 par le chapitre de la cathédrale à l'évêque de Rennes]. Tout spécialement, le chapitre de Saint-Martin et les bourgeois de Châteauneuf avaient payé très cher leur fidélité au roi de France. [...] mais il est vrai que la Collégiale, tout en se débattant avec de graves difficultés financières, s'est relevée assez rapidement. Philippe-Auguste, comme ses prédécesseurs, accordait grand prix à Saint-Martin, nomma son fils naturel Pierre Charlot comme trésorier (1217-1231) ; lui succédèrent Archambaud, peut-être de la famille des Bourbons, puis Philippe de Castille, fils de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon ; en 1215, la collégiale se fit octroyer certains des biens confisqués aux fidèles des Plantagenêts. Donc de grands personnages, de puissantes relations et des ressources renouvelées."


    Philippe Auguste en 1180, (saint) Louis IX / Ludovic Rex en 1227, 1261 ou 1270, avec sa mère Blanche de Castille, en la basilique + vitrail de Charles IV le Bel en 1323. + vitrail de l'église de Thilouze, en Touraine, aussi de l'atelier Lobin, réunissant les deux saints, Martin et Louis (lien). C'est sous le règne de Philippe Auguste qu'est apparue une nouvelle pièce de monnaie frappée par l'abbaye saint Marton de Tours, appelée livre tournois. Jusqu'à la Révolution, elle fut une des monnaies de référence dans le royaume de France (illustration centrale, lien). L'atelier monétaire de l'abbaye Saint Martin fut supprimé en 1772. Il reste dans le vieux Tours l'hôtel de la monnaie, celui reconstruit en 1734 (le précédent existait au même endroit depuis environ 1570).

    Les trésoriers du chapitre Saint-Martin. Jacques Boussard, dans un + article de 1961 dans la "Revue d'histoire de l'Église de France" présente la fonction de trésorier, rappelons-nous d'Hervé qui bâtit la basilique en 1014 : "Il est de plus en plus évident que le trésorier est un grand personnage et que cette charge conduit ses titulaires à des honneurs plus considérables, c'est-à-dire à l'épiscopat : Henri de France [futur évêque de Beauvais puis de Reims], Renaud de Mouzon, Rotrou du Perche [futur évêque de Châlons en Champagne], sans doute Robert de Mehun [futur évêque du Puy], enfin Pierre Charlot [futur évêque de Noyon], deviennent évêques après un bref passage à Saint-Martin. Surtout, il est visible que, pendant le long règne de Philippe Auguste, le roi considère la charge de trésorier comme un bien de famille qu'il réserve à ses proches parents. C'est certainement un office lucratif et honorifique dont on dote les cadets de la famille royale ou ses alliés, en attendant qu'ils puissent être promus à des sièges épiscopaux, toujours situés d'ailleurs dans le domaine royal et réservés depuis un temps immémorial à la collation du roi. Malheureusement, l'état de la documentation ne nous permet pas toujours de saisir les rapports qui existent sûrement entre le roi et le trésorier, mais chaque fois que nous pouvons avoir une certitude, nous constatons que ce rapport est étroit. Après Pierre Charlot, se succèdent Archambaud, qui ne nous est pas connu par ailleurs, mais qui porte un nom fréquent dans la famille de Bourbon, Philippe de Castille et Raoul. [...] Simon de Brion, ou de Brie, ou de Brienne, successeur de Raoul, nous est mieux connu. Il devint chancelier de France, cardinal et pape sous le nom de Martin IV, en 1281; le nom de Martin qu'il prit pour exercer le souverain pontificat, fut choisi par lui en souvenir de son passage dans l'abbaye tourangelle. Il eut pour successeur dans la charge de trésorier, Simon de Nesle [futur évêque de Noyon puis de Beauvais], qui devait devenir évêque de Beauvais. A la fin du XIIIème siècle, la dignité de trésorier est tellement appréciée que Philippe le Bel confère à son cousin Philippe, fils du roi de Majorque, âgé seulement de seize ou dix-sept ans, qui va la conserver jusqu'à sa mort, en 1341."


    1231, pillage de l'hôtel du trésorier de Saint Martin, lors d'une discorde entre bourgeois et chanoines. Le trésorier était alors Pierre Charlot, fils batard de Philippe Auguste (et d'une "dame d'Arras"). Le châtiment de Louis IX (Saint Louis) fut sévère [LTh&m 1855]. A droite, maison notée du XIIème siècle, probablement plus tardive, rue Briçonnet [LTh&m 1855].

    Martin IV, pape tourangeau dans la tourmente de la fin du XIIIème siècle Né vers 1215 à Andrezel, dans la Brie, Simon de Brion de Chapteuil (ou Simon de Brie), de petite noblesse, fait de solides études à Tours et entame une brillante carrière qui le conduit à être archidiacre et trésorier à Rouen, de 1248 à 1255. Il revient à Tours en 1256 et devient trésorier du chapitre de Saint Martin, lointain successeur d'Hervé de Buzançais. En 1260, le roi de France Louis IX (saint Louis) le nomme chancelier de France et en décembre 1261, le pape Urbain IV, français originaire de Troyes, le nomme cardinal. Il devient alors ambassadeur papal dans diverses affaires, jusqu'à son élection à la magistrature catholique suprême en 1281. Inspiré par Martin de Tours, il prend le nom de Martin IV. La période est troublée, son élection a été difficile, obtenue par le soutien appuyé de Charles Ier d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, dont il se fera le partisan, ce qui lui attira l'adversité du clergé italien. C'est ainsi qu'il fut un pape n'ayant jamais mis les pieds à Rome durant son pontificat. Après les déboires de Charles d'Anjou avec les Vèpres siciliennes en mars 1982, la situation se tend, il est considéré comme un pape partisan abusant des excommunications, essayant en vain de prêcher une croisade contre le roi Pierre III d'Aragon, adversaire de Charles d'Anjou. Il meurt en 1285, trois mois après l'angevin, arrière grand-père de Charles Martel (lien). Martin IV lança la canonisation de saint Louis. Anecdote : les papes Martin II et Martin III s'appelaient en réalité Marin Ier et Marin II ; il y eut un Martin Ier et un Martin V.


    Illustration en 2ème position : la cardinal de Brion prêche la croisade devant saint Louis qui y trouvera la mort en 1270 [Chroniques de saint Denis, Wikipédia]. A droite, case de Couillard - Tanter 1986 + la planche. + gravure LTh&m 1855.

    Le doyen et autres dignitaires du chapitre. Avec le trésorier, le doyen est l'autre personnage important du chapitre. Tous deux sont nommés par le roi de France qui, rappelons-le, est abbé laïc de Saint Martin, mais n'agit vraiment qu'à travers ces deux nominations. Alors que le trésorier peut ne pas être un prêtre, le doyen l'est nécessairement. Parmi les dignitaires de second rang, s'ajoutent aux deux premier quatre autres, le chantre, l'écolâtre, le sous-doyen et l'aumônier, constituant le groupe des six prieurs. "Suivent le chambrier, l'abbé de Cormery, le prieur de Saint Côme et, à un moindre degré de dignité, le sénéchal, le sous-écôlatre, le Chévecier, le soupletier, le sous-chantre et quelques autres. Rangeons aussi dans cette élite les prévôts, gérants ou plutôt fermiers des biens du chapitre. [...] Au total, on peut estimer que le chapitre de Saint Martin compte au moins cent soixante clercs [...] auxquels s'ajoute tout le personnel de service. C'est donc véritablement un peuple qui se concentre dans le "cloître", ce quartier qui forme une petite ville close au coeur de Châteauneuf de Saint Martin." [Bernard Chevalier, colloque 1997]. Cette organisation du chapitre ne varia guère du XIIIème siècle jusqu'en 1790.

    Révoltes bourgeoises contre l'autorité du chapitre. Guy-Marie Oury, dans son article "L'église de Tours au XIIIème siècle" ("Histoire religieuse de la Touraine", 1975) : "Après une succession d'efforts infructueux, de révoltes, de conflits, le bourg de Châteauneuf se retrouve dans la seconde partie du XIIIème siècle complètement soumis au chapitre et administré par les officiers de celui-ci ; les insurrections de 1212 et de 1231 n'ont abouti qu'à réduire à néant l'indépendance de la ville ; elles ont eu pour résultat effectif un véritable asservissement des bourgeois ; les nouveaux différends surgis en 1247 et 1260 ne modifient pas la situation ; la longue lutte pour les franchises municipales et le contrôle des revenus du pèlerinage a illustré de manière péremproire la puissance du chapitre dont le roi porte le titre d'Abbé. Privés des organismes qui ont servi à préparer leurs tentatives d'émancipation, les bourgeois songent à tirer parti de la Confrérie Saint-Eloi, une association pieuse dont les buts avoués sont d'ordre religieux ; en 1305 les conjurés proclament le rétablissement de la commune et s'insurgent à main armée ; Philippe le Bel les condamne à une forte amende dont ils ne semblent pas avoir pu s'acquitter tant elle était lourde ; l'histoire municipale de Tours ne reprendra qu'en 1356 à la faveur de la guerre avec l'Angleterre, et d'un projet d'enceinte commune pour les deux villes soeurs"

    Apparition des bourgeois de Tours. Environ un siècle avant la réunion, vers 1360, sous des remparts communs des deux villes jumelles de la Cité épiscopale et de Châteauneuf, C'est en 1267 qu'un écrit mentionne les "bourgeois de Tours" réunissant sous un même vocable les bourgeois citéens (de la cité) et les bourgeois de Châteauneuf. Bernard Chevalier en son "Histoire de Tours" (1985) le signale en estimant que désormais "il existe déjà un seul patriciat tourangeau".


    A droite, en arrière-plan, la cathédrale Saint Maurice (devenue Saint Gatien) ne sera terminée qu'en 1547, sa construction ayant duré 377 ans. [Couillard - Tanter 1986 + la planche avec le plan de la nouvelle enceinte]


    1er décembre 1323 : translation des reliques de saint Martin en présence du roi de France Charles IV le Bel et de la reine [lettrine d'un parchemin de 124 feuillets]. Ce changement de reliquaire a été commandé par Etienne de Mornay, doyen de Saint-Martin de Tours, nommé chancelier de France en 1315, milieu du XIVème siècle, BmT, Livre catalogue 2016]. Comme l'explique Pascale Charron en texte accompagnatif, l'évêque de Chartres Robert de Joigny a entre ses mains le crâne du saint, Il s'apprête à le mettre dans le nouveau reliquaire, qui est une tête d'évêque en métal doré dont le couvercle, ici enlevé, est la mitre. + vitrail de l'actuelle basilique représentant la même scène. A une date postérieure, un autre reliquaire attribué à Saint Martin, aussi en forme de buste d'évêque, a été réalisé, actuellement détenu par le musée du Louvre. En voici une photo [Wikipédia] et un texte expliquant son histoire assez compliquée [Elisabeth Antoine-König dans Le Catalogue 2016]. Sur l'image de droite, le souverain, son épouse et sa fille sont en prière. Il y eut un autre changement de reliquaire le 10 mars 1454, en l'absence du roi de France Charles VII, représenté par son chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins.

    1346-1348 : inondation, famine et peste noire. Revenons sur la peste évoquée par Charles Lelong pour s'attarder sur l'épisode de la peste noire de 1347-1352. Eugène Giraudet traite le sujet dans le 1er tome de son "Histoire de la ville de Tours" (1873, lien), avec une disette en préambule : "Il tomba une si grande abondance de pluie, en 1346, que la Loire et le Cher débordés, ruinèrent toutes les récoltes. Les magistrats de la cité, malgré le prix si élevé du grain, se virent dans la nécessité d'en ordonner des achats considérables ; ils contraignirent en outre les couvents de Marmoutier, de Grandmont, etc., à venir en aide aux habitants en donnant du blé et autres comestibles. Cette disette ne tarda pas à dégénérer en une épouvantable famine ; puis comme si le ciel et la terre, disent les chroniques, eussent conjuré contre la France pour la ruiner de fond en comble, une pestilence horrible (peste noire) affligea étrangement la population (1348). L'épidémie atteignit Tours, alors que de longues processions, quittant le Poitou envahi par la maladie, arrivaient en pélerinage se mettre sous la protection du tombeau de saint Martin."


    Tableau de Louis Duveau, 1849, "La peste d'Elliant" [Musée des Beaux-Arts de Quimper].
    Elliant, commune bretonne, est réputée pour avoir été ravagée par une épidémie de peste en 1349 ou au XVème siècle.
    Une mère emporte au cimetière les corps de ses neuf enfants, le père devenu fou la suit (d'après chanson traditionnelle).


    La peste à Tours ; au fond la cathédrale avec ses deux tours non terminées [LTa&m 1845].

    Confinement généralisé. "Pour chasser le fléau, on alluma de grands feux dans les rues étroites, sans pavage, et sur les places, qui, à cette époque, étaient couvertes de toutes les immondices ; on jeta dans ces feux une quantité consudérable de laurier vert, de camomille et d'encens. Le bailli fit garder les portes de Tours et de Châteuneuf, et l'on ne permit l'entrée de ces deux villes à aucun étranger. Le silence de nos annales nous laisse dans l'incertitude sur les résultats numériques de la mortalité produite par la peste [30 à 50% de la population européenne en cinq ans, d'après la page Wikipédia] ; nous savons cependant, par une charte de 1357, que la Touraine fut moins éprouvée que les autres contrées en général. Le calme et l'abondance revinrent en 1352. [...] Mais le fléau pestilentiel reparut quelques années plus tard (1362).". Ces lignes sont écrites en mars 2020, lors du confinement du covid-19, 672 ans plus tard...

    Après la famine et la peste, viendra la guerre de cent ans. Bernard Chevalier estime que ces calamités ont provoqué "un siècle de basses eaux démographiques dont on peut dire, en particulier, d'après l'état des forces militaires établi vers 1450, qu'il ramène la population de l'agglomération entière d'environ 15 000 habitants ou plus vers 1320 à 7 000 ou 8 000 cent ans plus tard. Chiffres conjecturaux, mais qu peuvent être pris valablement comme des ordres de grandeur."

    L'inquisition sévit à Tours. Dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873), Eugène Giraudet indique que "La plus redoutable des juridictions était celle des tribunaux de l'inquisition créés par la Papauté, pour arrêter le progrès de l'hérésie et livrer aux flammes ceux qui en étaient convaincus, depuis le puissant évêque jusqu'au plus humble moine de couvent. Les Dominicains ou Jacobins après avoir commencé par brûler les écrits condamnés, brûlèrent leurs auteurs. [...] On voyait encore, il y a quelques années, dans les immenses caveaux des Dominicains ou Jacobins, situés près de la place Foire le Roi, de nombreux débris d'appareils de torture, destinés au supplice de ceux qui avaient encouru le terrible justice de ce tribunal. Ces intruments affreux étaient réservés aux hommes ; quant aux femmes, on se contentait de les enterrer vivantes.". J.-M. Vidal, dans un article de 1902 traite le cas du procès de Hervé de Trevalloet (la Bretagne étant rattachée à l'archevêché de Tours) dans une "affaire d'envoûtement au tribunal d'inquisition de Tours" en 1335-1337.


    Le chevalet, un des instruments de torture de l'inquisition (lien). Les démons combattus par Martin ont la vie dure...



  32. La guerre de cent ans, Charles VI le fou et Jeanne d'Arc à Tours

    La Touraine durant la guerre de cent ans. La guerre de cent ans est un conflit entrecoupé de trêves plus ou moins longues, opposant, de 1337 à 1453, la France à l'Angleterre. La Touraine fut ravagée, notamment par des bandes armée liées aux troupes anglaise. Pierre Audin, en son livre "La Touraine durant la guerre de cent ans" (2019, lien) : " C’est de Touraine que tout partait, que les troupes se rassemblaient pour lutter contre les bandes de mercenaires à la solde des anglais... Le roi de France Charles VII se trouvait entre Berry et Touraine, dernier carré de sa puissance. Il voulait tout abandonner, découragé de lutter contre les Plantagenêt… Imaginez les seigneurs tourangeaux, ballottés et vassaux des deux. Ils changeaient de camp, se faisaient confisquer leurs biens par le roi qui les leur rendait quand ils se rapprochaient de lui....".


    Deux miniatures des Chroniques de Jehan Froissart. : la bataille d'Auray, près de Nantes, en 1364, et un pillage par des Grandes Compagnies.

    Pire que les Anglais : les Grandes Compagnies. François-Christian Semur dans "Abbayes de Touraine" (Geste Editions 2011) : "En 1356, le Prince Noir arriva en Touraine qui devint la proie des troupes ennemies. La défaite du roi de France, près de Poitiers, engendra le désarroi des Français. Les soldats ennemis pillèrent, ravagèrent le pays et prirent possession des forteresss et abbayes. Ces dernières furent des proies faciles. Au moins cinq abbayes importantes de Touraine, après avoir été pillées et ses occupants massacrés, servirent de repères aux bandes ennemies. Ces dernières firent régner la terreur dans toute la contrée. La population se terra. Les villages et les villes tentèrent de se protéger en édifiant en hâte des remparts. Cependant, l'insécurité persista avec les ravages des "routiers" anglais, bretons, gascons et français [c'est ce que l'on a appelé les Grandes Compagnies] qui ne songèrent qu'à la "rapine". Un climat d'anarchie et d'insécurité, associé à la misère, se manifesta au quotidien par de nombreuses violences jusqu'à la fin du XIVème siècle. La première moitié du XVème siècle sera encore plus terrifiante pour la Touraine. En effet, les troupes mal payées, se "payèrent" sur l'habitant, volèrent, pillèrent, violèrent, capturèrent et réclamèrent des rançons sibstantielles.". L'abbaye Saint Paul de Cormery fut ainsi pillée et servit de repère aux routiers [récit de Bernard Briais dans "Anecdotes historiques de Touraine" 2015].

    En 1408 / 1409, le roi Charles VI le fou en résidence à Tours durant 7 mois.. Le roi Charles VI, surnommé d'abord "le bon" puis "le fol" ou "le fou", à cause de ses états de démence intermittents, pouvant durer plusieurs semaines, régna sur la France en guerre de 1380 à 1422. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Charles VI, retombé dans son état de démence, fut enlevé de son palais par les ordres de la reine Isabeau de Bavière, à l'insu même des officiers de sa maison et des bourgeois de Paris, puis conduit à Tours, où Isabeau et quelques seigneurs le tinrent enfermé pendant le mois de novembre 1408. Durant son séjour dans nos murs, la reine présida un conseil royal dans le but d'obliger le duc de Bourgogne Jean sans Peur à faire amende honorable de son crime et le bannit de la cour. Informé des conditions qui lui étaient imposées, Jean sans Peur députa à Tours le comte de Hainaut intercéder en sa faveur auprès du roi ; cette négociation n'ayant pas réussi, Jean de Montaigu, grand maître de la Maison du roi, s'entremit alors avec tant d'habileté, qu'il obtint une nouvelle décision plus favorable au duc. Les Parisiens affligés de se voir privés depuis si longtemps de leur souverain, chargèrent le prévôt des marchands de Paris Jean Jouvenel des Ursins et plusieurs notables bourgeois de se rendre à Tours, afin de supplier le roi de revenir dans sa capitale. Charles VI accueillit fort bien ces envoyés et leur promit de se rendre prochaïnement à leur désir. Le retour du monarque n'eut lieu cependant qu'au mois de mai suivant, mais ne ramena pas la tranquilité , car les deux factions rivales d'Orléans et de Bourgogne recommencèrent une lutte plus passionnée et plus violente que jamais..


    Charles VI le fou et Isabeau de Bavière en 1420 au traité de Troyes, avec à droite leur fils, futur roi de France, Charles VII alors âgé de 17 ans [Chroniques de Jean Froissard 1472, British Library, Wikipédia]. Ce traité prévoyait que, devenu son gendre, le roi d'Angleterre Henri V succéderait à Charles VI... On peut imaginer une scène un peu sembable quand Charles et Isabeau ont accueilli le prévôt des marchands de Paris à Tours.

    En 1417 / 1418, les Bourguignons occupent Tours durant une année. Protégée pas ses remparts est moins exposée que les campagnes, comme le raconte Bernard Chevalier dans "Histoire de Tours" [Privat 1985] : "Dans les grandes affaires politiques, Tours s'en tient à cette politique de prudente neutralité, jointe à la déférence envers ceux de ses maîtres qui y exercent le pouvoir régalien, tant ducs que rois. La ville a-t-elle accepté avec aisance l'écrasante pression fiscale exercée par Charles V à la fin de son règne ? C'est peu probable, mais elle n'a pas pris part au mouvement d'insurrections urbaines de 1382 qui affecte sa voisine Orléans. De même se tient-elle autant que possible à l'écart de la guerre des princes. Bourguignonne de principe de 1409 à 1413, armagnaque ensuite sans la moindre conviction. Mais la situation se dégrade de plus en plus ; sans cesse les gens de guerre passent et repassent sous ses murs, semant la ruine. En 1415, la guerre reprend avec l'Angleterre, Henri V reprend la conquête méthodique de la Normandie. Le poids des tailles, l'insécurité généralisée font douter de la sagesse de cette politique d'abstention et de confiance au gouvernement royal. Voici que le 2 novembre 1417, le duc de Bourgogne [Jean sans Peur] se présente aux portes de la ville ; un fort parti lui ouvre les portes et Tours se trouve alors en rebellion contre son maître légitime, le dauphin Charles [futur Charles VII], duc de Touraine, qui la reprend après un mois de siège du 26 novembre au 28 décembre 1418.". Les Tourangeaux se sont rendus sans effusion de sang. Sur la guerre de cent ans à Tours, on pourra consulter l'article en deux parties de Bernard Chevalier en 1974 : 1 2 ; l'auteur estime que la ville a été une "place forte redoutable".

    1417, la reine de France Isabeau de Bavière prisonnière à Tours. Eugène Giraudet donne des précisions sur les raisons ayant amené les Bourguignons à occuper Tours : la présence de la reine. "Le duc d'Armagnac, dont la puissance avait succédé à celle du duc de Bourgogne Jean sans Peur, exile à Tours la reine Isabeau. La conduite du dauphin Charles son fils, qui la méprise ouvertement et ne lui laisse même pas entrevoir le terme de sa captivité, augmente à un tel point l'irritation et le mécontentement de la reine, qu'elle n'hésite pas à s'allier secrètement avec Jean sans Peur, jusque là son ennemi. Le duc de Bourgogne, entrevoyant le parti qu'il peut tirer d'une telle alliance, l'accepte avec empressement." Et c'est ainsi qu'il alla délivrer Isabeau : "La reine prétexta, un matin, d'aller faire ses dévotions à l'abbaye de Marmoutier. Jean, qui l'attend à deux lieues de Tours, envoie une partie de son escorte s'embusquer près du couvent, afin de favoriser son évasion. A peine la reine est-elle entrée dans l'église, que le capitaine des gardes du duc y pénètre avec ses soldats ; les gardes et les officiers de la reine, surpris et effrayés, prennent la fuite ; Isabeau profite du désordre et s'évade par une des fenêtres de la sacristie."


    [Couillard - Tanter 1986 + la planche]

    Avril 1429, le passage de Jeanne d'Arc à Tours. Ensuite, et particulièrement de 1425 à 1429 quand le royaume de France s'enfonce dans l'anarchie, "la ville fait face et assume seule sa défense. Elle renforce son enceinte, construit de nouvelles tours, monte une garde vigilante, obtient à prix d'or [avec la participation du trésorier de Saint-Martin...] le départ des troupes royales voisines, beaucoup plus redoutables aux amis qu'efficaces contre l'ennemi et tente même de mettre sur pied une sorte de milice provinciale avec pour seul allié sûr le sire de Bueil [Jean V de Bueil] qui guerroie sur la frontière du Loir. répondant à l'appel de sa voisine assiégée, elle donne à Orléans secours moral et aide matérielle, accueille avec faveur Jeanne d'Arc, qui pourtant ne séjourne pas plus de quelques jours dans ses murs et se réjouit hautement à l'annonce de son succès. La confiance et l'audace reviennent." + article de Mikerynos en 2017 "Jeanne d'Arc à Tours (lien) (l'emplacement désigné du lieu de résidence de Jeanne correspond à l'étude de Louis de Grandmaison en 1929).


    Martin et Jeanne, les saints en armure. 1) l'entrevue de Jeanne la Pucelle et du roi Charles VII à Chinon apparaît truquée, d'après les dernières recherches historiques (lien) [gravure de LTa&m 1845] gravure LTh&m 1855. 2) dans l'actuelle basilique (lien). Arrivée à Tours vers le 5 avril 1429 (+ plaque commémorative au 15 rue Paul-Louis Courrier), Jeanne d'Arc, qui aimait à fréquenter les lieux saints, est venue, probablement à plusieurs reprises, dans la collégiale Saint Martin (lien). Martin et Jeanne, tous deux protecteurs de la Gaule / France, tous deux militaires,tous deux sanctifiés sont souvent associés. 3) et 4) par exemple ces deux statuettes de l'église Roquefort les Cascades en Ariège (lien). + fresque monumentale (3,50 m x 4,20 m) de Nicolas Greschny (1950) représentant les deux saints en l'église des Issards, aussi en Ariège (lien) Ci-dessous, Jehanne la pucelle d'Orléans se recueillant sur le tombeau de Martin [Lorenzo d'Esme 1996]

    Saint Martin, prière et mystère. "A la nouvelle de l'arrestation et de la captivité de Jeanne (mai 1430), les Tourangeaux consternés, ordonnèrent des prières publiques dans toutes les églises et une procession, composée de tous les ordres du clergé, se rendit au pied du tombeau de saint Martin, afin d'obtenir son intercession en faveur de cette héroïne qui venait de sauver la France" [Eugène Giraudet, 1873]. La guerre de cent ans, commencée en 1337, ne se termina qu'en 1453 avec le traité de Picquigny. Elle fut entrecoupée de périodes calme, notamment en 1444-1448, durant la trève de Tours signé au château de Montils lès Tours, devenu Plessis lès Tours. C'est alors que le roi Charles VII vint souvent en ce château et à Tours. Giraudet signale aussi le 21 février 1444 une réception à Tours "pleine d'enthousiasme" de Charles Ier d'Orléans, après 25 ans de captivité en Angleterre. "Le corps de ville fit représenter, en son honneur, un mystère intitulé : "Les miracles de Monseigneur saint Martin" et lui donna 6 grands brochets, 12 grosses carpes et 3 lamproies."

    Les innocents enfants et Martin. Eugène Giraudet (1873) : "Le jour de la fête des Innocents, les enfants de la ville allaient occuper dans la cathédrale et dans l'église Saint Martin, la place des chanoines et, là, choisissaient un évêque parmi eux, qu'ils habillaient de costumes religieux mis à l'envers, puis ils psalmodiaient des sortes de psaumes, après s'être munis de lunettes faites avec des peaux d'orange ou des coques de noix. Ces enfants terribles eurent la fantaisie, en 1423, de se choisir pour évêque un chien, qu'ils coiffèrent d'une mitre et commirent, en célébrant leurs cérémonies habituelles, toutes sortes d'excès. Les chanoines ayant porté plainte, cette coutûme fut abolie par un arrêt du parlement, séant à Poitiers, le 16 décembre 1423.".


    Après les victoires de Jeanne d'Arc et son couronnement à Reims en 1429, Charles VII devient "le victorieux [Couillard - Tanter 1986 + la planche]. Il installe sa maîtresse Agnès Sorel en Touraine, à Loches. Le dauphin Louis, futur Louis XI, ne supporte pas cette relation et, pour d'autres raisons aussi, vit en conflit permanent avec son père.

    La relance du pélerinage de Saint Martin. Pour Charles Lelong en son étude de 2000, du XIII au XVème siècle : "Martin retrouve sa place de protecteur de la cité toute entière, de patron de la monarchie et de saint révéré dans tout l'occident. Localement, son culte a souffert de l'essor de celui de saint Gatien : en 1356, la ville échappe par miracle au Prince Noir mais par le concours des deux saints. Ils sont associés lors de la peste de 1420. D'ailleurs, depuis 1354, une enceinte commune unit Châteauneuf et la Cité, la ville étant placée en 1385 sous un gouvernement unique où les chanoines ont peu de part. En 1481, la basilique perd son droit d'asile. Cependant, saint Martin garde la primauté dans les offices, même à la cathédrale. Dans la basilique les grandes familles fondent des chapelles destinées à recevoir leurs sépultures. Bastien François rebâtit la célèbre aile du cloître entre 1508 et 1509 ; le jubé est reconstruit. En 1420, fut achetée une tapisserie illustrant la vie de saint Martin. Le pèlerinage est encouragé par les indulgences accordées par les papes Nicolas II en 1289, Boniface VIII en 1299, Jean XXII en 1323. Francesco Florio (1477) et Jérôme Muntzer (1495) nous ont laissé de précieux récits de leur passage. En 1495, Martin Briçonnet [chanoine, fils de Jean premier maire de Tours en 1462] offre de la part de sa mère Jeanne Berthelot un manuscrit sur parchemin contenant le récit des miracles, destiné à être placé près de la châsse pour être consulté par les fidèles et les pèlerins. [...] Mais leur générosité fut surpassée par celle de Louis XI qui considérait que saint Martin était le patron spécial du royaume : "lequel avons toujours et très souvent réclamé en toutes nos affaires"."



  33. Louis XI, le roi citoyen tourangeau, et sa bonne ville s


    1436, les Tourangeaux fêtent le mariage du dauphin Louis et de la princesse Marguerite d'Ecosse. Tous deux enfants de rois, ils avaient 6 et 5 ans quand leur mariage est prononcé en 1428, puis 14 et 13 ans le 24 juin 1436 quand le mariage est célébré au château de Tours et dans la ville. Le dauphin Louis deviendra le roi de France Louis XI en 1461. La princesse Marguerite d'Ecosse aura un destin tragique, décédée en 1441 à 21 ans, délaissée par son époux. [LTh&m 1855] + gravure de Claude Chastillon, 1645, du château et de la chapelle attenante (notée A) où a été célébré le mariage (lien).


    1448, Charles VII crée les francs-archers. Par une ordonnance rédigée au château de Montils (devenu Plessis) lès (à côté de) Tours, le roi Charles VII crée des milices de soldats archers (arc, arbalète...) pour l'auto-défense locale et pour multiplier à travers le royaume de France des hommes armés pouvant le servir. Leur efficacité fut critiquée. [enluminure du livre "Les vigiles de Charles VII" de Martial d'Auvergne, 1484, BnF]
    1457, le tragique non-mariage de Tours. Il était Ladislas V, jeune roi de Hongrie âgé de 17 ans, elle était Madeleine de Valois, fille du roi de France Charles VII, âgée de 14 ans. Les ambassadeurs Hongrois furent somptueusement reçus au Plessis et dans la ville de Tours pour préparer leur mariage. Les négociations étaient terminées, ce fut la fête et le banquet quand un messager arriva : Ladislas venait de mourir de maladie ! "Un service funéraire royal est organisé en l'église Saint Martin, avec autant de fastes déployés que lors de l'annonce des projets de mariage. Cette tragique nouvelle marquera durablement les esprits.". [peintre autrichien, seconde moitié du XVème siècle, Musée des Beaux-Arts de Budapest, Wikipédia] + double-page du récit de Hervé Chirault et Aude Lévrier ["Guide secret de Tours et de ses environs", éd. Ouest-France 2019]. Madeleine épousera, en 1462, Gaston de Foix et deviendra mère du roi de Navarre François Fébus.


    Louis XI en son château des Montils, renommé Plessis lès Tours [Couillard - Tanter 1986 + deux planches : 1 2] [image de "Histoire de France pour le cours élémentaire" S.U.D.E.L.]. Ci-dessous le château quand il était demeure royale [Gallica + autre vue]et ce qu'il en reste [photo Wikipédia]. + quatre gravures de LTa&m 1845 : 1 2 3 4 + deux gravures de LTh&m 1855 : 1 2.

    Les hommages du roi citoyen tourangeau à Martin Louis XI, qui régna sur la France de 1461 à 1483, fit de Tours la capitale de son royaume, habitant le château voisin du Plessis, honorant l'évêque qui veilla sur la ville presque 1100 ans plus tôt. Déjà, en 1433, son père Charles VII, qui a élevé une chapelle Saint Martin à Chinon en 1440-1450 [Bruno Dufau, Livre Collectif 2019], avait exprimé l'espoir que saint Martin aiderait au "recouvrement du royaume et à ses autres affaires". Louis XI fit de saint Martin "le spécial tuteur de notre royaume qui a tant aidé nos prédécesseurs" et, en 1481, il accorda de nouvelles faveurs pour que ce saint contribue "à l'entreténement et préservation du royaume... à son accord, paix et union". Bernard Chevalier en une étude de 1997 titrée "Saint-Martin aux XIVème et XVème siècle et le culte du saint" raconte : "A partir de 1468, sa dévotion personnelle va croissant... Il vient entendre la messe à Saint-Martin et prier longuement avant chacun de ses départs. De toute manière il est toujours présent devant son protecteur grâce à la statue d'argent massif placée en 1466 devant la châsse et qui le représente en orant revêtu de l'aumusse de chanoines. Il fit au saint des dons considérables presque toujours en ex-voto pour une victoire : l'image d'une ville toute en argent offerte en 1472, celle du château du Plessis enrichie de pierreries, une lampe somptueuse donnée en 1480, enfin et surtout la fameuse grille d'argent massif placée autour de la châsse en 1478. Il s'agit là de l'exécution d'un voeu fait à l'occasion d'une victoire sur les flamands pendant la guerre de conquête menée en Artois. Dépense fastueuse : il en coûta aux finances publiques 72 846 livres tournois, soit approximativement 2% du montant annuel de la taille." Qu'en aurait pensé Martin ?


    1477 dans la basilique, Louis XI apprend la mort de Charles le Téméraire. "Agenouillé, dans l'attitude d'un profond recueillement, le roi donne tous les signes de la piété la plus fervente. Tout à coup un des seigneurs de la cour s'approche et lui adresse à voix basse quelques paroles ; son visage, habituellement sévère, tout à l'heure plein de componction, s'illumine et devient radieux ; il se redresse avec fierté, il ne peut contenir sa joie et la laisse éclater. Louis XI vient d'apprendre que le plus intraitable de ses ennemis n'est plus : Charles le Téméraire est mort !" [LTh&m 1855 : "La Touraine, histoire et monuments", texte Jean-Jacques Bourassé, gravures Karl Girardet 1855]


    1483, le Calabrais François de Paule s'installe à Tours. De même que les Tourangeaux avaient appelé le saint homme Martin en 371, Louis XI, le roi citoyen tourangeau, onze siècles plus tard, appela auprès de lui le saint homme François de Paule (1416-1507), qui, venant de Calabre, traversa Italie et France pour être accueilli chaleureusement au château du Plessis. C'était de façon beaucoup plus égoïste, pour aider sa Majesté à vaincre la maladie. A défaut d'un miracle, Louis XI reçut un apaisement pour les quelques mois qu'il lui restait à vivre. A gauche, tableau de Nicolas Gosse, 1843 [Château de Loches]. + cinq autres illustrations de la rencontre de Louis et François : 1 [Jacques Dumont, 1730, Musée des Beaux-Arts de Tours] 2 3 [Emile Keller, 1880] 4 5 François de Paule restera ensuite 24 ans à Tours, jusqu'à sa mort, vénéré par la cour et les Tourangeaux qui le surnommèrent affectueusement "le bonhomme". Il conseilla la régente Anne de Beaujeu puis les rois Charles VIII et Louis XII et développa, avec le soutien royal, son ordre des Minimes, multipliant les couvents des Minimes, notamment le couvent de La Riche, à côté du Plessis (illustration de droite), qui abritera le tombeau du saint (photos). + recto et verso d'un dépliant des "Amis de saint François de Paule".


    [Commentaires du "Magazine de la Touraine" n°41 (1992), gravures de LTa&m 1845]

    Les obsèques de Louis XI dans la basilique Saint Martin. Eugène Giraudet (1873) : "A la nouvelle de sa mort, le 31 août 1483, le chapitre de Saint Martin fit sonner toutes les cloches pendant trois jours ; au bout de ce temps, les chanoines allèrent en grande pompe chercher le corps du roi et le ramenèrent dans leur église, où ils célébrèrent ses obsèques. De là, suivant la recommandation expresse du roi, on conduisit sa dépouille mortelle dans l'église Notre Dame de Cléry, où il avait lui-même, de son vivant, fait préparer son tombeau"".

    La basilique dans toute sa beauté. Dans le Livre catalogue 2016, Emeline Marot estime que la collégiale atteint sa pleine maturité avec aussi "la construction par Louis XI d'une chapelle au nord de la nef" et la splendeur du tombeau : "A la fin du XVème siècle, au moment où Jean de Ockeghem accède à la fonction de trésorier, la collégiale présente donc un plan et une organisation quasiment définitifs, une composition complexe de maçonneries appartenant à des siècles différents.""

    A gauche, Louis XI priant son saint favori, Martin [tombeau de Louis XI dans la nef de Notre Dame de Cléry, Michel Bourdin (1565-1645), Wikipédia]. Au centre "Tours au temps de Louis XI" de Sylvain Livernet 1983 (dessins Alain Ferchaud). + quatre extraits : 1 (portes et tours de Tours 2 (monuments religieux). 3 (le château du roi à Plessis lès Tours, à l'ouest de la ville) 4 (l'entrée du château, dessin Alain Ferchaud). A droite inscription dans le sous-sol de l'actuelle basilique de Laloux.

    1462 : la bonne ville de Tours a un maire. Progressivement un pouvoir laïc se constitue à Tours qui devient une bonne ville bénéficiant de privilèges et de protections octroyées par le roi de France, assorties en contreparties d'obligations notamment fiscales. Bernard Chevalier ["Histoire de Tours" 1985] : "En 1356, en même temps que la ville avait reçu du roi Jean l'autorisation de se fortifier, elle avait obtenu de lui le droit de s'imposer et de tenir des assemblées générales d'habitants chargées d'élire les responsables de la défense commune. Point de départ de la conquête de l'autonomie administrative." Puis : "A partir de 1389 l'usage se fixe de n'élire que deux élus, tous les deux laïcs, et dès lors s'instaure une coûtume qui tiendra lieu de statut [...] Le dernier pas restait à franchir, celui qui conduisait de la communauté d'habitants organisée au corps de ville constitué. il fut franchi en 1462, mais sous la pression de Louis XI, qui contraignit les Tourangeaux, qui n'en demandaient pas tant, à adopter les statuts de la Rochelle, c'est-à-dire un régime proche des "établissments de Rouen" : à la tête de la ville un maire nommé tous les ans par le roi sur une liste de trois candidats et un collège élu à titre viager de 24 échevins et 75 pairs et conseillers, soit cent membres avec le maire. En exécution de ces nouveaux statuts, le 8 octobre 1462, Jean Briçonnet l'aîné, élu des aides à Tours, fut investi pour la première fois de la charge du maire". Trois pouvoirs s'organisent et se disputent alors : l'Archevêché, le chapitre Saint Martin et le corps de ville (un exemple de conflit en 1603 est raconté par Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours", lien). + article de Bernard Chevalier 1995 "La religion civique dans les bonnes villes : sa portée et ses limites. Le cas de Tours", présentant le rôle du "corps de ville".

    Le pouvoir religieux en net recul. Déjà, vers 1379, d'après Eugène Giraudet, le clergé avait perdu le droit d'élire l'archevêque au profit du roi. La prise du pouvoir municipal par une démocratie bourgeoise se fit bien sûr au détriment de l'archevêque et du chapitre de Saint-Martin. Bernard Chevalier : "Leur poids a décru dans l'ensemble urbain. sur le plan de l'exercice de la puissance d'abord, dans la mesure même où la cour royale de baillage prend de plus en plus d'ascendant. Sur le plan de l'autorité morale aussi. Les archevêques qui se succèdent du milieu du XIVème siècle à celui du XVème sont tous ou presque des hommes prestigieux, mais ce sont des absents. Le Grand Schisme d'Occident [avec deux papes en concurrence], à partir de 1378, marque une date, en effet dans leur recrutement. Fini le temps trop bref des universitaires d'origine plutôt modeste ; voici venir celui de grands serviteurs de la curie d'Avignon ou de la cour du roi de France. [...] Les chanoines des deux grands chapitres, bien que toujours recrutés hors de la ville dans leur grande majorité, tiennent à participer à une gestion qui implique pour eux participation aux charges militaires et pécuniaires. Mais ils sont atteints par la chûte vertigineuse de leurs revenus fonciers laminés par la guerre. [...] Marmoutier, qui a été pillée par les routiers en 1360, est une communauté réduite à une vingtaine de moines au lieu de 80 et dont l'abbé à tout moment quitte les rangs pour venir se réfugier dans l'hôtel qu'il possède à Tours. L'abbaye de Saint Julien n'est pas mieux lotie et ne prend aucune part à la vie commune, si ce n'est en prêtant son cloïtre aux assemblées municipales."

    Les quatre fêtes de Saint Martin. Jean-Louis Chalmel (cité par Sylvain Livernet en "Tours au temps de Louis XI" 1983) : "L'église de Saint-Martin célébrait chaque année quatre fêtes en l'honneur de son patron : la première, celle de la mort du saint, le 11 novembre, était commune à toute l'Eglise romaine. Il était d'usage que les rois et les grands seigneurs présentassent à l'offrande des monnaies de Saint-Martin ou des vases d'or ou d'argent marqués à son coin particulier. La seconde fête avait pour objet la commémoration de la délivrance de Tours lorsqu'elle fut assiégée la première fois en 841 par les Normands (fête de la Subvention). La fête de la Reversion perpétuait le souvenir de l'époque où la châsse de Saint-Martin fur rapportée d'Auxerre en 887. Enfin, la fête de l'Ordination de Saint-Martin était célébrée le 4 juillet.". Sylvain Livernet poursuit : "Tout en respectant la présence du sanctuaire de Saint-Martin, tout en continuant à l'aider et à le fréquenter, Louis XI chercha à provoquer un développement harmonieux de la cité. Ses successeurs achevèrent son oeuvre en édifiant un tissu urbain entre les deux pôles de la piété tourangelle, basilique et cathédrale."

    Nos ancêtres les bourgeois de Tours. Sous François Ier, l'ordonnance de Villers-Cotterêts d'août 1539 a imposé aux curés une tenue des registres de baptèmes qui ne fut vraiment mise en oeuvre à travers toute la France que vers 1600, certaines paroisses étant plus promptes. Les plus anciens registres de Touraine, devançant même l'ordonnance, sont ceux de Saint Jean Saint Germain (1506) et Thilouze (1516) [atelier de 59 pages sur la généalogie en Touraine]. Il est toutefois possible de remonter à une période plus ancienne en étudiant les registres notariaux conservés de la ville de Tours, ce qui permet de remonter jusqu'à 1462. Près de 17.700 actes du XVème au XVIIème siècle sont ainsi présentés (lien avec moteur de recherche). Cela concerne les bourgeois et artisans qui passaient par notaires. Des recherches généalogiques permettent donc de remonter dans ce monde de la bourgeoisie tourangelle. A titre d'exemples, voici les percées que j'ai effectuées dans mon ascendance, partagées par de nombreux Tourangeaux ou pas, le sachant ou pas :

    Louis XI, considéré comme une universelle aragne, avec deux de ses lévriers et Philippe de Commynes. ["Histoire de France en bandes dessinées", Larousse 1979, texte Jean Ollivier, dessin Eduardo Coelho] + trois planches sur la fin de règne : 1 2 3. A droite la fontaine de Beaune-Semblançay [carte postale de son ancien emplacement) + gravure LTa&m 1845 + gravure LTh&m 1855 + autre carte postale + gravure de Georges Pons 1977 à son actuel emplacement + la dégradation de 2012 [La NR].



  34. Tours capitale des arts de la pré-Renaissance

    Après Louis XI, Charles Lelong poursuit son analyse : "Charles VIII, encore dauphin, fut reçu abbé en 1484 puis en 1493  c'est dans la basilique qu'il fit inhumer ses enfants morts en bas-âge dans un tombeau célèbre, conservé aujourd'hui à la cathédrale. Il fit adresser des prières solennelles à saint Martin lors des guerres d'Italie comme le feront Louis XII et François Ier. Ce dernier avait fait saisir la grille d'argent du tombeau en 1422 pour battre monnaie ; après sa défaite à Pavie, il accomplit à Tours une espèce d'amende honorable.".


    A gauche, jadis dans la basilique Saint Martin, à présent dans la cathédrale, le tombeau de Charles Orland (influence italienne : Orlando, Roland) et Charles, petits-fils de Louis XI, enfants de Charles VIII et Anne de Bretagne, décédés à 3 ans (rougeole) et à 1 mois (lien). Commandé par Anne en 1499, il est le fruit d'une collaboration entre Français (atelier Michel Colombe, probablement Guillaume Regnault) et Italiens (Giròlamo Paciarotto dit Jérôme Pacherot). + gravure [LTh&m 1855] + portrait de Charles-Orland par Jean Hey [1494, Musée du Louvre, Wikipédia]. Au centre, dans la basilique disparue, le tombeau de Jean II le Meigre (1364-1421), dit Boucicaut, maréchal de France, gouverneur de Gênes, mort captif en Angleterre, après avoir été fait prisonnier en 1415 à la bataille d'Azincourt + vitrail de l'actuelle basilique montrant son enterrement en 1421. + aussi dans la basilique, dans la chapelle de sa famille, le tombeau de son père Jean Ier le Meingre (1310-1367), maréchal de France ayant combattu les Grandes compagnies de brigands durant la guerre de cent ans. Jean Ier avait un frère Geoffroy évêque de Laon de 1363 à 1370. A droite, Le superintendant du roi puis cardinal Guillaume Briçonnet (1445-1514), fils du premier maire de Tours et frère du chanoine Martin Briçonnet, aussi gendre de Jacques de Beaune surintendant des finances et maire de Tours (qui, injustement accusé, fut exécuté au gibet de Montfaucon). Le cardinal avait entamé tardivement sa carrière ecclésiastique en 1487, à la mort de sa femme, en devenant chanoine de Saint-Martin. Il eut deux frères évêques, deux fils évêques et aussi un neveu et un petit-fils (lien) + arbre généalogique des Briçonnet ["Les maires de Tours", Centre généalogique de Touraine 1987].

    Cette période royale amène une prospérité marquée de la cité de Martin. Dans "Tours, ville royale" (1983), Bernard Chevalier estime que, de 1450 à 1520, sa population "serait passée de 9.000 à 12.000 âmes et celle de l'agglomération de 10.500 à 16.000. [...] C'est en somme avec une sage lenteur que la nouvelle capitale s'est hissée à ce rang honorable qui la place dans le royaume aussitôt après Paris, Rouen, Lyon et Toulouse par le nombre de ses habitants."

    1500, Tours capitale des arts. Qui dit fête, qui dit messe dit musique. Pour le clergé et pour le peuple. Si l'on ne dispose guère de témoignages en ce sens avant le moyen-âge, les manuscrits notés se font nombreux à partir du XIème siècle. Yossi Maurey et Agostino Mageo ont étudié "le rayonnement musical de Saint Martin à la fin du Moyen âge" dans un long article du Livre catalogue 2016 "Martin de Tours, le rayonnement de la cité". A la fin du XVème siècle, Tours capitale politique et culturelle, attirait les plus grands artistes, Michel Colombe (1430-1515) pour la sculpture, Jean Fouquet (1420-1481) et Jean Bourdichon (1457-1521) pour la peinture et l'enluminure, Jean de Ockeghem / Johannes Ockeghem (1420-1497) pour la musique. Parmi les 50 oeuvres qui nous sont parvenues de ce natif des environs de Mons en Belgique, on trouve 14 messes à teneur (d'origine sacrée ou profane), 10 motets et 20 chansons. Il est trésorier de l'abbaye Saint-Martin entre 1456 et 1459 et, de 1465 jusqu'à sa mort, il porte le titre de "maistre de la chapelle de chant du roy". + article "Les répertoires liturgiques latins pour saint Martin (VIe-Xe siècle)" de Jean-François Goudenne, 2012, avec des extraits de sacramentaires du XIIème au XVème siècle. En 2012, l'exposition "Tours 1500, capitale des arts" (couverture du catalogue, de Jean Bourdichon) a voulu "restituer l'importance de Tours au moment de la pré-Renaissance française", quand la ville "concentrait tous les facteurs d'une éclosion artistique sans précédent".


    Au centre , portrait présumé de Jean de Ockeghem. A droite, enluminure d'Etienne Collaut, "Chantres au lutrin" vers 1525, Ockeghem pouvant être le personnage central avec cheveux gris et lunettes [BnF, lien] + image d'un bréviaire de Saint Martin de Tours, XIIIème siècle.

    Succédant à Louis XI, son fils Charles VIII, encore sous la régence de sa grande soeur Anne de Beaujeu, est marié avec Anne, duchesse de Bretagne au château de Langeais, près de Tours en 1491. Avec ensuite, une entrée triomphale dans Tours et, probablement, un passage dans la collégiale Saint Martin. Devenu adulte, il quitte la résidence de son père pour s'installer dans le château d'Amboise. Sauf de passage, les rois de France ne viendront plus à Tours, qui entame un lent et long déclin. Il en est de même pour la basilique Saint Martin, son chapitre et ses moines, même s'ils conservent un important patrimoine. Le culte de Martin perd aussi de son prestige, le pèlerins sont moins nombreux. Charles VIII permet aux habitants de moins dépendre des religieux : "La rédaction de la coutume de Touraine produisit un si grand changement dans l'état des moeurs et des usages, en affranchissant le peuple du despotisme et de l'arbitraire des juges, a été un des plus grands bienfaits apportés à notre pays, par Charles VIII" [Eugène Giraudet, 1873].


    Le mariage de Charles VII et Anne de Bretagne le 6 décembre 1491 à Langeais. Photo de la reconstitution dans une pièce du château avec des personnages en cire. Les époux, âgés de 21 et 14 ans sont de petite taille, sur la gauche. + gravure du château dans LTa&m 1845.


    On trinque à la santé des jeunes mariés ! [Couillard - Tanter 1986] + la planche.
    La Tourangelle de Milo, à droite. Contrairement à la Vénus de Milo, elle a des bras, elle est très habillée, elle est beaucoup plus petite (72 cm), elle n'a rien à voir avec l'île de Milos. On n'est pas sûr qu'elle soit Tourangelle, mais elle est caractéristique de l'art tourangeau des alentours de 1500, platement nommée "Sainte femme marchant" dans le beau livre "Tours 1500, capitale des arts", 2012, avec une analyse par Béatrice de Chancel-Bardelot. Surtout, elle n'a pas de mains, elle est belle comme une Vénus, elle a la grâce et le déhanchement de celle de Milo, elle loge dans le même musée du Louvre, alors, ici, elle devient la Tourangelle de Milo.

    Dès 1501, Louis XII, successeur de Charles VIII sur le trône de France et dans le lit d'Anne de Bretagne, décide en secret de marier sa fille Claude à François d'Angoulême, un cousin (au 4ème degré) devenu duc de Valois et son futur successeur François Ier, contre l’avis d’Anne de Bretagne qui projette de l’unir à Charles de Habsbourg. Sa maladie, en 1505, précipite les choses. Les États généraux sont réunis à Tours pour annuler le traité de Blois qui avait promis Claude de France à Charles d’Autriche et "supplier" le roi de marier Claude à François. A l'occasion des fiançailles, toutes les notabilités de France sont réunies à Tours pour assister à la bénédiction du puisssant cardinal d'Amboise. "Des processions générales eurent lieu pendant huit jours consécutifs et des réjouissances de toutes soortes (tournois, feux de joie etc.) célébrèrent dignement cet événement qui assuarit l'intégrité et l'indépendance du territoire de la France" [Giraudet, 1873].


    Les fiançailles de François Ier, 12 ans, et Claude de France, 7 ans, le 21 mars 1506 au château de Plessis lès Tours
    [Jean d'Auton, Chroniques de Louis XII enluminées par Guillaume Leroy, Lyon, vers 1507. BnF]
    Dix ans plus tard, le 21 août 1516, Tours accueillit François Ier de façon somptueuse :
    double-page du récit de Hervé Chirault et Aude Lévrier ["Guide secret de Tours et de ses environs", 2019]


    L'assemblée de Tours, reunie en 1506, proclame Louis XII "père du peuple" [peinture au plafond d'une salle de la galerie Campana du musée du Louvre] + gravure de cette réunion [LTh&m 1855]. Les états généraux de 1484 avaient été convoqués par la régente Anne de Beaujeu à Tours, afin de désigner qui devait occuper la régence après la mort de Louis XI le 30 août 1483 et pendant la minorité de Charles VIII. Seize ans auparavant, Louis XI avait réuni à Tours les Etats Généraux de 1468. Ce furent les deux seules fois où cette assemblée s'est réunie en la ville de Martin.


    La basilique Saint Martin d'Hervé, reconstruite en 1180, au Moyen-âge. A droite, dessin de Claes Jansz Visscher 1625.
    + gravure de Matthaus Merian présentant Tours vers 1650.


    La bonne ville. Après 1360, une même enceinte réunit la cathédrale Saint Gatien (au centre gauche) (sur sa droite le château de Tours, lien) et la basilique Saint Martin (au centre droit) (sur sa gauche l'église St Pierre le Puellier et haut clocher) [gravure de Joris Hoefnagel, "Tours, le jardin de la France", 1561] + variante [Jacques Chereau le jeune, 1688, musée Beaux-Arts de Tours] + reprise dans un dessin de Joël Tanter, 1986 + article de Henri Galinié sur la fusion des deux villes en une seule [Ta&m 2007].

    La Renaissance tourangelle. Dans son "Histoire de Tours" (1985), Bernard Chevalier montre combien les hommes d'affaire tourangeaux et "leurs cousins entrés dans l'Eglise", au premier rang desquels se trouve Guillaume Briçonnet, ont "acclimaté en France l'idée d'orner le façade des bâtiments" à la mode italienne. "Que l'on aimerait pouvoir encore jouir de ces chefs-d'oeuvre ! La façade de l'hôtel Gouin exécutée vers 1520 pour René Gardette et sauvée de justesse en 1940, celle de l'hôtel Babou sont là encore heureusement pour nous en donner une idée." Et aussi la porte du trésorier du chapitre et le cloître Saint Martin. "Après tout ce n'est pas sans raison que la première Renaissance en France peut être donnée comme tourangelle".


    La Renaissance et le chapitre Saint Martin : la porte du trésorier. Ce portail du XVème siècle est celui de l'ancien hôtel des trésoriers de Saint Martin. Situé au nord dans l'ancien bourg de Châteauneuf (plan), l'hôtel du trésorier était le symbole de l'autorité temporelle des chanoines (droit de haute justice attaché à la charge du trésorier). Il a conservé un portail typique du gothique flamboyant : une porte cochère donnant sur une cour, au dessus deux baies encadrant une niche veuve de sa statue. L'édifice actuel n'est qu'un vestige d'un important ensemble de bâtiments disparus. Situé au bout de la place du Grand Marché, à côté des Halles, il est encadré maintenant par deux maisons du XIXème siècle. + carte postale du début du XXème siècle. + gravure de Georges Pons 1977. A droite, l'hôtel Gouin, construit par le maire de Tours Nicolas Gaudin et son épouse Louise Briçonnet, en son état actuel [Wikipedia]. + présentation ["Tours, guide de l'étranger", 1844] + deux gravures : 1 [Clarey-Martineau 1841] 2 [LTh&m 1855] + en son état de 1940 après le grand incendie ["La Touraine dans la guerre" C.L.D. La NR 1985]. Le cloître Saint Martin est aussi d'époque Renaissan²ce (1515 environ), comme le montre cette photo et sa légende parlant de "chef-d'oeuvre" ["Centre d'études supérieures de la renaissance" à Tours, 1982, site]. Au sujet du cloître, voir ci-après.

    1538, les chanoines des Saint Martin se mobilisent contre les brigands. Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873), suite à la campagne d'Italie de François Ier en 1536-1538 : "Cette nouvelle guerre exigea des sacrifices d'autant plus lourds des habitants de la ville de Tours, qu'ils devaient en même temps suffire à la sûreté de leur ville, sans cesse menacée par les entreprises des bandes de pillards et aux exigences pécunières du roi, dont le trésor était toujours vide. Ces aventuriers profitèrent de la guerre et recommencèrent les ravages des temps passés. La ville de Saint Epain et le château de Montgoger [+ gravure de LTa&m 1845], tombés en leur pouvoir, sollicitèrent secrètement l'intervention du corps de ville de Tours ; cet appel leur réussit ; deux compagnies d'arquebusiers et d'artilleurs se portèrent en toute hâte à la poursuite de ces "gens mal vivants" et les repoussèrent dans le Poitou, après une lutte de peu d'importance. A leur retour de cette expédition, ces compagnies reçurent les félicitations des échevins ; une récompense de 30 sols fut accordée au sergent Martin Bresche et une somme de 10 livres au trésorier de Saint Martin (Claude de Longvy), qui avait bien voulu prêter l'artillerie des chanoines."


    François Ier, roi de 1515 à 1547, vitrail de l'actuelle basilique



  35. Les cent jours des Huguenots, du pillage au massacre


    A gauche, rue de Tours +  deux gravures du même lieu, aujourd'hui place Plumereau : 1 [Clarey-Martineau 1841] 2 [LTh&m 1855]. A droite, entrée solennelle d'un nouvel évêque dans la ville + gravure "Premier dîner d'un archevêque de Tours". [LTa&m 1845]

    1525-1556, le protestantisme s'installe à Tours. A partir de la Renaissance, deux courants de pensée se développent : l'humanisme, qui resta cantoné au domaine culturel, et le protestantisme, qui déborda dans le domaine politique. Le second allait faire précocement des ravages à Tours avec la première guerre de religion. Tours devient en effet un foyer important des nouvelles idées de Luther puis de Calvin. Elles sont accueillies avec ferveur, entraînant un déclin rapide de la dévotion envers saint Martin ; la basilique perd de son éclat. Eugène Giraudet date de 1525 les premières traces de protestantisme à Tours ("des commissaires tançaient vivement quelques habitués de leur église qui paraissaient imbus des sentiments hérétiques"), de 1542 "une consistance et une régularité qui firent présager de grandes calamités publiques" et de 1544 "les premières persécutions exercées à Tours contre les gens de la nouvelle religion". Bernard Chevalier ["Histoire de Tours" 1985] : "C'est en 1556, au témoignage de Théodore de Bèze, que fut instituée l'Eglise réformée de Tours, un an après celles de Paris, Poitiers, Angers et Loudun, un an avant celles d'Orléans, Sens et Rouen. Instituer l'Eglise, cela voulait dire mettre en place un consistoire d'anciens et de diacres laïcs, rassembler autour d'eux une communauté et placer à sa tête un ministre dûment formé à la théologie de Calvin pour assurer la prédication et célébrer la Cène. Cela signifiait aussi une double rupture, avec l'idôlatrie romaine certes, amis aussi avec la libre inspiration des congrégations luthériennes. Mais les rescapés de la première réformation ne s'inclinent pas de bon coeur devant la discipline calviniste."


    Mars 1560 : la conjuration d'Amboise A 25 kms de Tours, ce fut un formidable coup de tonnerre annonçant une longue période de guerres civiles. Des gentillhommes protestants fomentèrent un complot pour s'emparer du roi François II, âgé de 15 ans, ou pour le moins le séparer des Guise qui assuraient la régence. 500 conspirateurs issus de toutes les régions de France (y compris des bourgeois de Tours) convergèrent d'abord vers Nantes, puis, plus nombreux vers la résidence royale. Les rebelles, rapidement matés (il y eut des fuites...), furent punis avec une extrême sévérité. La répression aurait fait 1200 à 1500 morts. Le prince de Condé, qui serait sur cette image un des spectateurs du balcon, avait refusé de participer à la conjuration. Celui qui était désigné par les conjurés comme "le capitaine muet", avait attendu à Orléans de recueillir les fruits du complot. [estampe de Jean Perissin et Jacques Tortorel, protestants lyonnais + lien] + deux gravures d'Amboise [LTh&m 1855] : 1 2.

    Cent jours sous la coupe des Huguenots. Il est possible que le mot Huguenot qui allait désigner les protestants du royaume de France et de Navarre provienne de la Tour Feu-Hugon, tour des remparts Est de la ville près de laquelle se rencontraient les protestants. Bernard Chevalier : "Ce qui se passa à Tours en avril 1562 n'est sans doute qu'un épisode de la première guerre de religion ouverte en mars 1562 par le massacre de Vassy, mais l'on en perdrait le sens, si l'on voulait n'y voir que la suite de manoeuvres montées ailleurs. Le plan général consistait bien dans le soulèvement de toutes les bonnes villes, qui se ralliant au prince de Condé [Louis Ier de Bourbon-Condé (1530-1569), oncle du futur Henri IV] insurgé, devaient assurer le retournement de la régente [Catherine de Médicis depuis la mort en 1559 de son mari Henri II et celle en 1560 de son fils aîné François II, son autre fils Charles IX n'ayant alors que 10 ans] et le succès de la Réforme, mais son exécution dépendait de chacune d'elles.". La prise d’Orléans par le prince de Condé s’accompagne de la conquête de plusieurs villes voisines, dont Tours, mais aussi Blois, Loches, Chinon, Amboise, par ses partisans. Les trésors des églises et abbayes, tout particulièrement celui de Saint-Martin de Tours, sont saisis et pillés, les statues et tombeaux brisés.

    Le marquage social du protestantisme tourangeau. Eugène Giraudet : "Les plus ardents propagateurs de cette révolution religieuse étaient deux moines Augustins, nommés de Lépine et Gerbault ; leurs doctrines calvinistes prêchées au milieu des places publiques et des rues les plus fréquentées produisirent généralement sur le peuple une influence toute contraire à celles qu'ils en attendaient et le protestantime ne se propagea que parmi les gens de la noblesse et de la bourgeoisie." Cette différenciation sociale sous-tend la suite des évènements.

    1562, le pillage d'avril. Charles Lelong ["La basilique Saint-Martin de Tours" 1986] donne des précisions sur les dommages subits par la basilique : "Dès 1561 les Huguenots s'étaient rendus maîtres de la ville et avaient commencé le pillage des églises. Le 5 mai 1562 [correction : 5 avril, d'après Giraudet et Chevalier, confirmation par l'expression "cent jours", d'avril à juillet], ils brisèrent les chasses, les lampes et tout ce qui était enfermé dans le trésor de Saint-Martin ; le 9, le chapiteau d'argent (le ciborium) fut abattu et le tombeau détruit jusqu'à son fondement. Sous le prétexte de protéger le trésor, le prince de Condé ordonna le 11 mai la fonte de tous les objets précieux qui, transformés en lingots, seraient placés sous sa sauvegarde à Orléans. [...] Cet inventaire dura à Saint Martin du 15 mai au 7 juin mais tourna au vandalisme, les Huguenots brisant les autels, violant les tombeaux, détruisant les petites orgues et une partie des vitraux, s'acharnant surtout à récupérer les métaux précieux : le grand crucidix d'argent, la statue de Louis XI, les croix, les ornements des autels et les habits sacerdotaux, tous les reliquaires, qui furent fondus le 25 mai. [...] Les fourneaux avaient été installés dans le grand revestiaire et le 25 mai on y brûla aussi les reliques dont les cendres furent dispersées derrière la porte du Cadran.". Le patrimoine de Saint Martin était détruit, rappelant les temps anciens, 1200 ans plus tôt, où Martin détruisait le patrimoine gaulois...


    Destruction délibérée d'images, l'iconoclasme protestant à travers l'Europe.
    Au XVIème siècle, plusieurs chefs religieux protestants (principalement Ulrich Zwingli à Zurich et Jean Calvin à Genève) incitèrent à la destruction des images religieuses, dont la vénération était assimilée par eux à une adoration idolâtrique et relevait donc du paganisme. A gauche illustration de la vie de Martin Luther (1483-1546) (un Martin...). Au centre destructions dans la cathédrale Saint Martin d'Utrecht. A droite Zurich été 1524. + deux autres illustrations : 1 (Hambourg, Frans Hogenberg 1566) 2 ("Complainte des idoles persécutées", gravure de Erhard Schön 1530).


    Saccage de la cathédrale Saint Gatien de Tours par les Huguenots [LTa&m 1845]


    A gauche, en avril 1562 les protestants détruisent autels et vitraux et brûlent le corps de Martin, seuls quelques ossements sont sauvegardés (+
    vitrail). [actuelle basilique, atelier Lobin, lien "Patrimoine-histoire"]. A droite, en réaction, massacre des protestants à l'ouest de Tours dans les faubourgs La Riche, en juillet 1562 [gravure Tortorel et Perrissin (lien)].

    1562, le massacre de juillet. L'irrespect du patrimoine est un marqueur de profonde intolérance. Cela peut aller jusqu'au massacre : Martin l'avait refusé dans l'affaire Priscillien, des Tourangeaux l'ont commis en cette année de malheurs. Bernard Chevalier : "Ce fut dés lors le tour des catholiques de se cacher pour entendre la messe. [...] Mais cette guerre ne prenait pas l'allure foudroyante que les Huguenots avaient escomptée. Partout, au contraire, les catholique reprenaient le dessus, la surprise passée. A Tours, le maréchal de Saint-André commença un siège qui releva l'espoir de la majorité catholique. Les Huguenots, désespérant d'être secourus, négocièrent leur capitulation, moyennant le droit de sortir de la ville. Fausse promesse ; tout de suite commença le lynchage des rescapés qui purent être pris. Bientôt ceux qui avaient pu faire retraite furent ramenés à Tours pour y être mis à mort et leurs corps jetés dans la Loire par centaines. Aux cent jours huguenots succédait la terreur catholique. A la violence non-sanglante des purificateurs de temple répondait celles des purificateurs du peuple par le massacre.".

    Tours juillet 1562 : des centaines de morts, "le peuple égorge un si grand nombre de ces hommes éperdus que la rivière de Loire est colorée de leur sang" [gravure de Frans Hoggenberg, Wikipédia, propos d'époque de Jean de Serres]. Il n'y avait pas de pont sur la Loire à ce niveau, c'est probablement un pont sur le ruau Sainte Anne, qui se jette dans la Loire, sur la gauche. A droite gravure de LTa&m 1845 + deux portraits : 1 le Prince de Condé, protestant oncle de Henri IV 2 le maréchal de Saint-André, catholique.

    Sept autres guerres de religion suivirent la première, de 1567 à 1598 (le massacre de la saint Barthélémy date de 1572), se terminant par la signature de l'édit de Nantes. Bernard Chevalier montre que les Tourangeaux se sont calmés, malgré de nouveaux meurtres : "Ce qui aida à maintenir à peu près le calme et à limiter à quelques dizaines le nombre des victimes protestantes, ce fut l'éloignement du théâtre des opérations. Au cours des guerres civiles qui se succédèrent, après le terrible coup de 1562, les forces protestantes rassemblées dans le sud-ouest cherchaient en général à rejoindre par le Poitou et le Berry leurs alliés allemands qui arrivaient en Champagne. L'alerte n'était vive à Tours que lorsque leurs coureurs atteignaient Ligueil ou Montrichard  elle fut chaude en 1568 quand Blois fut emporté après Orléans et Beaugency. Jamais pourtant on ne redouta de revanche militaire des Huguenots, mais il fallut bien prendre les mesures militaires propres à en écarter le risque". Eugène Giraudet a une vision plus noire que Bernard Chevalier, égrénant des meurtres fréquents, ne dépassant pas toutefois une dizaine de personnes à chaque fois, jusqu'à la Saint Barthélémy le 24 août 1572, qui provoqua le départ de Tours de nombreux calvinistes, dont les maisons furent pillées par les catholiques.

    1579, Martin et le tremblement de terre. Bernard Briais, en son livre "Anecdotes historiques de Touraine" [PB&CO 2015], raconte le tremblement de terre du 26 février 1579 : "Dans la cité tourangelle, ce fut la panique. Dans les rues, des personnes affolées couraient en tous sens, à peine vêtues, sortant tout juste du lit. Des femmes en cheveux traînaient derrière elles des marmots en pleurs. Partout on n'entendait que cris et lamentations. Dans la pagaille générale, on ne savait plus très bien à quel saint se vouer : les uns imploraient saint Martin, les autres saint Gatien ; les femmes se tournaient plutôt vers la vierge Marie... [...] Avec le jour et la fin des secousses, une lueur d'espoir réapparut. On ne quitta pas pour autant les églises et l'on ne cessa pas de prier. [...] Le lendemain, pour remercier Dieu de sa grande mansuétude, une cérémonie solennelle fut organisée. [...] Toutes les églises et paroisses avec les monastères s'assemblèrent en la grande église Saint Martin. De là, avec les reliques et ossements des saints, fut faite la procession hors la ville."



  36. Tours, première capitale de Henri IV, s'accroche à une modeste prospérité


    23 mars 1589, séance du parlement à Tours dans la grande salle capitulaire de l'abbaye Saint Julien [LTh&m 1855].

    1588 à 1594 : Tours capitale provisoire du royaume de France. Bernard Chevalier : "En 1585 [début de la huitième et dernière guerre de religion], pour barrer la route au prétendant huguenot, la Sainte Ligue se forme à Paris autour de Henri de Guise  Henri de Navarre [futur Henri IV] avance avec ses troupes jusqu'à Loudun et l'Ile-Bouchard pour suivre le déroulement de la situation. A Blois, le 23 décembre 1588, Guise est assassiné et la Ligue entre alors en rebellion ; elle s'impose vite à Orléans, à Angers et en Berry. Tours hésite. Mais le roi Henri III prend les devants. Il y fait son entrée le 6 mars ; quelques jours après le parlement de Paris le suit, du moins ceux de ses membres qui ne sont restés au service de la ligue. L'abbaye Saint-Julien abrite ses séances. Bientôt arrivent aussi la chambre des comptes et la Cour des Aides ; le château sert de prison au jeune duc de Guise, l'héritier de la Maison, qu'Henri III traîne après lui. Si le roi choisit Tours comme capitale provisoire, c'est parce qu'il s'y juge en sûreté, pas trop loin de Paris à reprendre, pas loin surtout des forces d'Henri de Navarre. Entre les deux princes, l'entrevue de réconciliation a lieu au Plessis, le 30 avril 1589, et tous les deux font un entrée remarquée dans la ville.".


    Ces quatre événements se sont déroulés alors que Tours était capitale de la France. 1) Le 30 avril 1589, accord entre Henri III et le futur Henri IV, ici probablement au château de Plessis lès Tours [tapisserie anonyme]. 2) Le 1er août 1589 à Saint-Cloud, meurtre du roi Henri III par le Dominicain Jacques Clément [Frans Hogenberg, BnF, Wikipédia]. 3) Le 15 août 1591, après le meurtre de son père Henri, chef de la ligue, Charles de Guise, 15 ans, emprisonné dans le château de Tours, s'évade de façon spectaculaire [gravure de François Pannemaker] + gravure de Lacoste Aîné "Fuite du duc de Guise" dans LTa&m 1845. 4) Le 22 mars 1594, entrée d'Henri IV à Paris [François Gérard, 1817, galerie des batailles du château de Versailles].


    L'instigateur de l'assassinat du roi Henri III, célébré par les catholiques ligueurs, est exécuté en place publique à Tours
    A gauche l'image de l'assassinat de Henri III diffère de celle plus connue présentée au-dessus. Elle apparaît plus conforme à la réalité. "L'assassin fut massacré sur le champ, ce qui donna lieu à bien des suppositions". "La ligue et le duc de Mayenne, Rome et l'Espagne, provocateurs et complices, témoignèrent une joie indécente. L'assassin fut canonisé [en fait, ce ne fut qu'envisagé par le pape Sixte V] et son image placée sur l'autel !!!". Qu'en ont pensé les chanoines de Saint Martin ? "Le père Bourgoing était le supérieur du couvent des Jacobins d'où Clément était sorti pour accomplir son acte régicide. Partisan affirmé de la Ligue, il fut transféré à Tours sur ordre de Henri IV. Procès lui fut fait par le Parlement. Les magistrats de Tours furent convaincus (non sans raisons) que Bourgoing avait inspiré le geste du moine fanatique". Il fut condamné à mort et exécuté après avoit subi un terrible supplice. [Commentaires du n°41 du "Magazine de la Touraine" (1992), gravures de LTa&m 1845]


    15 août 1591, l'évasion du jeune duc de Guise (déjà illustrée ci-dessus par Pannemaker) par Jean Guignolet dans "Si Tours m'était conté" (CLD 1984)
    + quatre planches sur cet épisode : 1 2 3 4 + documentation municipale sur le château de Tours + gravure LTh&m 1855, quand le château était la caserne Meusnier..

    Le pape déclaré ennemi de l'Eglise ! Suite à cet accord, les premiers jours de mai 1589 furent ponctués de sévères escarmourches à Tours et ses environs, jusqu'à ce que les troupes d'Henri IV viennent soutenir celles d'Henri III et dessèrent l'étreinte des troupes protestantes du duc Charles de Mayenne. Le 1er août 1589, Henri III est assassiné par Jacques Clément, le protestant Henri de Navarre lui succède sous le nom de Henri IV. Tours l'accueille solennellement le 21 novembre 1589. Il se recueille devant le tombeau de Martin. La ville est encore divisée, surtout que le pape Grégoire XIV confirme l'excommunication lancée par son prédécesseur contre celui qui n'était alors que le roi de Navarre. Les troubles menés par des catholiques ligueurs poussent le parlement national de Tours à déclarer (le 5 août 1591) le pape "ennemi de l'église et fauteur des rebelles". Au bout de plus de cinq années, devenu catholique, Henri IV réussit à rétablir la paix.

    Grâce à Martin, Henri IV peut être sacré roi de France. Une fois à Paris, Henri IV souhaite un couronnement officiel, mais Reims, lieu du sacre des rois par la présence d'une sainte ampoule, est encore aux mains de ses adversaires. Il faudrait trouver une solution de secours... Eugène Giraudet : "Informé qu'il existait à Marmoutier une seconde sainte ampoule, Henri IV vint à Tours, le 15 janvier 1594 afin de négocier auprès des moines l'obtention de la petite fiole (ampulla) qu'un ange avait, dit-on, apporté jadis à saint Martin. Après de laborieuses négociations, les moines finirent par céder et passèrent en acte devant notaire, dans lequel le gouverneur de la ville, le maire, les échevins et quelques notables se portèrent caution. Dès le 29 janvier, la relique précieuse, déposée d'abord à St Gatien puis à St Martin, quitta processionnellement notre ville et fut portée par le sacristain dee Marmoutier, assisté de deux moines. Une escorte de cavalerie l'accompagna jusqu'à Chartres, où le sacre eut lieu le 27 février suivant. Henri IV témoigna sa reconnaissance aux moines en offrant au prieur un anneau d'or enrichi d'une magnifique émeraude. Le roi témoigna également son contentement au maire et ses échevins et leur accorda, à titre de gratification perpétuelle et de récompense de leur fidélité deux muids de sel à prendre au grenier de Tours pour leur provision commune. Il reconnut l'attachement des habitants en les autorisant à établir une université à Tours.". "L'université de Tours fut mise en oubli par suite de la négligence que mirent les habitants à poursuivre l'éxécution de la promesse qui leur avait été faite" [Stanislas Bellanger 1845]. La bague avec émeraude fut offerte à Louis XVI en 1791, la sainte-ampoule fut brisée par les révolutionnaires en 1795, après avoir été dégarnie de ses pierres précieuses.


    27 février 1594, le sacre de Henri IV à Chartres, avec la sainte ampoule de Martin [Desmarets, BnF]

    Légitimé par son sacre, Henri IV peut alors rentrer à Paris, qui redevient capitale quand, le 22 mars 1594, les parlementaires ayant siégé cinq ans durant à saint-Julien, reviennent à Paris. Malgré une réticence prolongée sur la sincérité de sa conversion au catholicisme, Henri IV obtint l'absolution du pape Clément VIII et se fit recevoir publiquement abbé et chanoine honoraire de la collégiale Saint Martin. Le bilan du XVIème siècle est mauvais, les finances sont au plus bas. Tous ces évènements ont fortement affaibli l'économie locale (et nationale). Les notables tourangeaux protestants restant en vie ont souvent préféré émigrer à Genève ou en Allemagne. S'y ajoutent les méfaits de la peste, en 1583, 1587, 1589, 1595, 1597, et des récoltes catastrophiques en 1583, 1589 et de 1595 à 1597. Bernard Chevalier estime que la population de la ville est passée de 24.000 habitants à 8.000...

    Henri IV et Louis XIII : enfin l'apaisement. En son article "Le tombeau de saint Martin et les Guerres de religion" (1961), André Stegman, après avoir décrit les tourmentes du règne de Charles IX, montre l'apaisement apporté par les règnes de Henri IV et son fils Louis XIII :: "Le temps de l'intolérance est passé. Il faut compter parmi les « bons gestes » du règne de Louis XIII la forte indemnité (18.000 livres) donnée aux calvinistes à l'issue d'un juste procès, en réparation de la destruction de leur temple brûlé par malveillance. Une émeute à l'occasion d'un enterrement avait soulevé des désordres plus graves. Le roi fait procéder à l'arrestation de trente coupables; comme les troubles se prolongent, il vient en personne à Tours. Le temple ne fut rebâti qu'en 1631, à la Ville-aux-Dames (la Vallée-Bouju), bien que les Reformés eussent souhaité un lieu plus proche de Tours."

    Henri IV et les melons de Tours. Finissons avec Henri IV par ces propos culinaires d'Eugène Giraudet sur le gourmet promoteur de la poule au pot : "Une délibération du corps de ville, de 1604, nous apprend que Tours et Langeais étaient à jamais redevables à Henri IV de leurs melons, dont ce prince faisait ses délices."

    Puisque le titre de ce chapitre indique que Tours fut capitale de la France, c'est l'occasion de faire un tableau montrant les époques où Tours fut la ville où s'exerçait le pouvoir (résidence du dirigeant, réunion d'assemblée nationale, états généraux, siège du gouvernement...), même si Paris a pu conservé le titre officiel. En s'appuyant notamment sur la page Wikipédia des capitales de la France :

    Tours capitale de la France
    PériodeSouverain ou dirigeant représentatif
    1444 à 1524 Charles VII, Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier
    1588 à 1594 Henri III, Henri IV
    9 octobre au 8 décembre 1870 Léon Gambetta
    10 au 13 juin 1940 Albert Lebrun et Paul Reynaud

    La basilique restaurée. Revenons à la basilique, Charles Lelong indique comment on tenta, en partie, de réparer les dégradations dont elle avait souffert :" En 1577, on entoura d'une grille de fer le lieu où les cendres avaient été dispersées "sur un espace d'environ cinq pieds carrés" et une inscription en parchemin, protégée par une vitre, rappela cette profanation. [...] On s'appliqua dès que l'on put, à restaurer le sanctuaire, la vente des bois de Cléré fournissant les fonds nécessaires [...] Au terme de ces travaux, le maître-autel pouvait être jugé "extrêmement beau" mais d'une austérité surprenante".


    Dans la scène du partage du manteau, si les habits du pauvre ne varient guère au fil des siècles, il n'en est pas de même pour Martin qui, du XVème au XVIIème, s'habille suivant la dernière mode vestimentaire, pour actualiser le message de Martin. De gauche à droite : 1) Anonyme XVème (avec Saint Nicolas) [Musée national d'Australie méridionale à Adélaïde] 2) Jean Fouquet XVème [BNF], 3) Louis Bréa 1475 [volet gauche de la Pieta de Cimiez, monastère franciscain] 4) Jan Polack (ou son atelier), vers 1500 [Maastricht museum] 5) Jean Bourdichon vers 1505 [Grandes heures d'Anne de Bretagne] 6) Le Greco 1597 (lien) [National gallery à Washington] 7) Anonyme XVIème [Basilique du Saint Sauveur, Pavie en Italie] 8) Anonyme XVIIème [église Saint Martin de Saint Martin le Beau en Touraine] 9) Anonyme XVIIème [Galerie nationale hongroise à Budapest] 10) Georges Lallemant vers 1630 [Musée du Petit Palais, Paris] 11) Jacques Van Oost le Vieux 1656 [Groeninge museum à Bruges]

    Le règne de Louis XIV calamiteux pour la ville de Tours. Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873) fait un état des lieux un peu avant la fin du règne guerrier du roi Louis XIV : "La ville de Tours diminue de jour en jour, dit l'enquête, la généralité est dépeuplée du quart de ses habitants depuis trente ans ; l'industrie de la soie est presque entièrement ruinée ; l'industrie du drap a baissé des trois quarts ; la tannerie n'est pas plus heureuse, de 400 maîtres tanneurs il n'y en a plus que 54. Un fait plus lamentable encore atteste de cette décadence, c'est le peu de consommation du gros bétail ; autrefois la ville consommait 90 boeufs par semaine et à présent, on a peine à y en débiter 25". Une certaine prospérité revint heureusement par la suite, modeste prospérité... Giraudet : "Toutes les branches du commerce et de l'industrie reprirent une certaine activité vers le milieu du XVIIème siècle, malgré les épidémies, les disettes et les lourdes charges imposées aux habitants".


    Louis XIV, roi de 1643 à 1715, vitrail de l'actuelle basilique (atelier Lobin, de Tours).

    Une prospérité retrouvée. Tout le long du XVIIème siècle, le culte de Martin reste vivace, Tours reste une ville de pèlerinage. Charles Lelong, en son livre de 2000 : "En 1718, un voyageur note "qu'à toute heure du jour, il y a un grand concours du peuple" et un autre, en 1785, que l'on célèbre chaque jour trente messes". En 1738, quand on ouvrit la châsse (à l'occasion d'un don de la collégiale de Liège), "le peuple commença alors à donner des témoignages publics de sa piété envers ces reliques, car les uns présentaient leurs livres et leurs chapelets pour les y faire toucher, d'autres des morceaux de drap d'or et d'argent... ou coupaient des morceaux de leurs habits, de leurs coffres et de leurs rubans". Les rois continuaient d'être reçus à la basilique : Henri III en 1576, Henri IV en 1589, Louis XIII en 1614, Louis XIV en 1650 et 1652. Quantité d'érudits se penchent au XVIIème siècle sur l'histoire du saint : le carme Martin Marteau (1660), Monsnyer (1663), Nicolas Gervaise (1699), dom Martène (vers 1700)". Il n'en demeure pas moins, comme le dit Eugène Giraudet qu'après l'arrivée au trône d'Henri IV, premier des Bourbons : "la cour s'éloignant de moins en moins de Paris, l'importance historique de notre ville commença à décliner".



  37. Regain puis affaiblissement du culte de Martin


    Deux cartes de Tours, de 1572 (en fait la ville avant 1553) et 1619, du Musée des Beaux-Arts de Tours. A gauche gros plan sur la basilique de la "nobilissimae urbis Turonensis" [+ carte en entier + variante]. A droite première vue d'ensemble de la ville depuis le sud en plan large (la couleur bleue est ajoutée) ; elle est enserrée en ses nouveaux remparts de 1600 environ et son grand mail au sud ; à droite Saint Pierre des Corps, à gauche La Riche, en haut (Nord) la Loire, en bas le Cher, relié à la Loire par le ruau Sainte Anne, au centre, horizontal, le ruisseau de l'Archevêché (ou de l'Archevêque) ; on distingue en haut à droite Rougemont et Marmoutier, à gauche au centre le prieuré de Saint Cosme, dessous Le Plessis, château de Louis XI, juste dessous le couvent des Minimes (+ gravure de 1699), en bas plus à droite l'abbaye de religieuses Beaumont et des noms de quartiers comme (de gauche à droite) Sanitas, Beaujardin, La Fuye, Rabatterie dans ce qui était alors la varenne de Tours, aujourd'hui remblayée et urbanisée. + trois autres cartes de Tours du Musée des Beaux Arts : 1 (1680) 2 (vers 1750) 3 (1790) ["Martin de Tours, le rayonnement de la cité" 2016]. Ci-dessous gros-plan sur Plessis lès Tours, Beaumont et Marmoutier + vue de Tours en 1699 [LTh&m 1855].

    Tours, ville inondable Hormis l'antique lieu Caesarodunum autour de la cathédrale, l'espace entre Loire et Cher fut inondé en 1856, formant un immense lac (+ gravure + plan + lien). La construction d'une digue, dite du canal, permit d'éviter une deuxième catastrophe en 1866 (photo). L'histoire de Tours est ponctuée d'inondations au fil des siècles, notamment en 585, 820, 853, 1003, 1037, 1231, 1309, 1346, 1426, 1474, 1527, 1586, 1608, 1628, 1707, 1711, 1733, 1755, 1757, 1846, 1856, 1866.


    Entre Loire et Cher, une inondation réunit trop fréquemment les deux cours d'eau (à gauche, gravure de Gustave Doré)

    La basilique inondée en 1733 : "La ville de Tours se vit sur le point d'être totalement submergée ; il y avait dans l'église de Saint-Martin 8 pieds d'eau ; elle était dans la cathédrale à la hauteur du principal autel ; les habitants furent trois jours sans vivres, et la Loire, qui était déjà par-dessus les ponts, menaçait la ville d'une ruine entière, si pour la préserver on n'en avait point détourné le cours, en faisant ouvrir la levée entre Montlouis et la Ville-aux-Dames, ce qui submergea aussitôt ce dernier bourg, sans pouvoir sauver ni habitants, ni bestiaux, ni effets." [lien]


    La rue et la chapelle du Petit Saint Martin. Edouard Gatian de Clérambault a publié en 1912 un recueil d'illustrations "Tours qui disparaît".Les trois dessins ci-dessus traitent la rue du Petit Saint Martin, située entre Châteauneuf et la Loire. Elle n'a guère changé depuis. A gauche au N°2 deux maisons, de fin XVIèeme et milieu XVIème, avec entre elles une cave voutée de fin du XVème. Comme de nombreuses autres maisons à Tours, elles dépendaient du fief du trésorier de Saint Martin. Elles n'existent plus. Ensuite, au n°7, une maison du XVIème. Puis, au n°22, la chapelle du Petit Saint Martin (dessin et photo de droite), qui donne son nom à la rue. Jacques-Marie Rougé en son livre "Rues du vieux Tours" (1966) raconte que, en 397 au retour de Candes, "l'évêque fut déposé sous un abri provisoire, parmi les cabanes des pêcheurs en Loire. Peu de temps après, le site de son premier reposoir, sur la grève, fut considéré comme un lieu sacré ; et devint le petit Saint Martin. La tradition conserva ces dires, et au XIVème siècle une pieuse "frairie" se forma pour édifier l'église actuelle (n°22) à l'emplacement où le corps du saint avait été, dit-on, primitivement déposé.". L'édifice, devenu annexe de l'école des Beaux-Arts, dispose en sous-sol d'une importante cave ou ancienne crypte. + article Ta&m 2007 de Patrick Bourdeaux présentant Edouard Gatian de Clérambault.

    Tours, ville belle et riche, et la collégiale Saint Martin en 1722. Jean-Aimar Piganiol de la Force, dans sa description des villes de France (1722), dépeint ainsi la ville de Tours : "Cette ville est grande, belle, riche et l'une des plus considérables de France  on y compte 138 rues, 4 chapitres, 16 paroisses, 9 couvents, 8 communautés de filles, 3 hôpitaux et environ 40.000 habitants. On entre dans Tours par 12 grandes portes et cette ville a 5 faubours [...] les maisons de la ville sont bâties d'une pierre extrêmement blanche, ce qui leur donne une belle apparence, et elles sont toutes couvertes d'ardoises ; les rues sont, en général, assez belles et 6 fontaines publiques construites dans les différents quartiers de la ville contribuent à y entretenir la propreté. Le chapitre de Saint Gatien est composé de 193 bénéficiers [...] L'église collégiale de Saint Martin est une des plus vastes de France, elle est flanquée par une grande tour appelée tour Charlemagne et du côté du midi par celle de l'Horloge ; on les voit de dix lieues à la ronde. Le tombeau de saint Martin est le grand autel ; il est de marbre noir, blanc et jaspé, et n'est élevé de terre que d'environ trois pieds. Le chapitre de Saint Martin a près de 400 bénéficiers [...] il y a deux autres chapitres à Tours, celui de Saint Venant et celui de Saint Pierre le Puellier, qui sont tous deux sous la discipline du chapitre de Saint Martin. Les chapitres de ces deux églises collégiales, qui sont en même temps paroissiales, ont chacun 10 chanoines."

    L'opulence du chapitre Saint Martin et la fin de son indépendance. Christophe Maillard dans le Livre Collectif 2019 traite de "L'identité du chapitre Saint Martin de Tours au XVIIIème siècle" : "Au tout début du XVIIIème siècle, les chanoines de Saint Martin se flattent de se gouverner eux-mêmes, ne dépendant immédiatement, selon la formule, que du Saint-Siège, autorité forcément lointaine et passive". La collégiale dispose alors d'une puissance financière à la mesure de ses immenses biens fonciers s'étendant sur une quinzaine de nos départements, dans le prolongement des acquis de la période carolingienne. Le chapitre séculier est composé d'environ 230 bénéficiers dont 43 chanoines contre 145 bénéficiers pour la cathédrale Saint Gatien. Sous la volonté des archevêques, par voie judiciaire, le chapitre Saint Martin va progressivement tomber sous la coupe du chapitre Saint Gatien, opération finalisée en 1535, comme l'indique Eugène Giraudet : "Les annales ecclésiastiques rapportent à cette même année un grave événement religieux, provoqué à la suite d'une bulle du Pape et d'un arrêt du Parlement. L'antique Chapitre de Saint Martin, si célèbre jusqu'à cette date par ses immunités, ses privilèges, ses franchises, accordés ou confirmés par la papauté et tous les souverains de France, devint dépendant et soumis à la juridiction de l'Archevêque. L'abbaye de Marmoutier subit, trois ans plus tard, la même destinée ; l'abbé commandataire, le prince de Clermont Louis de Bourbon-Condé, 123ème abbé, ayant donné sa démission, le titre d'abbé finit avec lui et, dés lors, de grands prieurs obtinrent la juridiction spirituelle et temporelle de l'abbaye.". L'ancien abbé devint ensuite lieutenant général de l'armée, gouverneur de Champagne, eut une vie libertine variée et finit grand maître de la franc-maçonnerie. La virtus de Martin avait disparu...


    Le 3 juin 1724, le roi Louis XV remet le cordon de l'ordre du Saint-Esprit au dernier abbé de Marmoutier
    dans la chapelle de Versailles [Jean-Baptiste Van Loo, château de Versailles, Wikipédia]

    1778, Tours abandonne l'axe Est-Ouest pour adopter l'axe Nord-Sud. Jusqu'alors, la ville s'était construite sur l'axe Est-Ouest reliant la cathédrale à la basilique Saint Martin en passant par l'église Saint Julien au centre. L'idée remonte à 1750 et est acceptée en 1760 par le conseil municipal. Elle a été concrétisée en 1756 par le plan présenté ci-dessous à gauche, réalisé par l'ingénieur des Ponts et Chaussées Mathieu Bayeux : la percée d'un nouvel axe Nord - Sud avec, de haut (Nord) en bas (Sud) : L'ancien axe et le nouveau se croisent au niveau de l'église Saint Julien. Face à la Loire, l'entrée Nord de la rue Nationale s'ouvrait sur deux imposants monuments, le musée (derrière lequel se trouve l'église Saint Julien) et l'hôtel de ville, prévus dès 1766 sur le plan ci-dessous à droite, de Mathieu Bayeux et Jean Cadet de Limay. François Pierre du Cluzel, intendant de la généralité de Tours de 1766 à 1783 a activement participé à la mise en place de cette nouvelle structure. Le voyageur anglais Arthur Young estima dans son ouvrage paru en 1792 que la nouvelle entrée de Tours était magnifique, alors que le Musée ne fut terminé qu'en 1828, l'hôtel de ville étant terminé en 1786. Honoré de Balzac est né rue Royale / Nationale en 1799 et l'a considéré comme la "reine des rues" [le parcours Balzac montrant dans Tours les lieux fréquentés par l'écrivain). Beaucoup plus tard, la nouvelle basilique Saint Martin, construite par Laloux, adoptera le nouvel axe, abandonnant l'ancien que suivaient les basiliques d'Armence, de Perpet et d'Hervé.


    1756, 1766, le nouveau Tours en préparation. A gauche le plan de 1756 [BmT, "Histoire de la Touraine" Pierre Audin 2016]. Au centre le pont de pierre [Michel Magat C.L.D. 1979]. A droite le plan de 1766 avec, vus de la Loire, les futurs musée et hôtel de ville, terminés en 1828 et, entre eux1 la rue Nationale [Wikipédia] + deux illustrations de la rue Royale / Nationale : 1 2 (Gustave Doré). + présentation dans "Tours, guide de l'étranger", 1844 (avec les tableaux du Musée). + article de Jean-Luc Porhel (2010) "L'histoire du deuxième hôtel de ville de Tours (1786-1940)" + gravure de cet hôtel en 1855 [LTh&m 1855] + carte postale de début du XXème siècle.


    1764, l'évacuation manu militari de l'île Saint Jacques, habitée. A cette époque, la population de Tours n'habite pas que sur la rive gauche de la Loire, derrière les remparts. Sur la rive droite, le faubourg Saint Symphorien (plus tard quartier Paul Bert vers 1900 + limite communale jusqu'en 1964) s'est développé et une île, appelée Saint Jacques, abrite 700 à 900 personnes, avec maisons et rues. Cette population, avec mariniers, haleurs, débardeurs, lavandières, vit de la présence de la Loire et de son trafic fluvial. La construction du pont de pierre va tout bouleverser. C'est en effet, pour le prestige de la ville, un des premiers ponts plats. La rive droite étant plus haute que la rive gauche, il faut rehausser cette dernière (au niveau de l'actuelle place Anatole France) en arasant l'île Saint Jacques. Des indemnités sont calculées et proposées en 1758 aux propriétaires mais, attachés à leurs biens et à leur île, un grand nombre refuse d'évacuer. Après plus de cinq ans d'atermoiement les pouvoirs publics doivent employer la force et en 1764, l'armée intervient à la baïonnette [lien]. Il ne restera qu'un îlot que les hommes et l'apport naturel de sable agrandiront au fil du temps. Son dernier propriétaire, M, Simon, y bâtit une maison, c'est ainsi qu'est née l'île Simon, plus petite et plus en aval que l'île Saint Jacques. A gauche, l'île Simon sur un plan d'Eugène Giraudet, de 1872, présentant la ville à plusieurs époques de son histoire. Au centre, une vue de Tours de 1750 [Musée des Beaux-Arts de Tours]. A droite, une "Vue de la ville de Tours telle qu’on la voit de chez les révérends pères Capucins", 1755 [auteur inconnu, SAT, article du site "La Rotative", 2019] avec, entouré de bleu, l'arc de triomphe élevé lors d'une visite de Louis XIV en 1693, en (petite) partie repris dans le portail de l'archevêché. + dessin de l'arc de triomphe [Gallica] et carte postale du portail de l'archevêché (la sculpture surmontant l'édifice, représentant les armoiries épiscopales et une croix chrétienne, fut enlevée peu avant 1910, quand la ville devint propriétaire des lieux).

    Quel place pour le culte au siècle des Lumières ? Les privilèges des chanoines, même s'ils ont été rognés apparaissent injustes. Christophe Maillard dans le Livre Collectif 2019 : "Les chanoines sont comparés à "des rats dans le fromage" qui profitent des biens qui leur ont été accordés jadis "grâce aux folies de nos ayeux". Par extension, ils deviennent les ennemis du progrès et des Lumières. [...] Ils sont accusés de parasitisme et d'obscurantisme". Il est symptomatique que, en 1777, la visite de Monsieur, le frère du roi (futur Louis XVIII, alors âgé de 22 ans), avec passage dans la basilique, est effectuée discrètement. Bien accueilli par les édiles, il évite la foule [récit, lien). Dans un tel climat, la ferveur décroît, Christine Bousquet-Labouérie et Bruno Judic soulignent, dans le Livre catalogue 2016, ce net affaiblissement du culte, qui expliquera le manque de résistance aux dégradations des révoltés : "Au XVIIIème siècle, le pèlerinage sur le tombeau semble être limité aux campagnes tourangelles. Ce déclin radical du pèlerinage est aussi l'arrière-plan des difficultés financières des chanoines qui ne pouvaient plus entretenir l'immense basilique héritée du Moyen-âge. Il reste que la destruction de ce monument répondait à un dessein politique : éliminer les symboles de la monarchie et de la tyrannie".


    La basilique Saint Martin avant la Révolution. A gauche vue du Sud, au XVème siècle, maquette de Florent Pey (le cloître en avant-plan, la tour Charlemagne en arrière-plan à droite). A droite vue du nord, gravure du XVIIIème siècle [bibliothèque de Tours]. Au premier plan les tours Charlemagne à gauche et St Nicolas à droite. En arrière plan, la tour du cadran à gauche et la tour du trésor (maintenant de l'horloge) à droite. + variante.

    Illustrations et commentaires extraits du n°30 du "Magazine de la Touraine" (avril 1989), dossier "La Touraine avant la révolution". Image de gauche : sous notre République, la promenade surplombant le beau jardin de l'Archevêché est interdite... [LTh&m 1855] + gravure du jardin avec, jeune, le cèdre remarquable, planté en 1804 [LTh&m 1855] + photo 1935 ["La Touraine" de Maurice Bedel] + photo 2003 du cèdre.



  38. Coups fatals des sans-culottes, fin passagère de la basilique et du culte

    Les biens considérables du clergé dont dispersés... La richesse de l'abbaye de Saint Martin, acquise principalement sous les Carolingiens, a tenu neuf siècles, mais tout a une fin... Eugène Giraudet en son livre "Histoire de la ville de Tours" de 1873 : "En novembre 1789, l'Assemblée nationale sauva la France d'une ignomineuse banqueroute en décrétant que tous les biens et revenus ecclésiastiques seraient mis à la disposition de la nation, à la charge par elle de pourvoir aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres. On profita des immenses biens du clergé, estimés à environ dix milliards, en créant immédiatement des billets qui donnaient au porteur assignation sur le prix de ces biens. Les commerçants de Tours protestèrent contre l'émission de ce papier-monnaie appelé assignat, qui fut cependant une ressource précieuse tant que la bonne foi présida à son émission.. Charles Lelong note une dernière marque de respect à l'égard du clergé en 1790 quand "la municipalité s'associe au chapitre pour demander une dérogation lors de la suppression des ordres religieux : "Saint Martin est le patron de la Nation. L'apôtre des Gaules ne doit pas être indifférent aux représentants de la Nation". Mais la roue tourne...

    1790, le roi Louis XVI reçoit l'anneau de Marmoutier. Souvenez-vous ci-avant la belle bague avec émeraude offerte par Henri IV à l'abbaye de Marmoutier en remerciement des services rendus pour son sacre. Eugène Giraudet revient sur ce précieux anneau : en juillet 1790, devant le roi Louis XVI, "Un député de Tours, M. Bruley, ayant mis un genou en terre, prononça une courte allocution en offrant "ce gage précieux de l'attachement inviolable que la ville de Tours a pour sa personne sacrée". Le roi témoigna sa satisfaction et remercia, en termes bienveillants, les députés de Tours, mit l'anneau à son doigt et dit en se tournanht vers les personnes qui l'entouraient : "Je n'ai jamais porté de bagues, mais je porterai celle-ci avec grand plaisir"."

    1791, un évêque révolutionnaire ! Giraudet : "En octobre 1790, l'assemblée constituante enjoignit tout le clergé du royaume de prêter serment de fidélité à la constitution, sous peine d'être déchu des fonctions qui lui étaient dévolues. Tous les prêtres qui se refusèrent à cet ordre furent mis hors la loi et qualifiés du nom de "prètres réfractaires", tandis que l'on flétrit ceux qui s'y soumirent du nom de "prêtres sermentaires" ou jureurs. La pape Pie VI les mit au ban de l'Eglise et déclara nuls les mariages bénis par eux et païens les enfants qu'il sauraienbt baptisés. A dater de cet instant, le plus grand nombre des prêtres qui s'étaient contentés jusque là de se tenir sur la défensive, conspirèrent ouvertement contre la Révolution. Bien que l'archevêque de Tours François de Conzié, ex-député à l'Assemblée nationale, eut quitté la France pour donner à son diocèse l'exemple de la résistance, 44 prêtres et religieuses se soumirent à la loi". C'est ainsi que fut élu en 1791 l'évêque constitutionnel Pierre Suzor qui exerça jusqu'en 1794, puis de nouveau en 1797 de façon amoindrie sans disposer de la cathédrale.

    1793, le massacre de Chinon. A Chinon, dans l'Ouest de la Touraine, proche de la guerre de Vendée, une plaque porte l'inscription suivante : "En mémoire des 271 prisonniers vendéens massacrés à Chinon le 4 décembre 1793". Alors que Stanislas Bellanger écrit en 1845 que l'exécution a été "ordonnée, dit-on, par les membres de l'administration municipale de la ville", il appaparaît, à la lumière de courriers échangés entre les autorités de Chinon et de Tours (lien), que la surprise a été totale, le début du passage des prisonniers à Chinon s'étant déroulé correctement. Brusquement le responsable de la garde armée, un Saumurois ultra-révolutionnaire, Urbain Lepetit (lien), ordonna la tuerie. Il se justifia en écrivant qu'il n'avait pu "contenir plus longtemps l'indignation des soldats. Leur juste fureur s'est satisfaite. Citoyens, cette opération s'est faite aux cris réitérés de Vive la République ! d'une multitude de citoyens de votre ville, qui nous avaient suivis. Répétons aussi : Vive la République ! ". Les responsables chinonais et tourangeaux, horrifiés, en référèrent à Paris. En ces temps troublés, Lepetit, réfugié en Normandie fut long à être retrouvé. Une fois emprisonné, il bénéficia d'une amnistie générale...


    La massacre de Chinon. La ville de Tours fut épargnée par de tels drames, mais leurs échos y firent impression...
    + vue de Chinon par Edouard et Théodore Frère [LTa&m 1845] + trois autres vues LTh&m 1855 : 1 2 3.

    1794, changements de culte. Durant la Terreur, un pouvoir d'exception s'étend sur la France. En octobre 1793, un Comité général de surveillance révolutionnaire se met en place à Tours, avec notamment la participation d'Allain Dupré, ancien organiste de Saint Martin. Les prisons se multiplient (dans les couvents...) et se remplissent. Le culte catholique est interdit, la cathédrale est transformée en temple du culte de la raison. Il s'agit "d'abattre pour jamais la dernière tête de l'hydre de la superstition et de l'erreur pour faire triompher rapidement la cause de la philosophie, de la raison et de la liberté". Les païens tant combattus par Martin ont repris le pouvoir après quatorze siècles d'énergique dominance du christianisme. Alors que Martin abattaient des arbres, ils plantent des arbres de la liberté. Le culte de la raison fut remplacé dès mai 1794 par le culte de l'être suprème. Les procès se multiplient. La fin de la Terreur permit de relacher la plus grande partie des prisonniers en août 1794. Les modérés reprennent le pouvoir, le christianisme est à nouveau toléré et Tours sort de cette période avec une utilisation modérée de guillotine. Cette période a beaucoup moins fait couler le sang en Touraine que celle des guerres de religion. En 1795, Allain, l'ex-organiste de Saint Martin, considéré comme terroriste, est désarmé avec ses compagnons. En juin 1795, l'évêque constitutionnel Suzor demanda à reprendre possession de la cathédrale Saint Gatien. En vain, elle fut rebaptisée "temple de l'Eternel".


    Un sans-culottes, un curé nouveau style, une carmagnole autour d'un arbre de la liberté, une guillotine ambulante + la liste des 22 guillotinés de Touraine, province transformée en département d'Indre et Loire [illustrations du "Magazine de la Touraine" n°49 (1994) dossier "La Touraine sous la terreur, sauf la guillotine [Wikipédia] sauvegardée par Maurice Dufresne et exposée en son musée d'Azay le Rideau]. Comme indiqué en cette page de René, il s'agit de la guillotine livrée en 1794 au département d'Indre et Loire, utilisée jusqu'en 1853.

    1788-1798, du manque chronique d'entretien de la basilique à sa destruction. A la fin du XVIIIème siècle, le monument de 1180 est dans un état délabré, avec des fondations fragiles. Il est souvent jugé trop vaste et obscur, n'ayant d'intéressant que son chevet. Des mesures urgentes d'entretien sont entreprises en 1788, mais les troubles révolutionnaires y mettent un terme à l'été 1789. Des réparations sont toutefois effectuées autour de janvier 1792. Mais l'édifice commence à gravement se dégrader quand, en février 1794, les flèches sont rasées et les cloches sont déposées pour être fondues. La couverture est abîmée, il pleut sous les voûtes. Transformé en écurie en 1794 et pillé par les sans-culottes. Le 2 novembre 1797, les voûtes du choeur s'effondre, le 5 novembre, la municipalité ordonne la démolition. D'après l'ingénieur Vallée, "Cet édifice ne présente dans son ensemble qu'une masse informe, tout à fait en opposition aux règles de l'art et du bon goût". Ce qui reste du bâtiment est détruit pour l'essentiel le 10 novembre 1798, le préfet Pommereul enlevant les derniers vestiges en 1802 avant de tracer en l'ancienne nef une artère commerciale, la rue Pommereul devenue rue Saint Martin en 1808 et rue des Halles en 1886. Seules subsistent, encore aujourd'hui, la tour Charlemagne et la tour de l'horloge (anciennement nommée tour du trésor), classées "monument historique" en 1840. Dans cette tourmente que sont devenus les 65 chanoines du chapitre ? Ils sont une douzaine à survivre à Tours en 1803, d'après le bilan dressé par Eugène Jarry en son article "Le chapitre de Saint Martin aux XVIIème et XVIIIème siècle" (1961). L'auteur considère que l'ancienne basilique n'était plus qu'"une sorte de survivance archaïque" méritant "un peu de nostalgie, comme on en a pour les belles choses qui finissent par s'étioler".


    Tableau de 1853, souvenir crépusculaire de la basilique Saint Martin gothique [François Alexandre Pernot, rectorat de la basilique] + trois dessins : 1 (Merian 1650), 2 (Dejolu 1822), 3 (A. Borrel 1833). + un plan d'ensemble de la basilique à la fin du XVIIIème siècle, réalisé au début du XIXème [Gallica].

    La collégiale d'Hervé avant la grande destruction en novembre 1798, au fond à gauche la tour de l'horloge, à côté de la tour Saint Nicolas, pointue, et à droite la tour Charlemagne [d'après Pinguet] + commentaire du Livre catalogue 2016. + dessin de Pinguet, 1798, commenté par Charles Lelong [La NR 1975] + autre gravure des ruines avant démolition en 1798, aussi en variante LTh&m 1855.

     


    A gauche, en 1793, le citoyen Martin Lhommais, maître-sonneur, et sa cousine Marie-Madeleine Brault, épouse de carré le grand batônnier, se font remettre des reliques de saint Martin (celles sauvées par le marguillier Saugeron en 1562), par la suite déposées à la cathédrale Saint Gatien et revenant à la nouvelle basilique en 1941. Au centre, en 1802, le préfet Pommereul ordonne la destruction des derniers vestiges. Ces deux dessins préparatoires de l'atelier Lobin correspondent aux deux vitraux à droite. + récit par Michel Laurencin [Livre catalogue 2016]] + dossier pédagogique "Les hauts lieux martiniens et le renouveau du culte martinien au XIXème siècle" contenant d'autres dessins préparatoires de l'atelier Lobin .


    Ces deux gravures de Lacoste Aîné sont extraites du livre LTa&m 1845. A gauche la basilique, ou plutôt la collégiale Saint Martin,
    telle qu'on s'en rappelait, 48 années après sa démolition, avec en premier plan la tour Saint Nicolas à gauche et la tour de l'horloge à droite.
    A droite la tour Charlemagne telle qu'elle était après la démolition de la basilique, avec en arrière plan la tour de l'horloge.
    + présentation dans "Tours, guide de l'étranger" 1844 (avec notamment la collégiale, la tour Charlemagne, la table des matières, lien).

    Le brusque aboutissement d'un long processus. Comme Martin avait détruit le patrimoine gaulois, comme les Huguenots avaient détruit le patrimoine catholique, les révolutionnaires voulurent araser une idéologie pour imposer la leur. Outre le saccage de monuments, ils incendièrent des manuscrits précieux, comme le montre Mark Mersiowsky en introduction d'un article de 2004 sur l'abbaye Saint Martin et les Carolingiens. Ce déferlement de violence se comprend aussi par la place très importante des édifices religieux en centre-ville alors que la religion est en perte de vitesse durant tout le XVIIIème siècle. C'est ainsi que de nombreuses paroisses de Tours ont été supprimées bien avant la révolution, avec des églises qui, sans être détruites, sont utilisées à des fins non religieuses et ont pu vivre au-delà de la Révolution. Outre les églises St Saturnin et St Clément et le couvent des Feuillants présentés ci-dessous, et, comme on l'a vu ci-avant les abbayes Saint Paul de Cormery, Saint Julien, Beaumont et Marmoutier, qui ont beaucoup souffert, Pierre Leveel dans "La Touraine disparue" (1994) signale d'autres édifices partiellement ou totalement détruits sur Tours et ses proches environs : le prieuré Sainte Anne lès Tours, le couvent des Jacobins, le couvent des Cordeliers, le couvent Des Carmes, le couvent des Grands Minimes, la chapelle Saint Jean des Coups (à l'emplacement de l'actuel parc Mirabeau), l'église des Jésuites. Et ce n'est pas exhaustif (cf. notamment l'article de Claire Mabire La Caille en 1981 "Evolution des enclos conventuels des mendiants à Tours")...


    Révolution et suppression d'édifices religieux à Tours, trois exemples emblématiques. A gauche, l'église Saint Saturnin (sur l'actuelle rue du Commerce, face à l'hôtel Gouin), proche de la basilique, dépendante de l'abbaye Saint Julien, endommagée par la foudre en 1772, fut vendue aux démolisseurs en 1798. Son nom a été repris par l'église voisine des Carmes. + texte / dessin (la basilique est à droite) de la page du site France Balade sur le vieux Tours / Châteauneuf. Au centre le couvent des Feuillants (sur l'actuelle rue des Ursulines, près de la Cathédrale, créé en 1619, ne comptant plus que trois moines, fut vendu en 1791 à un citoyen Martin (mal nommé...) qui procéda à sa démolition (+ gravure). A droite, l'église Saint Clément, rue des Halles, proche de la tour de l'horloge, fut transformée en halle aux blés en 1790, ce qui retarda sa destruction à 1883. + estampe de la BmT ["L'Indre et Loire, la Touraine des origines à nos jours", 1982, avec extrait de texte du chapitre "Une révolution non conforme" de Raymond Bailleul] + trois gravures : 1 [LTa&m 1845] 2 [LTh&m 1855] 3 [LTh&m 1855] + dessin et photo de cette église + document de 41 pages de la BmT + présentation dans"Tours, guide de l'étranger", 1844 + article de Patrick Bordeaux [Ta&m 2007].

    L'expulsion des religieux. Au delà de Tours, en Touraine comme ailleurs, religieux et religieuses furent chassés des abbayes et prieurés. François-Christian Semur dans "Abbayes de Touraine" (2011) : "On ordonna la fermeture des locaux conventuels, on les déclara biens nationaux et on procéda à leur vente au plus offrant. Bon nombre de monastères furent ainsi dispersés en plusieurs lots, comme à Villeloin et Cormery, si bien qu'aujourd'hui il paraît difficile de retrouver une cohérence dans les ruines éparses qui subsistent.Certains ont complètement disparus ou presque disparus. Quelques bâtiments claustraux ont été, hélas, transformés en carrières par leurs propriétaires cupides qui ont vendu les vénérables pierres. Plusieurs abbayes ont retrouvé une nouvelle vie, en étant transformées en élégantes propriétés privées. Sur trois sites, les religieuses ou religieux se sont réappropriés avec courage les nobles demeures abandonnées ou affectées à des finalités agricoles."

    Un curé républicain pour Saint Martin ! En 1792, 194 prêtres ou religieuses qui refusaient de prêter le "serment civique" furent enfermés. Eugène Giraudet : "Les électeurs du district convoqués à l'église Saint Saturnin nommèrent des remplaçants aux curés et vicaires réfractaires. L'ancien président du club de la Constitution, Ysabeau, fut élu curé de la paroisse Saint Martin et installé en présence des autorités, de l'évêque et du clergé constitutionnel". Ysabeau fut ensuite élu député à la Convention nationale et fut l'un des cinq députés tourangeaux, contre trois, qui votèrent la mort de Louis XVI. Fin 1792, la basilique sert à deux commissaires de l'assemblée nationale pour réunir fonctionnaires et corps administratifs.

    1797, le Maire de Tours prête serment de haine à la royauté. L'ouvrage du "Les maires de Tours du XVème au XIXème siècle" (1987) du Centre Généalogique de Touraine présente Pierre-Augustin Estevous, éphémère maire de Tours, du 29 août au 12 septembre 1797 (12 au 26 fructidor an V), quatre ans après la mort de Louis XVI sur l'échaffaud : "Né à Tours le 7 décembre 1752, fils de Joseph Estevou, salpêtrier du roi, et de Madeleine Veyrat, il épousa le 5 octobre 1779 Françoise Thibault, dont le père était fabricant et un oncle, Thomas Thbault, procureur au baillage. Il exerça le même métier que son père. Son activité politique coïncide avec la période révolutionnaire. Administrateur à la Monnaie (1792), commissaire au district (6 mai 1793), il fut désigné le 22 pluviose an V pour occuper les fonctions d'accusateur public près du tribunal révolutionnaire. Les anciens administrateurs de la ville de Tours ayant été destitués, le 12 fructidor an V, de nouveaux membres furent désignés dont "le citoyen Estevou, salpêtrier, ancien membre du conseil et administrateur de l'hospice de l'Humanité". Elu maire, il prêta serment "de haine à la royauté et à la monarchie, attachement et fidélité à la République et à la constitution de l'an II". Les premières mesures qu'il prit consistèrent à réprimer l'anarchie, réorganiser les bureaux, renforcer la Garde Nationale et réinstaller les anciennes hospitalières. A la suite de graves évènements survenus le 9 thermidor an V, il arrêta l'interdiction de réunion de toutes sociétés, la fermeture des cafés à l'occasion de troubles, l'obligation du passeport pour tous les voyageurs, la tenue de registres dans les auberges. Le 26 fructidor an V, Pierre-Augustin Estevou fut nommé secrétaire général de l'administration et, ne pouvant cumuler plusieurs mandats, remit sa démission de maire de la ville de Tours. De nouveau conseiller municipal entre 1803 et 1813, il décéda à La Chapelle sur Loire le 18 avril 1814."

    1799, la garde nationale de Tours intervient pour repouser les Chouans. Eugène Giraudet indique qu'il n'y eut à signaler en notre histoire locale de fin de siècle que "l'invasion des bandes de royalistes désignés sous le nom de chouans. Le Directoire du département, informé de l'envahissement de plusieurs communes (Neuvy, Sonzay, etc.), fit appel à la garde nationale de Tours qui s'empressa d'y répondre et repoussa les Chouans avec succès."

    1802, le rétablissement du culte catholique. Ce n'est que le 18 mai 1802 (27 floréal an 10, disait-on encore à l'époque, le calendrier républicain ne se terminant qu'en 1806) quand l'archevêque Jean de Dieu Raymond de Boisgelin prit ses fonctions après une vacance officielle de 11 années, que le culte catholique fut restauré dans l'archevêché de Tours, indépendamment du fait que l'évêque constitutionnel Pierre Suzor soit décédé le 13 avril 1801. Lors de la cérémonie d'acceuil, le général-préfet remit les clefs de la cathédrale à l'archevêque en lui adressant une allocution patriotique sur le concordat conclu le 15 juillet 1801 par le premier consul Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII.

    1808, les regrets de Napoléon sur la basilique Saint Martin. Le 12 août 1808, l'empereur Napoléon Ier vient en visite officielle à Tours. Après être passé sous un arc de triomphe, acclamé par une foule en liesse, il traverse le pont de pierre. Mais, le soir, le couple impérial ne participe pas, comme prévu, au grand bal. Le lendemain, l'empereur aurait fini par exprimer l'objet de son mécontentement : "Je n'ai rien à répondre à ceux qui ont détruit la collégiale Saint Martin" ["Guide secret de Tours et ses environs", 2019]. Les guerres napoléoniennes appauvrirent durablement la ville et ses habitants. Avant, pendant et après les Cent Jours, Tours garda le même maire, de 1802 à 1815, le baron Paul Deslandes [+ son discours lors de l'inauguration d'un portrait de l'empereur en 1809), ces retournements de veste étant la marque d'une lassitude de la population. Il s'ensuivit, sous la royauté de Louis XVIII de 1814 à 1824 puis de Charles X de 1824 à 1830, une critique sévère des menées politiques, que l'écrivain Paul-Louis Courier (1772-1825) sut traduire en pamphlets dont certains sont datés de Tours.


    Tours, une image qui mélange les époques, de 1793 à 1828. Comme expliqué en cette page du site du Musée des Beaux-Arts de Tours, ce tableau réalisé par Pierre-Antoine Demachy avant sa mort en 1807 représente Tours à la fois en 1793, avec à droite la basilique Saint Martin encore intacte, et en 1828, date de fin de construction du musée situé devant l'église Saint Julien, au centre (entre St Julien et St Martin : St Saturnin et son clocher). L'ancien pont sur la Loire est à moitié détruit, à gauche, remplacé par le pont de pierre au centre, sur l'axe Paris-Bordeaux. + deux autres vues de Tours, vers 1785, par Charles-Antoine Rougeot, avec la basilique en arrière-plan : 1 (par le nord) 2 (par le sud) [Musée de Tours]. Puis le premier consul devint empereur, le préfet Pommereul prit ses fonctions et, comme déjà dit, ordonna la destruction des derniers vestiges de la basilique Saint Martin, ne laissant que les tours Charlemagne et de l'Horloge.


    Probablement la dernière représentation sur le vif de la basilique d'Hervé. Après 1794 et avant la démolition de 1798, un peintre voyageur, peut-être Louis-François Cassas, a réalisé cette vue de Tours. Da gauche à droite : la cathédrale Saint Gatien, l'église Saint Julien, l'église Saint Saturnin, la collégiale Saint Martin [Musée des Beaux-Arts de Tours] + analyse par Annie Gilet ["Dessins XVe-XXe siècle La collection du musée de Tours", 2001].



    E) 1860-2020 LA BASILIQUE DE L'ARCHITECTE LALOUX

  39. La nouvelle ville de Tours, sans basilique, et le passage des Prussiens


    Tours en 1826 par William Turner, précurseur de l'impressionisme. Vue du haut de la Tranchée (lien).
    + autre tableau du même artiste, vers 1830, vue du port de jonction de la Loire au canal reliant la Loire au Cher (lien).


    Tours vers 1840, à l'âge d'or du transport fluvial. Vue de Saint Cyr sur Loire : la Loire et le pont de pierre, un bateau à vapeur crachant sa fumée (exemple : l'Inexplosible, lien), en arrière-plan la cathédrale, la tour Charlemagne, la tour de l'Horloge, l'église Saint Clément. Pas de basilique à cette époque. Cette gravure provient du livre LTa&m 1845, "La Touraine ancienne et moderne" publiée en 1845 par L. Mercier, rédigée par Stanislas Bellanger (1814-1859), comptant de nombreuses gravures de Lacoste Aîné. + double page de présentation + deux autres vues : 1 [LTh&m 1855] 2 ["La Touraine" de Maurice Bedel, 1935].

    1846 : le nouvel essor de Tours. L'année 1846 peut être considérée comme décisive pour la ville de Tours. Elle marque l'arrivée, le 26 mars, avec la bénédiction de l'archevêque François Morlot, du chemine de fer avec l'inauguration de la première gare, appelée embarcadère. Les remparts bastionnés de 1600 sont éclatés et vont disparaître. Les voies fluviales sont délaissées au profit des voies ferroviaires et routières. La révolution industrielle arrive, vidant les campagnes au profit des villes. Le centre de la ville se déporte vers le sud, place du Palais (renommée Jean Jaurès). La démographie qui stagnait depuis longtemps va désormais croître de façon forte : 27.000 habitants en 1789, 21.000 en 1793, 21.000 environ en 1822 (dont 226 électeurs en 1820) et 1826 (ajout en 1824 d'une partie de la commune de Saint Pierre des Corps suite à l'ouverture du canal du duc de Berry), 26.600 en 1837 (dont 560 électeurs en 1844), 30.700 en 1846 (ajout en 1845 de la commune de Saint Etienne Extra), 42.400 en 1866, 63.200 en 1896, 77.100 en 1926, 92.900 en 1962, 128.100 en 1968 (ajout en 1964 des communes de Saint Symphorien et Sainte Radegonde et d'une petite partie de Joué lès Tours), 140.600 en 1975, population jamais dépassée depuis (135.700 en 2017 pour une métropole de 293.100 habitants en 2016) [données Giraudet, Chevalier et Wikipédia].


    A gauche, le Palais de Justice, premier édifice de la place du Palais, terminé en 1843. L'hôtel de ville en symétrie sur cette place, avec pour architecte Victor Laloux, sera inauguré soixante ans plus tard, en 1904 [LTa&m 1845]. + quatre gravures : 1 (1844) 2 (vers 1850) [AHT] 3 [LTh&m 1855] 4 (1874 sur un plan de Tours). + présentation ["Tours, guide de l'étranger", 1844]. + photo avec les grilles de l'octroi [AHT] A droite l'embarcadère des chemins de fer vu du grand mail (boulevard Heurteloup) [LTh&m 1855] + documentation de l'académie Orléans-Tours (avec la nouvelle gare de 1888, signée Victor Laloux) + gravure 1874 sur un plan de Tours + survol en balon de l'embarcadère et de la place du Palais [1850, BmT] + autre survol de la place du Palais vers 1850 (en bas, à gauche, extrémité de l'embarcadère). + plan de Tours par Pierre Clarey-Martineau 1841 dans "Tableaux chronologiques de l'histoire de Touraine" (avec les dessins de l'hôpital, de Marmoutier, du Plessis lès Tours, de divers monuments dont le Palais de Justice et l'emplacement de l'embarcadère).


    Tours sans basilique Saint Martin. Vue de l'ouest en 1847, en ballon. Dans le coin bas-gauche, les tours Charlemagne et de l'horloge. En haut, de gauche à droite, la rue Royale (devenue rue Nationale) en prolongement du Pont de Pierre. Dans le coin haut-droite, le nouveau centre-ville de la future place Jean Jaurès se dessine, avec le tout neuf Palais de Justice et sans le futur Hôtel de ville de Victor Laloux. A droite, le grand mail ou habita de 1838 à 1840 le chansonnier Pierre-Jean de Béranger (1780-1857). Surnommé "L'ami du peuple", il était si connu que cette portion du grand mail fut baptisée "boulevard Béranger" de son vivant (lien). Derrière ce grand mail, la ville commence à s'étendre vers le sud, avec l'arrivée du Chemin de Fer en 1846, les remparts de 1600 disparaissent. + plan de Tours en 1870 [Archives municipales de Tours] avec en légende (47, 48, 49) : "Ces trois débris classés parmi les monuments historiques sont aujourd'hui les seuls restes de l'immense basilique de St Martin, écroulée le 12 brumaire 1797, et dans l'emplacement de laquelle a été ouverte la rue St Martin, 1804" + extraits du livre "Tours pas à pas" d'Hélène Vialles, 1985.

    Du 9 octobre au 8 décembre 1870, Tours est capitale provisoire de la France. Paris est assiégé par les Prussiens, la Commune de Paris va bientôt installer un gouvernement insurrectionnel, du 18 mars au 28 mais 1871. Un peu avant, début octobre 1870, le gouvernement se retire à Tours et désigne une personnalité forte pour y diriger la nation, Léon Gambetta, alors ministre de l'intérieur. Il quitte Paris en ballon pour organiser la défense nationale. Devenu ministère de la guerre, Gambetta, partisan d’une "guerre à outrance" essaie d’organiser les armées de secours pour libérer Paris. Cependant, la contre-attaque peine à être efficace face aux Prussiens. Après avoir quitté Tours le 8 décembre, Gambetta ayant démissionné, le gouvernement de Défense nationale se résoudra, le 20 janvier 1871, à demander l’armistice aux Prussiens, signée le 28 janvier, l'Alsace et la Lorraine deviennent allemandes.


    Gambetta quitte Paris pour rejoindre Tours en ballon. Le blocus verrouille la capitale, et il est devenu quasiment impossible de la quitter. Le 7 octobre 1870, Léon Gambetta traverse les lignes ennemies en les survolant, atterrit près de Beauvais et rejoint Tours le 9 octobre [à droite, dessin d'Alfred Le Petit] + récit du départ en ballon raconté par Victor Hugo (lien).

    1871 : les Prussiens s'installent dans Tours. Durant un mois et demi, du 19 janvier au 9 mars 1871, la ville de Tours est occupée par les troupes prussiennes. Le 4 février le prince Frédéric-Charles de Prusse s'y installe avec son commandement. Michel Laurencin, au colloque de Tours 2016 (vidéo), explique qu'en de telles conditions, c'est l'image du Martin soldat qu'invoque la population tourangelle pour que revienne la paix. Il est le protecteur de la patrie et au-delà le libérateur de la France. Dès le mois d'août 1870, l'archevêque de Tours Joseph Hippolyte Guibert avait invité les Tourangeaux à participer à une messe chaque mercredi afin de prier Martin dans la chapelle provisoire. Une fois les troupes entrées dans la ville, Martin, soldat du Christ, est imploré pour qu'il se souvienne de son peuple et pour qu'il le défende. Le lieu de prière et de supplication est le tombeau retrouvé en 1860, résonnant de cantiques glorifiant le combat pour le Christ et la civilisation, "Chassez les tous de nos frontières, gardez la France à nous Français". Après le retrait allemand, en novembre 1872, le nouvel archevêque Félix Pierre Fruchaud estime que "Saint Martin n'a pas seulement été le père de la patrie, il en a souvent été le sauveur". A la même époque, le saint est aussi considéré comme le défenseur de la chrétienté face au paganisme alors comparé à l'anticléricalisme et à la franc-maçonnerie.


    Le lycée Descartes à gauche, le palais de l'Archevêque à droite, de belles demeures et de beaux hôtels de la ville sont occupés par des délégations gouvernementales, des services ministériels et des ambassades [Le Magazine de la Touraine n°38, 1991]. + trois dessins : 1 (Gambetta prononçant un discours) 2 (soldats attablés rue Royale, maintenant rue Nationale) 3 (soldats Francs Tireurs défilant devant le palais de Justice)


    A gauche, octobre ou novembre 1870, soldats italiens de Garibaldi, place Gaston Pailhou, devant l'église saint Clément, détruite depuis. Les tours de l'Horloge et Charlemagne sont en arrière-plan [Ludovico Marchetti, Université de Tours, "Histoire de Tours", Privat 1985]. Au centre, cavaliers prussiens en avant-garde et foule hostile le 21 décembre 1870 devant l'hôtel de ville (de 1786 à 1904) ["Histoire de la Touraine" Pierre Leveel, CLD 1988]. A droite, début 1871, carte Atlas Grataloup montrant que Tours est en limite de la zone occupée lors de cette guerre franco-allemande de 1870. + deux pages de "Histoire de la Touraine", Pierre Audin 2016 : 1 2 + une page de Tours secret", Hervé Cannet 2015, montrant que des Prussiens ont apprécié ce passage, aussi culturel, en Touraine...


    19 janvier 1871, les troupes prussiennes traversent le pont de pierre et entrent dans Tours (lien).


    C'est sous la devise "Saint Martin Patron de la France Priez Pour Nous". inscrite au revers de leur bannière blanche que le régiment royaliste de zouaves pontificaux combattit les Prussiens en 1870 à la bataille de Loigny, au nord d'Orléans, qui marque la défaite finale de la France le 2 décembre 1870 [à gauche, tableau de Charles Castellani (1838-1913), "Les zouaves pontificaux à la bataille de Loigny", musée de l'armée à Paris, Wikipédia]. Liens : 1 2 (l'avers de la bannière était "Sacré Coeur de Jésus, sauvez la France !", cela rejoint le mouvement de création de la basilique du Sacré-Coeur à Paris). A droite, dans l'actuelle basilique, la devise du régiment fut, un temps, reprise autour du tombeau, comme le montre cette carte postale de début du XXème siècle., + ex-voto des zouaves pontificaux en l'actuelle basilique [Livre Collectif 2019]

        
    Les deux vestiges de la basilique d'Hervé (auxquels on peut ajouter le cloître, ci-dessous). Sur la gauche, la tour Charlemagne (surélevée à la fin du XIVème siècle) côté sud avant construction de la basilique [+ dessin de 1821 [A. Bray, 1931] puis en 1928 à moitié effondrée [photo catalogue SAT 1984 + récit par Charles Lelong 1986]] et après reconstruction [photo de la page Wikipédia] +  deux gravures du XIXème siècle : 1 2 [LTh&m 1855]. + cinq cartes postales de début du XXème siècle : 1 2 3 4 5. Sur la droite, la tour de l'horloge, dessin et photo. + deux gravures : 1 [LTh&m 1855] 2 [Georges Pons 1977]. Ce sont les seuls restes monumentaux de la basilique d'Hervé + deux cartes postales de début du XXème siècle : 1 2. + les traces actuelles des piliers de la basilique Hervé sur la rue des Halles : photo NR.


    Le cloître Saint Martin a voisiné avec la basilique Hervé au Nord puis, pour ce qu'il en reste, avec celle de Laloux à l'Est. L'accès est privé mais disponible à qui veut louer un studio quelques jours (site de location-vacances). + deux cartes postales : 1 2 + sculpture + autre vue ["Tours 1500 Capitale des Arts", 2012] + texte avec deux photos ["Tours pittoresque" 1899]. Dans la rue Rapin voisine, la chapelle Saint Jean a accueilli un musée Saint Martin, inauguré en 1990, réunissant de nombreux vestiges. Il est maintenant fermé et cette page du site "Un regard sur Tours" en garde la mémoire. Il existait aussi, dans la rue voisine Néricault Destouches, un "pensionnat Saint-Martin" devenu "institution Saint Martin" + quatre cartes postales de début du XXème siècle : 1 2 3 4 + photo récente de l'actuel école-collège privé (site) + historique de 1863 à 2019.



  40. Le renouveau martinien du XIXème siècle et la longue polémique

    Charles Lelong, en son ouvrage de 2000, montre qu'avant que l'on se préoccupe vraiment de reconstruire une basilique, les reliques de Martin ont été l'objet d'attention : "En novembre 1803, l'architecte de Tours, le cardinal de Boisgelin, fit procéder à la vérification des reliques sauvées en 1793. Elles furent enfermées dans un reliquaire placé sur un autel provisoire, érigé dans la cathédrale sous l'invocation de Martin. En 1811, l'archevêque Mgr de Barral acheta la chapelle Saint-Jean, dans le cloître de Saint-Martin et le culte y fut établi en 1819 par Mgr du Chilleau "puisque, disait-il, il ne m'est pas donné de relever l'ancien édifice"." Michel Laurencin signale [dans le Livre catalogue 2016] en 1922 un livre de l'avocat Jacquet Delahaye Avrouin titré "Du rétablissement des églises en France à l'occasion de la réédification projetée de celle de Saint Martin de Tours". Lelong : "Mais ce n'est qu'au milieu du siècle que l'on assiste à un véritable renouveau : en 1849, l'épidémie de choléra détermine Mgr Morlot à organiser une procession des reliques dans les rues de Tours et remettre en honneur la fête du saint. En 1853, paraît un livre de l'abbé Dupuy."

    1860 : le tombeau de Martin retrouvé ! Une forte impulsion est donnée en 1854, par la constitution de la "Commission de l’oeuvre de Saint-Martin" chargée de donner des vêtements aux pauvres et de redécouvrir le tombeau afin "de relever les pierres dispersées de la basilique et de rétablir le culte du thaumaturge des Gaules".. Après des acquisitions foncières, les vestiges du tombeau furent retrouvés le 14 décembre 1860, selon les indications d'un procès verbal de 1686 découvert deux semaines plus tôt par l'archéologue tourangeau, Henry Lambron de Lignim, donnant la description du caveau édifié par Perpet. Cette découverte donna un élan décisif à la volonté de reconstruire une basilique, volonté très affaiblie par la querelle déjà évoquée, avant que, deux décénnies plus tard, la solution la plus réaliste fut mise en oeuvre avec la réussite qui vient d'être décrite et illustrée... [+ récit de cette découverte par les chanoines Bataille et Vaucelle, 1925] En une page de son livre "Vie et culte de Saint Martin" (2000), Charles Lelong montre les trois emplacements successifs du tombeau.

     
    La découverte des vestiges du tombeau le 14 décembre 1860. A gauche, vitrail de l'atelier Lobin dans l'actuelle basilique + l'esquisse. A droite case de la BD de Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 + deux planches : 1 2. Léon Papin Dupont, représenté sur chacune de ces deux illustrations, est aussi appelé "le saint homme de Tours", voué à un culte pour avoir accompli des miracles + article dans le n° 54 du "Magazine de la Touraine" (1995) + article de "réflexions hagiographiques" sur "Monsieur Dupont" par Robert Sauzer, 1993. On pourra consulter l'étude de May Vieillard-Troiekouroff titrée "Le tombeau de saint Martin retrouvé en 1860" (1961), retraçant aussi l'histoire des basiliques. Extrait : "On retrouve des plans : outre le plan de l'ancienne basilique, dressé par Jacquemin en 1779, on retrouve chez un notaire le plan dressé lors du lotissement de 1806 par Jacquemin fils, qui montre. que le tombeau de saint Martin ne se trouve pas sous l'une des nouvelles chaussées, mais dans la cave d'une maison." + plan Jacquemin de 1779 : 1 2 (document SAT) + vue des caves et du mur dans lesquels le tombeau a été trouvé (lien).

    Il s'ensuivit une longue querelle. La controverse avait été vive et longue entre, d'un côté, les partisans de la reconstruction selon les dimensions romanes, menés par Léon Papin Dupont (1797-1876), et, de l'autre côté, ceux prônant des dimensions plus modestes, qui finirent par l'emporter sous l'impulsion de l'archevêque Meignan qui voulait "réunir dans un même amour l'Eglise et la République française". De l'autre côté, d'après Paul Wagret dans "Histoire religieuse de la Touraine" (CLD 1975) "La reconstruction de la basilique d'antan serait une sorte de réparation pour les méfaits de la révolution impie ; il fallait ramener les foules repentantes aux pieds de l'apôtre des Gaules. Persuadés de remplir une mission sacrée, ils vont si loin dans leur résistance à l'évêque que le Pape lui-même doit les réprimander.". Cette affaire anima la ville de Tours de 1860 à 1884, avec une municipalité ayant des opinions changeantes au fil des élections

     
    Le projet avorté de 1874 de l'architecte Alphonse Baillargé, d'après un document de la SAT et d'après le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", avec ce commentaire : "Bien que salué par la profession (une médaille d'or à l'exposition des Beaux-Arts de Paris en 1875), le projet de Baillargé de reconfiguration complète du quartier des marchés autour d'une grandiose basilique néoromane s'avère trop ambitieux pour être financé et trop destructeur pour emporter l'adhésion des habitants." A droite au premier plan, la tour Charlemagne, couverte d'un toit, en arrière plan à gauche, la tour de l'horloge avec un nouveau toit. + le plan ["Guide secret de Tours" 2019]. 1874 et 1875 sont aussi les années de conception et de début de construction de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre à Paris, qui fut aussi soumise à fortes controverses.

    Paul Wagret : "Cette "Affaire Dreyfus de la Touraine" a divisé sans merci les catholiques du diocèse, et même plus loin : la presse de Paris, de Rennes, de Lyon en porte témoignage" [Paul Wagret dans "Histoire religieuse de la Touraine", CLD 1975]. On parlait de "la guerre des basiliques", à la fois entre catholiques traditionalistes (on disait ultramontains) et républicains et entre cléricaux et anticléricaux. Parmi ces derniers, Armand Rivière (1822-1891), maire de Tours de 1879 à 1882, fut un des plus virulents, publiant en 1862 "Les miracles de Saint Martin" (deux extraits : 1 2). + le chapitre "La guerre civile de Tours" par Bernard Chevalier dans son livre "Histoire de Tours" (Privat 1885). Exemple de propos d'Armand Rivière : "Vous pensez sans doute que notre société, et particulièrement notre ville de Tours, ont plus besoin d'églises et de couvents, de reliques et de miracles des saints, que de temples de l'industrie et de merveilles des arts ? [...] Que des esprits du passé se prosternent encore devant les reliques du passé, est-ce une raison pour que des hommes choisis par tous, comme l'élite de la cité, emboîtent le pas avec eux et marchent à leur suite ? Est-il dans les attributions d'un conseil municipal d'écouter le panégéryque d'un thaumaturge et de faire de l'archéologie religieuse ?"


    A gauche l'anticléricalisme d'Armand Rivière, maire de Tours de 1879 à 1882. Au centre le quotidien anticlérical "L'électeur d'Indre et Loire" se moque des catholiques "processionnards", le 10 novembre 1888 (lien). A droite caricature anti-anticléricale d'Achille Lemot, 1902, représentant en ogre le ministre Emile Combes, l'un des concepteurs de la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l'état.

    Le roman "Mademoiselle Cloque" de René Boylesve, paru après la bataille en 1899, en est une autre illustration. Même en connaissant les identités réelles des personnages romancés, l'intérêt historique est limité et l'écriture, vieillotte, est révélatrice de l'époque et d'un milieu catholique fermé sur lui-même. Il est vrai qu'il était soumis à de nombreuses vexations. Par exemple, nommer Descartes (né dans le sud de la Touraine) la rue où est située la basilique n'était-il pas une provocation cartésienne ?


    "Mademoiselle Cloque" : édition 1911 (dessin Adolphe Gumery), dessin de René Boylesve (1898), édition CLD 1985 (dessin Marie-Thérèse Mabille) et un ouvrage d'analyse par Emile Gérard-Gailly (1931), révélant que Mademoiselle Cloque avait existé et s'appelait Mademoiselle Blacque, habitant près de la basilique. La page Wikipédia reprend ce résumé : "Parce que mademoiselle Cloque et le comte de Grenaille-Moncontour ne sont pas d'accord sur les dimensions d'une basilique en construction, la nièce de l'une n'épousera pas le fils de l'autre !".


    La chapelle provisoire, lieu de dévotion érigé en attendant la nouvelle basilique, a connu au moins deux configurations, comme le montrent ces deux photos. La première (avec la dédicace de Paulin de Périgueux qui sera reprise sur le fronton de la basilique Laloux) provient d'une image cartonnée, la seconde du livre Le tombeau de Saint-Martin de Tours", 1922, par Jean-Martial Besse (+ critique de cet ouvrage par Michel Andrieu en 1923). A droite, une photo cartonnée du tombeau datée (au dos) de 1868.

    Charles Lelong, en son livre de 2000, s'interroge sur la ferveur du culte de Martin à cette époque : "La découverte du tombeau en 1860 avait suscité un grand élan de piété qui ne cessa de s'amplifier : la chapelle provisoire élevée en 1863 attira les foules, en 1885, on y comptait plus de 1000 ex-voto ; en 1874, Saint Martin fut inscrit sur la liste des pèlerinages recommandés : la même année, la procession compte six-mille personnes et vingt mille en 1878. Mais la vérité oblige à dire que ce sont les passions politiques, l'anticléricalisme virulent de l'époque et les conflits entre catholiques conservateurs et catholiques libéraux qui expliquent le caractère retentissant de certaines fêtes où les fidèles accourent de tous les diocèses de France. il est significatif que la nomination de Mgr Meignan, candidat du gouvernement pour le siège de Tours en mai 1884 ait provoqué une subite désaffection : "on remarque l'absence de pèlerins étrangers et le petit nombre d'évêques, trois en tout", lors de la fête de saint Martin. Révélateur aussi, le fait qu'une fois prise la décision de bâtir la petite basilique, le "chalet républicain", la bouderie partisane l'emporte."

    Tours, Marmoutier, Ligugé, Candes : un nouvel élan cultuel. Après les destructions de la Révolution, de 1850 à 1905, sous l'initiative de la congrégation des religieuses du Sacré-Coeur, le site de Marmoutier est partiellement restauré et, en parallèle avec la ferveur de la redécouverte du tombeau, les pèlerinages reprennent, une ligne de tramway relie même le site à Tours. Michel Laurencin apporte des précisions dans le livre "Saint Martin XVIème centenaire" (CLD 1996) et établit un parallèle avec Ligugé et Candes : "Le 29 juin 1847, la supérieure générale du Sacré-Coeur, Mme Barat, réalise l'achat de l'ancienne abbaye de Marmoutier, aliénée et en grande partie détruite sous la Révolution. Parallèlement, le 1er juin 1852, Mgr Pie, évêque de Poitiers, attentif à la restitution du culte Martinien achète les bâtiments et le jardin de l'ancien monastère de Ligugé. [...] Le 14 novembre 1858 s'accomplit le pélerinage à Ligugé, après ceux de Marmoutier en mai et de Candes en juillet de la même année. Dès le 10 mai 1860, le pélerinage de Candes rassemble six cents pélerins par train spécial de Tours à Varennes puis en omnibus jusqu'à l'église du trépas de saint Martin. [...] Le 14 novembre 1858, dans l'homélie qu'il prononce à la cathédrale, Mgr Pie, s'adressant à Mgr Guibert, archevêque de Tours, déclare avec passion : "Je ferai tout ce qui est en moi pour favoriser le rétablissement d'une dévition que je regarde comme un des puissants moyens de régénération chrétienne de notre temps.".

    En 1897, sous l'épiscopat de René François Renou, les fêtes du XVème centenaire de la mort de Martin ont revêtu une pompe exceptionnelle, en présence de 22 prélats. Michel Laurencin : "L"image du moine-évêque est alors porteuse du combat contre le rationalisme, le scientisme, le détachement à l'égard des préceptes religieux, le laïcisme triomphant. Martin de Tours, le moine certes, l'évêque aussi, le thaumaturge encore, est avant tout le soldat, ce "grand saint national" ainsi qu'aiment à le décrire les archevêques." Ce renouveau du cilte s'accompagne d'une diffusion des reliques à l'étranger. "Le 9 juin 1913, un edélégation de l'évêque hongrois de Szombathely (ville natale de Martin) reçoit solennellement à Tours un fragment du chef du pontife", comprenez un bout de crâne de Martin, une des reliques sauvées par le maître sonneur de cloches Martin Lhommais sous la Révolution. En 1932, une parcelle semblable partit à Buenos Aires, la capitale de l'Argentine qui s'est choisie Martin pour patron. La "virtus" de Martin est-elle ainsi encore active ?


    Le cortège des fidèles et les reliques de Martin en route de Tours pour Marmoutier le 14 novembre 1897, 1500ème anniversaire de la mort du saint.
    + autre photo donnée par Ludovic Billon à la Congrégation du Sacré Coeur de Jésus à Poitiers [Livre catalogue 2016]. Marmoutier ci-avant : 1 2.
    Depuis, l'ancienne abbaye est devenu un établissement scolaire.



  41. Jules Quicherat et Casimir Chevalier relient Perpet à Laloux

    L'article "Restitution de la basilique de Saint-Martin de Tours" par Jules Quicherat, rédigé par Charles de Grandmaison, daté de 1869, commence ainsi : "L'église bâtie par saint Perpète, sur le tombeau de saint Martin, était non-seulement la plus célèbre et la plus fréquentée, mais encore la plus magnifique de l'ancienne Gaule. Elevée à la fin du ve siècle, elle a fait jusqu'au xe, époque de sa complète destruction, l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui l'ont pu voir. Grégoire de Tours en parle avec une sorte d'enthousiasme et il nous donne à son sujet des indications très-précises, mais en même temps très-incomplètes, qui ne font qu'irriter la curiosité sans la satisfaire.".

    Jules Quicherat (1814-1882) réalise la meilleure restitution de la basilique de Perpet. Charles de Grandmaison explique que, suite à des essais précédents, Jules Quicherat, "professeur d'archéologie à l'Ecole des chartes", vient d'effectuer une restitution en s'appuyant d'abord sur la description de Grégoire et aussi sur d'autres témoignages. Il fait ensuite une description précise du travail de Quicherat et des choix qu'il a effectués. "Dans son intéressant et curieux travail,, M. Quicherat ne se borne pas à nous rendre l'antique basilique de saint Perpète, il nous fait aussi connaître ses dépendances, telles que la cellule de l'abbé, le cloître, l'aître placé devant la façade de la basilique, et plusieurs chapelles". Et de conclure : "l est permis de dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'on trouve dans cette restitution de la basilique de Saint-Martin la science archéologique la plus profonde, unie à un talent d'interpréter et de faire parler les textes que nul critique de notre temps ne possède à un plus haut degré que M. Quicherat".

    Voici les quatre illustrations de la "restitution de Jules Quicherat", de 1869 :


    Cette restitution a fait l'objet d'une autre étude dans un colloque "Casimir Chevalier" à Tours le 28 mai 2011, réalisée par Jessica Basciano. Elle commence par ce résumé : "Il a appliqué ses connaissances en archéologie chrétienne, accumulées à Rome comme à Tours, à un projet pour la basilique développé avec Victor Laloux (1886-1925). Ce projet faisait référence consciente à la spéculation archéologique sur l’église du Vème siècle qui se trouvait sur le tombeau de Martin, surtout celle de Jules Quicherat. Quoique plus tard Laloux ait transformé le projet, la basilique terminée reflète la participation de Chevalier.". On y lit aussi : "La contribution de Casimir Chevalier à la construction de la basilique Saint-Martin à Tours par Victor Laloux démontre la synergie croissante entre l’archéologie et l’Eglise catholique dans la deuxième moitié du XIXème siècle. [...] L’archevêque de Tours, Mgr Meignan, a soutenu un projet pour une église sur le tombeau de saint Martin qui était fondé sur une reconstitution archéologique de l’église construite sur ce tombeau en 471. Chevalier et Laloux ont travaillé ensemble à ce projet."

    Parallèlement à la querelle des deux futures potentielles basiliques, des fouilles étaient menées sur l'emplacement de l'ancienne par Casimir Chevalier.


    Fouilles de 1886, dirigées par Casimir Chevalier. Ci-dessous, 1887, vestiges mis à jour [Julien-Louis Masquelez, SAT, dossier pédagogique 2016]. + photo des fouilles en 1886 [C. Chevalier]. On y a trouvé de rares éléments de la basilique de Perpet. Celle d'Hervé était trois mètres plus basse que celle de Laloux, celle de Perpet étant plus basse encore. + compte-rendu par Henri Galinié des fouilles de 1979 à 1982 sur le site de Saint-Martin [Ta&m 2007].

    Casimir Chevalier (1825-1893), érudit de l'art paléochrétien, veut régénérer la basilique de Perpet. Jessica Basciano présente ensuite Casimir Chevalier : "Le plus important des prêtres savants dans le groupe proche de Meignan [Guillaume Meignan (1817-1896) archevêque de Tours (129ème évêque, de 1884 à 1896), cardinal en 1893, a obtenu l'aval du Vatican et supervisé la construction de la basilique] était Mgr Casimir Chevalier (1825-1893). Pendant sa formation au Grand Séminaire de Tours, Chevalier était captivé par les cours de l’abbé Jean-Jacques Bourassé (1813-1872), un archéologue qui voulait rendre l’archéologie chrétienne largement accessible. Quand Chevalier est devenu prêtre, Mgr Morlot lui a demandé d’apprendre à la fois les sciences ecclésiastiques et les sciences naturelles, afin de pouvoir défendre l’Eglise sur tous les terrains. Répondant à sa requête, Chevalier a publié sur la géologie, l’histoire, et l’archéologie. Chevalier était bien préparé pour aider l’archevêque à réaliser l’église sur le tombeau de Martin dans le style paléochrétien. [...] Les recherches de Chevalier lui permirent d’écrire, en 1878, une description détaillée des basiliques paléochrétiennes de Rome. [...] Pas plus tard qu’octobre 1884, Chevalier avait demandé à Victor Laloux (1850-1937) de travailler avec lui sur un projet pour la nouvelle basilique Saint-Martin. Il l’avait rencontré à Chenonceau alors qu’il était l’historien du château et que Laloux était encore étudiant, probablement vers 1869. [...] Laloux était un choix évident pour le poste d’architecte de la basilique Saint-Martin puisqu’il venait de Tours, qu’il avait gagné le prestigieux Grand Prix de Rome, et que Chevalier le connaissait déjà."

    Michel Laurencin [Catalogue 2016] montre qu'il y a eu des réticences : "Un premier prix de Rome ne donne pas l'expérience, ni le caractère de franc-maçon, [donne] le sentiment de l'architecture chrétienne. C'est peut-être un peu pour cette raison que le plan de M. Laloux reçut l'approbation du ministre". Quant à Casimir Chevalier, il a fait de lourdes erreurs. Il a ainsi cru que, suite aux fouilles dont il était responsable, la basilique de Perpet était le premier édifice à déambulatoire avec chapelles rayonnantes, ce qui Charles Lelong, on l'a vu, a démenti. La critique de son livre de 1888 "Les fouilles de Saint-Martin de Tours. Recherches sur les six basiliques successives élevées autour du tombeau de Saint-Martin" par Louis-Charles-Marie de Bodin Galembert montre que ces égarements ont alors été pris au sérieux.

      
    Casimir Chevalier, Guillaume Meignan, Victor Laloux (portrait d'Adolphe Déchenaud) [d'après Wikipédia]
    + autres portraits des mêmes : 1 2 3. Sur Casimir Chevalier, un colloque lui a été consacré en 2001,
    on peut consulter les interventions de Bernard Chevalier et Michel Laurencin :: 1 2

    Jessica Basciano, suite : " En octobre 1884, Mgr Meignan demanda à Chevalier et Laloux de faire l’étude « d’un projet de chapelle pour St-Martin, sur le modèle des basiliques latines du Vème-VIème siècle ». Tous les deux en réponse envoyèrent à Meignan une lettre, un programme écrit, et « les croquis, tels que nous les avons discutés avec vous à plusieurs reprises, et tels que vous avez daigné les approuver »". Le programme présenté est ainsi décrit : "On s’est appliqué à suivre aussi exactement qu’il a été possible le projet de restitution de la basilique bâtie par S. Perpet au Vème siècle, tel qu’il a été exposé avec tant de pénétration par M. Quicherat, l’éminent professeur d’archéologie. [...] Les croquis qui ont accompagné le programme écrit de Chevalier et Laloux en octobre 1884 sont perdus. Cependant, il reste un plan correspondant signé par Laloux trois mois plus tard, en janvier 1885. Semblable au plan de Quicherat, il représente une basilique avec une nef et des bas-côtés séparés par des colonnes, une croisée et des transepts implicites, ainsi qu’une abside semi-circulaire enchâssée dans un chevet polygonal. On y voit aussi l’emplacement du tombeau fortement marqué par son rapport avec un cercle inscrit dans l’abside, dont la circonférence empiète sur la croisée. Dans ce plan de Laloux le cercle est formé par un puits de lumière ouvert plus bas sur le tombeau et la crypte ; dans le plan de Quicherat, il est formé par une colonnade entre le tombeau et le déambulatoire, et par la balustrade entre le tombeau et l’autel. De plus, les deux basiliques font face à des atriums.".


    La restitution (arrangée par symétrie) de Quicherat en 1869, le plan de Laloux en janvier 1885 et le plan définitif en 1886 [plans en reprises de deux pages du livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Hugo Massire, Sutton 2019] + projet non retenu de clocher-campanile [même origine] + plan intermédiaire de février 1886 [colloque C. Chevalier 2011, Jessica Basciano] + autre plan intermédiaire [Livre catalogue 2016, Michel Laurencin]. Sur ces plans, à la place de l'actuel parvis, se trouvent un "cloître ou atrium des pèlerins" avec chapelle, loge du concierge, escalier, salon et cabinet du chapelain. Et une sortie par l'Est.... + une photo de la construction [Livre catalogue 2016]. A droite, dessin de la basilique Laloux extrait d'une affiche pour un rassemblement de la JAC (jeunesse Agricole Catholique) en 1935.

    Victor Laloux (1850-1937), jeune architecte exercé à la restitution d'édifices anciens. Dans le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", dirigé par Hugo Massire, édité par Sutton en 2016, Caroline Soppelsa décrit les conditions dans lesquelles Victor Laloux traite le projet qui lui est confié : "Lorsqu'entre 1884 et 1886 Victor Laloux réfléchit à la forme à donner à une basilique qui doit s'élever sur les fondations mêmes des églises successivement aménagées au fil des siècles sur le tombeau de saint Martin, il choisit d'écarter le style néoroman des projets de Guérin et Baillargé  - hommages rendus à l'ancienne collégiale du XIème siècle, sur le modèle Saint Sernin de Toulouse - pour privilégier un retour aux origines des lieux. Pour tenter de retrouver l'esprit du premier sanctuaire du Vème siècle, dont on connaît peu de choses à l'époque, l'architecte s'appuie sur les hypothèses des archéologues et historiens de son temps et mobilise les souvenirs encore vifs des églises paléochrétiennes, byzantines et médiévales qu'il a pu voir en Italie, en Grèce ou en Orient pendant son séjour à la Villa Médicis (1879-1883). Ce faisant, il retrouve les réflexes acquis pour l'exercice de restitution d'édifices anciens, l'un des fameux "envois" traditionnellement demandés aux lauréats du prix de Rome On imagine l'enthousiasme du jeune architecte qui a gagné la reconnaissance de ses pairs [en 1878] sur un projet de cathédrale et a été baigné de culture latine pendant les cinq années précédentes. Tant dans la logique de son plan, l'articulation de ses volumes, le choix de sa couverture ou le vocabulaire de son programme décoratif, la basilique Saint-Martin est ainsi le reflet de la culture architecturale de son auteur, une synthèse de références érudites à des chefs d'oeuvre du passé, accumulées, mêlées et réinterprêtées avec délectation, dans le goût éclectique et historiciste de l'époque."

    Un projet en partie contrarié. Michel Laurencin [Livre catalogue 2016] : "L'abbé Chevalier à plusieurs reprises conteste l'architecture retenue, trop inspitée à son goût des basiliques latines romanes, pour finalement parvenir à imposer un édifice "romano-byzantin" richement décoré de mosaïques et soutenus par quatorze colonnes monolithes en granit rouge des Vosges, avec une charpente décorée de caissons réalisés par Pierre Fritel. L'archéologue qu'est l'abbé Chevalier parvient à faire valoir ses exigences à l'architecte." Toutefois, dans un mouvement de balancier, par rapport au plan de janvier 1885, Victor Laloux a dû procéder à des corrections. Jessica Basciano : "Pendant l’hiver de 1885-1886, Laloux retravailla le projet pour répondre aux demandes du Comité des inspecteurs généraux, et aussi pour que le projet fût moins en rapport avec la reconstruction hypothétique de Quicherat. Tandis que dans le plan de janvier 1885, le sol du sanctuaire et des transepts est élevé par rapport à la nef, dans le plan de février 1886 revu par Laloux, le chevet est nettement moins élevé. Et au lieu d’avoir un axe visuel entre la nef et le tombeau, créé par un escalier aussi large que la nef qui descend devant le sanctuaire, de la nef à la crypte, dans le plan modifié, la crypte est cachée. Par ailleurs, les murs entre les chapelles des bas-côtés sont absents et le porche est devenu un narthex. Laloux s’est aussi écarté de la reconstruction de Quicherat en proposant des arcades pour les bas-côtés et des fenêtres de claire-voie accouplées au lieu d’une élévation tripartite avec une galerie. Enfin, il s’en est encore écarté en incorporant des motifs byzantins dans le projet modifié, divers motifs comme les figures hiératiques dans le chevet, ainsi que le dôme conique. La conséquence de ces changements, c’est que Chevalier prit ses distances par rapport au projet"

    Jessica Basciano commence sa conclusion ainsi "Les plans de Laloux ont évolué en sorte que le bâtiment terminé reflète moins les connaissances de l’archéologie chrétienne de Chevalier et la reconstruction de Quicherat que le projet initial de Laloux et Chevalier. Le bâtiment terminé incorpore des références aux églises romanes italiennes que Laloux avait vues quand il était pensionnaire. L’église complète évoque néanmoins l’église de 471, avec ses formes basilicales – surtout la nef séparée des bas-côtés par des colonnes monolithes, l’abside semi-circulaire, la charpente exposée, et l’accent mis sur la croisée – et aussi la conservation et représentation des vestiges de cette ancienne église dans la crypte. [...] En évoquant la basilique du Vème siècle Chevalier était un soutien efficace aux idées de l’archevêque qui ainsi se rattachait fortement à Martin et à ses successeurs, dans une époque où, selon l’historien Augustin Thierry, les évêques « étaient la règle vivante ».". Victor Laloux est aussi l'architecte à Paris de la gare d'Orsay, à Roubaix de l'hôtel de ville et, à Tours, de l'hôtel de ville et de la gare.

    Une volonté de se placer dans la continuité de l'apostolat de saint Martin. Jessica Basciano termine par cette analyse politique, sur fond de la longue querelle qui opposa l'archevêque Meignan à ceux qu voulaient reconstruire une grande collégiale : "L’archevêque était brouillé avec les membres de l’Oeuvre à cause de leur insubordination et aussi à cause de leurs vues politiques. Le projet de l’Oeuvre pour la reconstruction de la basilique du XIème siècle symbolisait le rétablissement d’un Ancien Régime idéal quand l’Eglise et l’Etat étaient unifiés. Il heurtait l’attitude libérale de Mgr Meignan, comme de Chevalier, selon laquelle l’Eglise n’était l’ennemie d’aucun système politique, attitude en rapport avec celle de Léon XIII. Plutôt que de reconstruire la basilique du XIème siècle, Meignan voulait connoter l’époque historique dans laquelle Martin vivait. Dans sa première lettre pastorale comme archevêque de Tours, il avait comparé le XIXème siècle au IVème siècle, et lui-même à saint Martin. Parlant de ce dernier, il avait écrit que « les armes de son apostolat sont encore les nôtres, et l’on peut dire que ses combats sont aussi nos combats. L’idolâtrie, il est vrai, a changé de forme, et les idoles de nom ; mais notre siècle en est-il moins païen ? La richesse, la volupté, l’orgueil, l’ambition, la fausse science sont encore des dieux trop bien servis et beaucoup trop honorés ». En acceptant le style paléochrétien pour l’église sur le tombeau de Martin, Mgr Meignan reliait davantage la France postrévolutionnaire à la Gaule préchrétienne et lui-même à Martin. Mgr Chevalier était la personne idéale pour aider l’archevêque à réaliser sa vision. Comme lui, il était en bons termes avec le gouvernement républicain et sa politique se conformait à celle de Léon XIII. En aidant à la conception d’une basilique qui tirait profit de ses connaissances en archéologie chrétienne et qui était influencée par la reconstruction hypothétique de Quicherat, Chevalier a contribué au renforcement de la légitimité de l’autorité de Mgr Meignan et de sa politique libérale."


    Le baptistère Saint-Jean de Poitiers est un des plus anciens monuments chrétiens dont l'origine remonte à la deuxième moitié du IVème siècle, début du Vème. Il a été fortement remanié au cours des siècles. + plan d'évolution + évolution en trois états (lien). On pourra aussi consulter la page Wikipédia titrée "Architecture paléochrétienne" (avec un chapitre "Les baptistères") et cette page du site de l'Inrap. Est-il probable que des ouvriers ou architectes aient à la fois participé à cette construction à Poitiers et à celle de la basilique de Perpet à Tours  ?


    L'église San Salvador de Brescia [Wikipédia], en Lombardie, fondée en 753, exemple d'art préroman postérieur à la construction de la basilique de Perpet et antérieur à ses reconstructions suite aux ravages vikings et incendies. A comparer avec, à droite, la basilique Laloux.

    Contestation de la restitution de Quicherat. En son article "Résultat des fouilles de Saint-Martin de Tours en 1886", Charles de Grandmaison examine ces vestiges, en attribue quelques uns à la basilique de Perpet, en réfute d'autres. Il termine en émettant des doutes sur la restitution de Quicherat : "Monsieur de Lasteyrie combat la plupart de ses hypothèses, dont quelques-unes, en effet, paraissent assez hasardées. L'éminent archéologue les eût-il maintenue en présence du résultat des fouilles exécutées en 1886 ?". Pourtant, d'après Jessica Basciano, Casimir Chevalier aurait bien pris en compte certains résultats des fouilles : "Chevalier était convaincu que dans les fouilles de 1886, il avait découvert les fondations d’un chevet avec un déambulatoire et cinq absidioles datables du Vème siècle. Par conséquent, il n’a plus accepté la distribution du chevet présentée dans la reconstruction de Quicherat."

    Des fouilles qui ne permettent pas de remonter à l'édifice du Vème siècle. Dans une étude de 52 pages, datée de 1891, titrée "L'église Saint-Martin de Tours, étude critique sur l'histoire et la forme de ce monument du Vème au XIème siècle", Robert de Lasteyrie (1849-1921) reprend les divers éléments de restitution et de fouilles sur la basilique de Perpet. En introduction, il dit son respect envers Jules Quicherat, "un des maîtres de l'érudition française", et Casimir Chevalier, "un des prêtres les plus érudits du diocèse de Tours". Puis il montre les ravages qui frappèrent la basilique, notamment lors des invasions normandes, et estime qu'il y eut plusieurs "reconstructions totales". Cette affirmation apparaît criticable : que les Vikings pillent et incendient la basilique, certes, mais on comprend moins qu'ils en abattent tous les murs, lesquels étaient très épais. L'auteur en arrive à s'interroger : "Restait-il alors quelques traces de la basilique bâtie par saint Perpet ? Comment l'admettre après le récit qu'on vient de faire ?". Et de répondre : "On peut donc affirmer, sans crainte d'erreur que toutes ces restaurations successives avaient dû faire disparaître jusqu'à la dernière pierre de la basilique du Vème siècle, bien avant que l'incendie de 997 eût nécessité la construction d'un nouvel édifice".

    Nouvelles objections à la restitution de Quicherat. Robert de Lasteyrie estime en conséquence que les restes sous les vestiges de la basilique d'Hervé ne seraient pas ceux de la basilique du Vème siècle de Perpet (voir le chapitre ci-dessus) mais sont postérieurs au milieu du IXème siècle, correspondant à l'une des reconstructions. Il critique ensuite précisément certaines options de Quicherat : "Les hypothèses proposées par Quicherat pour la nef de l'église Saint-Martin soulèveraient encore d'autres objections, mais j'en ai assez dit pour prouver combien elles étaient hasardées, et l'on ne sera guère étonné, je pense, si j'entreprends maintenant de montrer que ce qu'il a écrit du sanctuaire est, sur plusieurs points, moins acceptable encore.". L'auteur en déduit que : "La basilique de Saint-Martin de Tours était donc une basilique ordinaire avec une abside sur le modèle si connu des églises de Rome. Vouloir préciser davantage serait peut-être téméraire. Cependant, pour que. ma démonstration soit bien complète, il faut que je montre comment mes conclusions peuvent se concilier avec tous les textes produits par Quicherat."

    La conclusion est sans appel : "Je crois fermement qu'on s'est trompé sur le plan de l'église bâtie par saint Perpet, qu'on en a par suite cherché les restes là où ils ne sont pas, et que les conséquences inattendues qu'on a voulu tirer des fouilles de Saint-Martin pour l'histoire de l'art chrétien ne sont aucunement justifiées." Donc la restitution de Quicherat et les vestiges du décor de la basiliques de Perpet ne sauraient être considérés comme authentiques. Depuis les écrits de Quicherat, Grandmaison, de Lasteyrie et autres, personne n'a entrepris d'effectuer une nouvelle restitution de ce qui fut le plus beau monument de Gaule. La critique de Robert de Lasteyrie est pourtant assez précise pour qu'une restitution informatique en trois dimensions soit proposée...

    Ces critiques tardives à l'encontre de la restitution qui avait initialement guidé Casimir Chevalier et Victor Laloux justifient a posteriori qu'on se soit éloigné du projet initial, l'essentiel étant que le résultat soit convainquant...



  42. La nouvelle basilique de Victor Laloux


    La basilique de Laloux de nos jours, au fond la tour Charlemagne, vestige à moitié reconstruit de l'ancienne basilique [Wikipédia] + photo de mai 1890 [BmT] + photo de 1910 (basilique inachevée, tour Charlemagne) + dix cartes postales de début du XXème siècle : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10lien autres cartes (site "Un regard pour Tours") + extrait du dépliant présentant la basilique

    La crypte est inaugurée en 1889, la basilique le 11 novembre 1902, les travaux se terminent en 1925 pour l'essentiel, le parvis étant terminé en 1932 et la ferronnerie de la clôture en 1938. Et l'on peut désormais, par le schéla ci-dessous, positionner les quatre basiliques successives.


    Superposition d'un plan des basiliques de Perpet et d'Hervé [catalogue expo 1984 SAT), d'un plan des
    basiliques d'Hervé et de Laloux [lien] et d'un plan des basiliques d'Armence (Brice), Perpet et Hervé.

    Le tombeau est à chaque fois positionné au niveau de l'autel du bâtiment. Il a donc été déplacé de la basilique d'Armence à celle de Perpet puis à celle d'Hervé (cf. schéma Charles Lelong 2000), position pratiquement conservée d'Hervé à Laloux Longueur - largeur - hauteur de la basilique Perpet : 53 m, 20 m, 45 m ; la basilique Laloux : 52 m, 26 m, 51 m. La basilique Hervé : nef de 56 m de longueur, 28 m de largeur, transept de 55 m de largeur. Hauteur de la tour Charlemagne : 48 m ; de la tour de l'Horloge : 50 m.


    Carte postale de la 2ème moitié du XXème siècle avec la basilique de Laloux (à droite), et les tours Charlemagne (au centre)
    et de l'horloge (à gauche), restes de la basilique d'Hervé. Au premier plan, au centre, le cloître Saint Martin, d'accès privé.
    carte postale similaire. + maquette de l'atelier J.I.I.S.S.A..


    Photo extraite de la plaquette de la ville de Tours sur "Les sites martiniens de Tours", vers 1997.
    diaporama de 17 photos d'extérieur du 28 septembre 2019 avec les trois mêmes monuments



    Coupe longitudinale de la basilique, réalisée entre 1890 et 1899, avec la crypte en bas à droite. [extrait du livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Sutton 2016, chapitre traité par Caroline Soppelsa, écrivant : "La crypte est l'élément central du programme. L'édifice à imaginer n'est rien d'autre qu'un écrin pour le tombeau retrouvé de saint Martin."] + dessin vue nord-ouest.

    La nef avec au fond l'autel surélevé et, dessous, la crypte [Wikipédia] + dessin préparatoire de l'autel.


    [Catalogue SAT 1997]
    Hommages à la basilique Laloux Pour l'architecte Bertrand Penneron, qui a dirigé la restauration de 2014-2016, la construction de la basilique était l'oeuvre dont Laloux était le plus fier. "La basilique, c'est l'oeuvre d'une vie pour Victor Laloux. Il a commencé à y travailler à 25 ans et elle a été terminée quelques années avant sa mort". Plusieurs hommages ont été rendus à cet édifice qui, sur fond d'une volonté plus ou moins contrariée de mélanger l'antique préroman au moderne néo-byzantin, présente une singularité qui touche le visiteur. Voici trois de ces témoignages : 1 [Robert Ranjard en son livre "Sur les pas de Saint Martin", 1934] 2 ["Le magazine de la Touraine" n°61, 1996] 3 [Véronique Moreau, Livre catalogue 2016].

    Un des deux escaliers d'accès à la crypte

       
    Le sous-sol méconnu de la basilique et ses multiples vestiges
    La coupe ci-dessus est incomplète car elle ne montre pas le vaste sous-sol situé sous toute la surface de la basilique. On y trouve une grande fresque de Robert Lanz (à gauche vue d'ensemble et scène centrale représentant Martin à Trèves avec l'empereur Maxime + détail). Cette oeuvre réalisée en 1938 est ici en place depuis 2011. Ce sous-sol est principalement rempli de vestiges divers, dont ceux trouvés par Charles Lelong. On y voit aussi, à un niveau plus bas, un pan de mur de l'abside de la collégiale d'Hervé (sur lequel s'interroge une étude de Pierre Martin en 2013). Quelques visites sur réservation sont effectuées lors des fêtes de la Saint Martin en novembre. C'est un lieu susceptible d'accueillir d'autres oeuvres... + trois autres photos : 1 2 3 + deux autres photos de La NR 2017 : 1 2 (lien). D'autres vestiges étaient conservées dans le musée Saint-Martin, inauguré en 1990. Il est maintenant fermé et cette page du site "Un regard sur Tours" en garde la mémoire.

     
    A gauche la basilique sans statue sur le dôme en 2015 ("La Touraine remarquable", La NR 2015], puis avec statue en 2019. En 2019, il y a 171 basiliques en France, toutes qualifiées de mineures. Elles sont 1802 dans le monde, 4 autres sont majeures, toutes à Rome. L'édifice de Victor Laloux a été consacré basilique le 4 juillet 1925, 23 ans après son inauguration. Le président de la République française porte le titre honorifique de chanoine (ad honores) de la basilique (titre attribué par le pape François le 26 juin 2018 à Emmanuel Macron, reportage).


    Sanctus Martinus dans l'actuelle basilique, sous le globe de feu, vitrail de l'atelier Lorin de Chartres, et, en gloire, au centre de la coupole [illustrations des pages dédiées des sites "Patrimoine Histoire" (lien) et "Prog !" (lien)]. Sur la page de ce dernier lien, très documentée, il est écrit : "Il règne dans la basilique Saint-Martin de Tours une sérénité toute moderne, bien différente de celle que l'on ressent dans les cathédrales gothiques du Moyen Âge. Le style romano-byzantin, très réussi de cet édifice, avec son harmonie de formes et de couleurs, y est pour beaucoup. Il y fait très clair grâce aux vitres en verre blanc au deuxième niveau des élévations. L'ornementation met l'accent sur des sculptures murales assez sobres et des chapiteaux néoromans. Ils sont de grande qualité, et dédiés à des saints et des saintes liés à l'histoire de saint Martin. Une frise, sculptée dans la pierre et constituée de rinceaux, sépare les deux niveaux de l'élévation. Les piliers monolithes sont en granit des Vosges.". On pourra aussi consulter l'album de Philippe Béènne sur flickr. + Voir ci-avant les entrelacs de la basilique.


    A gauche, carte postale avec pour légende "Reliquaire du chef de Saint Martin conservé depuis 1323 et sauvé d'un brasier le 26 mai 1562". Le reliquaire ici sur l'autel, n'y est habituellement pas (photo centrale), il est sous le tombeau, comme à droite [Wikimédia]. Cette photo est datée entre 2014 et 2016 puisqu'elle montre en avant-plan les deux coffrets gigogne de reliques découverts en 2014 dans le bras droit de la statue surplombant le dôme et placés sous le tombeau de Martin, avant de regagner le bras droit en octobre 2016. Elles contiennent des reliques des saints Martin, Brice, Perpet et Grégoire + page du livre "Tours secret", texte Hervé Cannet, photos Gérard Proust, éditions La NR 2015.


    [Lorenzo d'Esme, 1996]



  43. Du patriotisme de la première guerre mondiale à la désolation de la seconde


    Basilique, tours Charlemagne et de l'horloge dans "Vue de Tours", par Berthe Morisot 1892 (peint en l'été 1887). Après cette vue du Sud, une photo avec vue de l'Ouest dans "Tours pittoresque" [Prosper Suzanne 1899]. Ce livre présente 160 photos d'époque + couverture + article de la SAT sur les débuts de la photo en Touraine]. + article de Alain Irlandes "La mise en mémoire d’un patrimoine disparu : les témoignages photographiques", Ta&m 2007. + photo aérienne de la ville en 1920 (la basilique en haut à droite) + plan "monumental" de Tours vers 1900 avec le dessin de la basilique.

    Charles Lelong, en son livre de 2000 : "Ce n'est qu'à partir de 1932 que le culte connaît un nouvel essor. Mgr Gaillard et le chanoine Robin, recteur de la basilique, impriment un grand éclat aux cérémonies traditionnelles du 4 juillet et du 11 novembre. Grâce à leurs démarches, le Saint-Siège autorise le retour des reliques, qui a lieu le 30 novembre 1941. Le chanoine Sadoux, recteur de Saint-Martin de 1946 à 1986 s'est attaché particulièrement à stimuler les pèlerinages venus de l'extérieur en créant une revue, "Les annales martiniennes". Peu à peu, les étrangers reprennent le chemin de Tours. En 1959, le congrès international des directeurs de pèlerinage inscrit Saint-Martin parmi les hauts lieux de la chrétienté. L'année suivante, anniversaire de la découverte du tombeau et de la fondation de Ligugé, est déclarée "année martinienne" ; on voit se succéder cérémonies, expositions et conférences." On rejoint là les avancées, présentées ci-avant, effectués par les historiens à la fin du XXème siècle. De la cape de Martin au bleu du drapeau français. Elle ne serait ni rouge ni blanche, la cape / chape de Martin... Ou elle aurait changé de couleur avec le temps... La page Wikipédia sur le drapeau français indique que : "C'est au début du règne des Capétiens que la chape de saint Martin se colore en bleu. Le bleu est ainsi intimement associé aux rois de France et figure très tôt dans leurs armoiries fleurdelisées, dont l'usage militaire apparaît au XIIème siècle. Revêtir la chape de saint Martin est le symbole de la légitimité que confère l'Eglise au roi, en particulier au moment du sacre.". En cette page, Guy Boulianne précise : "La chape de saint Martin est indiquée par la tradition comme présente lors de la célèbre bataille de Poitiers en 732 lorsque Charles Martel repoussa les Sarrasins. Par la suite, on la signale dans d’autres combats en 838 devant Tours ainsi qu’en 1043, 1066 et 1195. Sans que l’on puisse être trop affirmatif, le bleu semble donc avoir eu en ces temps lointains un caractère en quelque sorte national. ". Saint Martin est aussi désigné comme le "protecteur de nos armées" (ici).

    Sans conteste saint patron de Tours. Martin est aussi considéré comme le saint patron de la France, même si saint Denis lui fait concurrence et même si ce n'est pas officiel (cf. page Wikipédia). Par exemple en cette page du site "Hérodote". Et sur cette autre page du même site : "C'est en référence à Saint Martin qu'en novembre 1918, à l'instigation du général Foch, les négociateurs français auraient choisi de fixer au 11 novembre la date de l'armistice (de préférence au 9 ou 10 novembre)". Ce qui est démenti par les faits [colloque de Tours 2016, intervention de Jacqueline Lalouette, reprise dans le Livre Collectif 2019]. En novembre 1916, lors du 1600ème anniversaire de la naissance de son illustre prédécesseur, l'archevêque de Tours Albert Nègre considère que Martin est "l'apôtre des Gaules pour la patrie, la victoire et la paix". Un abbé va alors jusqu'à comparer l'empereur Guillaume II à Attila... (+ carte postale). Depuis, Saint Martin est aussi devenu le patron des policiers (22 mars 1993, conférence des évêques de France). Et, en 2018, le centenaire de l'armistice a donné lieu à une célébration apaisée, en présence de l'Archevêque Mgr Aubertin, de l'historien Michel Laurencin et du maire de Maillé, village de Touraine martyr de la guerre suivante, en 1944 (liens : 1 2)



    A gauche, case de Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 + la planche Au centre en haut, l'ex-voto, sur la gauche du tombeau, en bas niche sur la droite de la nef dédiée à la paix du 11 novembre 2018. A droite, Foch à genoux devant Martin et Jeanne d'Arc + dessin d'un poilu priant Martin [Archives diocésaines de Tours, Livre Collectif 2019]

    La Via sancti Martini, qui suit les traces de Martin, en son parcours lorsqu’il se rendait à Trèves pour rencontrer les empereurs, passe probablement non loin de Dom-le-Mesnil, dans les Ardennes, dont l'église est dédiée à Saint Martin. Un article du pèlerin du 5 novembre 2018 apporte des précisions : "C’est de ce petit village qu’est partie la dernière offensive de la Première Guerre mondiale, dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918, qui tuera 99 combattants français, dont Augustin Trébuchont, mort dix minutes avant l’Armistice. « Les Allemands occupaient la commune de Vrigne-Meuse, explique Bruno Judic, président du Centre culturel européen saint Martin de Tours, et les Français celle de Dom-le-Mesnil. A 11 heures, heure effective de l’Armistice signé le matin même à 5 h 12 dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne (Oise), le curé de Dom-le-Mesnil fit sonner les cloches de son église dédiée à saint Martin et fit entonner le Te Deum – le premier qui fut chanté dans notre pays enfin pacifié. »". .

     
    A gauche, vitrail sur saint Martin et la Grande Guerre dans une église de la ligne de front [Centre culturel européen Saint Martin de Tours]
    A droite, derrière saint Michel ou saint Georges, le légionnaire Martin tient un rameau annonçant la Résurrection, comme les végétaux
    renaissant à chaque printemps  ; à ses pieds, un bandeau où est inscrit "11 novembre 1918"[George Devallières (1861-1951),
    chapelle saint Yves, Paris XVème, lien] (+ lien vers la page "Les vitraux du souvenir")

    Martin, un message toujours contemporain. Bruno Judic conclut : "Le geste du soldat montre que si l’on veut obtenir la paix, le partage est nécessaire. Voilà le grand message des chemins de saint Martin. Pour que notre planète survive, il faut partager les ressources essentielles : l’eau, la terre, l’air, la nourriture...".

    Tours sans Martin ? Pourtant Martin est moins présent en sa cité au XXème siècle qu'au XIXème, que ce soit pour ses habitants et pour ses visiteirs. Ainsi Maurice Bedel, voisin du Poitou, en son livre de 1935 "La Touraine" présente-t-il la ville et ses habitants sans citer Martin (sauf pour la rue du petit saint Martin !), mais n'oubliant pas certains de ses continuateurs. Extraits : "Tours est le sourire de la France. [...] Elle la grandeur souriante d'une dame en qui s'épanouissent dix siècles de bonnes manières. [...·] Ici, tout est fine culture. On croise un lettré à chaque bout de rue [...] Nous sommes dans la ville même de saint Grégoire, de ce Grégoire de Tours qui fut, au VIème siècle, le premier historien d'une France encore toute jeune. C'est ici qu'Alcuin ouvrit école de philosophie dans les années où Charlemagne instituait le gouvernement des esprits : ce fut la première en France, c'est à Tours que la France commença à apprendre la sagesse. A Tours aussi baguenaudait le jeune Rabelais, venu du pays de Chinon : en des rues que nous voyons encore telles qu'il les a connues, il s'exerçait à l'observation minutieuse des gens, à la critique des moeurs et des coutumes ; d'autres Tourangeaux ont par les mêmes trottoirs mené le même train de curiosité à dessein littéraire, et parmi eux Balzac, Courteline, Anatole France. Noms fameux dans l'histoire de nos lettres, noms rayonnants, et qui rayonnaient sur cette ville de haute culture. [...] Une cité où l'on pénètre entre une bibliothèque et un musée logés en deux palais Louis XVI de la plus noble apparence, une cité où l'on est accueilli dès l'abord par un Rabelais et un Descartes qui, pour être de marbre et montés sur piédestral, n'en adressent pas moins au voyageur le salut de l'intelligence et de la raison, une cité comme celle-là est une capitale de l'esprit." Ces palais disparaîtront dans la tourmente d'un deuxième conflit mondial et qu'est-il resté de cet esprit d'entre deux guerres ?


    Tours capitale de la France du 10 au 13 juin 1940. Après la déclaration de guerre du 3 septembre 1939 et la drôle de guerre, l'offensive allemande (blitzkrieg) du 10 mai 1940 provoque la grande débâcle. Paris va être envahi par les troupes allemandes, le gouvernement se replie sur Tours, avant de repartir à Bordeaux. Photo de gauche, à l'entrée de la Préfecture, le président du conseil Paul Reynaud est entouré du général Maxime Weygand et et du maréchal Philippe Pétain ["Histoire de la Touraine", Pierre Audin 2016]. Photo de droite, le château de Cangé, à Saint Avertin, commune limitrophe de Tours, est l'éphémère palais de l'Elysée tourangeau du président de la République Albert Lebrun ["Le château de Cangé", Michel Ramette 2012]. Le sénat occupe l'hôtel de ville et le château de la Plaine à Fondettes, les députés sont au Grand Théâtre et son président Edouard Herriot au château de Moncontour à Vouvray. Pétain loge au château de Nitray à Athée sur Cher, le général Charles de Gaulle, sous-secrétaire d'état à la guerre, au château de Beauvais à Azay sur Cher, etc.

    Si la ville de Tours et la Touraine ont géographiquement été épargnées par le premier conflit mondial, il n'en fut pas de même pour la seconde guerre. En juin 1940 à l'arrivée des troupes allemandes, le centre-ville de Tours a été ravagé par un immense incendie durant trois jours, détruisant près de 200 monuments historiques (sur la liste de 1938) et des incunables de la bibliothèque. Il n'y a avait pas d'eau pour combattre l'incendie à cause des arches détruites du pont de pierre, rompant les canalisations. La ville se trouva dans la zone occupée, alors que le sud de la Touraine était en zone libre, séparée par la ligne de démarcation.


    Juin 1940, Tours en flammes [peinture sur papier d'Arlette Boisdet, "Guide secret de Tours et ses environs", 2019]

      
    1940 : la basilique butoir de l'incendie. "La basilique semble avoir servi de butoir à la marée déferlante de pierres" ["Tours cité meurtrie", texte Jeannine Labussière, photos Elisabeth Prat, CLD 1991 + article de Alain Irlandes sur ces photos et d'autres dans le même contexte, Ta&m 2007]. + photo du nord-est de la basilique ["Tours à l'époque de la municipalité provisoire", Boris Labidurie 1994] + deux photos du livre "Tours sous les bombes" : 1 2 [Jonathan Largeaud, photos Jean Chauvin, Geste Editions 2010] avec pour légendes "Vision apocalyptique" et "En d'autres temps, plus anciens, ce paysage aurait été pris comme un signe biblique de renaissance".

      
    Du 21 juin 1940 au 1er septembre 1944, Tours vit sous occupation allemande. Au centre la nouvelle fonction du Palais de Justice. Le bâtiment sur la droite de la première photo était l'hôtel de ville avant son transfert en 1904 dans un nouvel édifice conçu par Victor Laloux. Il était alors devenu la bibliothèque municipale, un des premiers bâtiments ravagés par le feu lors des bombardements allemands à partir de la rive opposée de la Loire. "La presque totalité du fond est anéantie", dont la totalité de la bibliothèque de la SAT et probablement les rayonnages sur la photo de droite, d'après Daniel Schweitz en son étude sur cet incendie. Quels documents sur Martin, la basilique, Châteauneuf, Tours et les Tourangeaux avons-nous perdus là ?

    En 1944, après avoir subi d'intenses bombardements alliés faisant des centaines de morts dans la population civile, la ville de Tours est libérée le 1er septembre. Arrive alors le temps de la reconstruction, difficile et longue à apréhender au milieu des difficultés économiques et financières. Il a fallu choisir et ce fut pour reconstruire au plus vite, souvent au détriment du patrimoine culturel de la ville, sans rien récupérer ou presque de l'ancienne Martinopole / Châteauneuf. Un projet, de Pierre Coupel, en 1948, aurait pourtant permis de remettre à l'honneur le Châteauneuf d'antan, en introduisant des jardins au coeur de la cité de Martin.


    1948 Châteauneuf / Martinopole : occasion manquée. A gauche, dessin du portfolio de Ferdinand Dubreuil ["Tours 1940", Arrault 1941]. A droite le projet abandonné de Pierre Coupel [Ta&m 2007, page 29] + texte de Bérangère Fourquiaux, 2013 (lien]. + exemple de vestige rasé après-guerre [page 260]. + plan de la partie Est de l'enceinte qui aurait pu être reconstituée [page 259] + article de Jean-Luc Porhel dans Ta&m 2007.


    Ex-voto des maréchaux Juin, Leclerc et De Lattre de Tassigny [crypte de la basilique, photos de cette page du Livre Semur 2015]


    1920, 1955, 2015 (basilique en haut à droite), trois photos aériennes du haut de la rue Nationale. Seuls l'église Saint Julien et le pont de pierre subsistent, sachant que le pont Wilson de pierre s'est effondré en 1978 (photos : 12) et aurait été démoli et reconstruit en acier ou en béton si les Tourangeaux, dans un référendum local, n'avaient préféré le restaurer. Depuis, en 2020 malgré la désapprobation populaire lors des enquêtes publiques, le bétonneur Vinci construit des cubes là où un architecte, Pierre Patout en 1951, voulait une entrée de "ville-jardin" (projet "Porte de Loire", liens : 1 2). Autre occasion manquée après le jardin de Pierre Coupel en 1948. Tours n'est plus la "capitale du jardin de la France"...



  44. XXIème siècle et perpète, l'hommage répété à Martin

      
    Vues du haut et du bas de la tour Charlemagne + deux autres photos du 7 novembre 2019 : 1 2 + l'agglomération de Tours en 2010 (lien)

    Le fronton de la basilique Laloux. Le jeu de mots Perpet - Perpète - Perpétuité existait déjà au Vème siècle sous la forme Perpetuus / Perpetuum. C'est ainsi que Paulin de Périgueux envoya cette courte dédicace qui fut inscrite sur les murs de la basilique de Perpet : "Perpetuum urbs turonum Martino antistite gaudet", qui signifie "La ville de Tours jouit à perpétuité de Martin, son évêque." ou "La ville de Tours se réjouit à jamais d'avoir Martin pour patron". Cette dédicace de Paulin de Périgueux a été reprise sur le fronton de la basilique de Laloux. C'est un autre témoignage de la volonté de régénérer la basilique Perpet en la basilique Laloux. Cette dernière s'en trouve honorée, car elle n'est pas une cathédrale de plus, et il y en a une très belle à Tours (nommée Saint Gatien... liens : 1 2) (à signaler aussi, l'église Saint Julien, située entre ces deux monuments, classée "monument historique", depuis 1840, 22 ans avant la cathédrale), elle est un monument hors de l'ordinaire, d'un style à la fois néo-byzantin et préroman, chargé d'Histoire...


    Le fronton (avec la dédicace de Paulin de Périgueux) et le tombeau de Martin (reconstitution) dans l'actuelle basilique Saint Martin [illustrations Wikipédia]. A droite la communauté des soeurs bénédictines du Sacré Coeur de Montmartre qui, depuis 2000, gère la basilique, notamment l'accueil du public et des pélerins ("la maison de saint Ambroise", 25 lits, un réfectoire pour 110 repas, des salles de conférence, accompagnements divers, site avec les horaires et dernières informations) (article NR 2018)



    Le tombeau dans la crypte, avec les ex-voto sur les murs.
    A droite, mosaïques, en haut de l'intérieur du tombeau et en bas du sol de la crypte [Wikimedia].

    Le tombeau. N'oublions pas de descendre dans la crypte (si la porte est fermée, il suffit de la pousser), c'est là que se trouve le tombeau de Martin. La basilique de Perpet avait continué à vivre à travers celle d'Hervé (qui en reprenait des décorations), nous venons de voir à quel point on la retrouve dans celle de Laloux... Une atmosphère étrange règne dans ce lieu de recueillement à la fois réduit et vaste, décoré des multiples inscriptions d'ex-votos chargés d'histoires personnelles et collectives.

    1996, 2007, 2016 : trois papes honorent Martin. Pour célébrer le 1700ème anniversaire de la mort du saint, le pape Jean-Paul II s'est recueilli devant le tombeau le 21 septembre 1996 (lien vidéo). En visite à Tours durant trois jours, il a notamment affirmé que "Une société est jugée au regard qu'elle porte sur les blessés de la vie et à l'attitude qu'elle adopte à leur égard" (+ page du Livre Semur 2015, en un chapitre titré "La flamme du souvenir ravivée en Europe"). Cette visite engendra toutefois une forte polémique. Dans son dossier de huit pages, le Magazine de la Touraine n°61, en rond compte dans une page titrée "Les antipapistes dans la rue". En 2007, le pape Benoît XVI a pris Martin pour exemple : "Que saint Martin nous aide à comprendre que ce n'est qu'à travers le partage que l'on peut répondre au grand défi de notre temps : celui de construire un monde de paix et de justice, dans lequel tout homme puisse vivre dignement." (lien). En 2016, le pape François a reçu la communauté Saint-Martin.


    Septembre 1996 : le pape Jean-Paul II devant le tombeau de Martin + photo de Pierre Fitou, pour Le magazine de la Touraine n°62, du passage de la papamobile devant la tour Charlemagne. Janvier 2016 : la communauté Saint Martin rencontre le pape François au Vatican (lien).

    Le christianisme de Martin au XXIème siècle. Sur l'élan de sa création en 1976 à Gênes (Italie), la "Communauté Saint-Martin" marque un renouveau du culte chrétien de Martin sanctifié à travers l'Europe. Son siège, d'abord à Candé sur Beuvron (près de Blois), est actuellement situé dans l'abbaye Notre-Dame d'Evron, réunissant en 2019 sept formateurs et une centaine de séminaristes. + lien Wikipédia + le site de la communauté + page du Livre Semur 2015.

    Les chemins du pèlerinage de Martin au XXIème siècle Sous une forme laïque, en 2005, en présence de délégations d'une dizaine de pays, la création du Centre culturel européen Saint Martin de Tours, présidé par Bruno Judic, a permis la mise en place de "chemins culturels européens de Saint Martin" (lien)

    Les chemins culturels de saint Martin. Ils reprennent les pèlerinages des siècles lointains, dans un cadre moins religieux. A gauche, le chemin de l'été de la Saint Martin, randonnée entre Tours et Chinon en 2016 (lien). Au centre, sur la Toile en 2019, cette carte montre les quatre grands chemins de pèlerinage, Utrecht, Worms, Szombathely et Saragosse, avec aussi les grandes dates de la vie du saint et les lieux où il a vécu [blog "Le chemin d'Utrecht", d'où est extraite cette carte, aussi blog du chemin de Szombathely (lieu de naissance de Martin)]. A droite le trajet Tours - Poitiers (lien). On pourra aussi consulter, sur le site du journal "Le pèlerin", la page "Découvrir le pèlerinage à saint Martin" ou le livret de 88 pages du Conseil Général d'Indre et Loire 1997 sur le trajet Tours - Vendôme. Il existe aussi un "chemin de l'évêque de Tours", de Ligugé à Tours et Candes (lien). + page du Livre Semur 2015 présentant le chemin de Vendôme à Tours. + document "Le réseau européen des centres culturels Saint Martin". + lien photo de droite.

       
    1886-2016 De la première maquette à l'entretien de la nouvelle basilique A gauche, la maquette du projet de 1886, sans la statue au sommet. Une première phase de travaux de restauration eut lieu en 2014-2016. Le dôme, qui était en brique, fut reconstruit en bois. La statue dominant le dôme, qui menaçait de tomber, fut enlevée, restaurée et replacée (photos ici) [illustrations du magazine municipal "Tours & moi"].
    Des fondations fragiles ? Dans le livre "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Caroline Soppelsa rappelle les premières difficultés dans la construction : "Très vite, la mauvaise nature du sous-sol oblige à revoir le système de fondation. Il faut descendre jusqu'à 14 mètres en raison de la présence de la nappe phréatique et pomper l'eau sans relâche, des travaux imprévus qui engloutissent des sommes considérables". Pour cela, alors que la première pierre a été posée le 4 mai 1886, la construction proprement dite ne débute qu'en 1887. Un article de 2006, signé Nicolas Mémeteau, présente l'architecture du monument et tire une sonnette d'alarme : "Les fondations de la basilique sont en mauvais état. Vivra-t-elle aussi longtemps que la collégiale médiévale ? Nous pouvons en douter… à moins que de sérieux travaux soient entrepris". Qu'en est-il maintenant ? L'allègement du dôme va dans le bon sens, mais ne faudrait-il pas prendre les devants pour renforcer les fondations ? + deux articles de La NR sur les travaux du dôme : 1 (avant) 2 (après).

    2016, un 1700ème anniversaire de Martin avec controverse Cet anniversaire de la naissance de Martin a bizarrement été précédé de la dépose en 2014 de la statue qui surplombe le dôme de sa basilique. Elle menaçait de tomber et après des travaux financièrement importants, surtout pour le dôme (illustrations ci-dessus) elle est revenue pimpante en octobre 2016 juste avant l'anniversaire. Un portail de La NR rend compte des nombreuses manifestations qui ont eu lieu. Contrairement aux historiens qui ont su dépasser le périmètre chrétien et ne pas seulement procéder par hagiographie, ces divers évènements ont souvent été perçus comme limités au domaine sacré. Du coup l'argent public qui fut insufflé semblait servir à des fins religieuses. Il fut pourtant utile pour le colloque des historiens, mais qui l'a su ? Même la NR, pourtant prolixe sur ces manifestations, n'y a pas consacré un article. Rien aussi dans le grandiloquent dossier de presse municipal. Un débat en conseil municipal s'est fait l'écho de ce reproche (article de la NR). Le site "La Rotative", publia une page titré "La nauséeuse parade tant esseulée, parlant de "budget démesuré pour un bide"... (+ autre article de ce site) En laissant le volet religieux aux croyants, n'est-il pas possible pour des collectivités laïques de célébrer le volet historique d'un saint ? Cela se fait pour Jeanne d'Arc, il devrait en être de même pour Martin. La présente page ne prouve-t-elle pas qu'il y a vraiment matière ?

       
    Le 17 février 2014, la statue de la basilique Saint Martin est descendue ["Tours secret", Hervé Cannet, édition NR 2015]. Le 15 octobre 2016, elle retourne sur son dôme. Martin et son successeur Bernard-Nicolas Aubertin, 137ème évêque / archevêque de Tours, semblent se saluer, se bénir l'un l'autre, dialoguer... [lien, montrant aussi le positionnement préalable du coffret de reliques dans le bras de la statue). Puis parade Saint Martin organisée par le comité de quartier Sainte Radegonde, la reine martinienne devenue abbesse (cf. ci-avant) [lien, avec la reprise d'un article de la NR présentant aussi une parade dans les rues de Tours avec 15 délégations venues de 12 pays]. A droite, dans la commune Saint Martin des Prés (Côtes d'Armor), deux conférences et la remise à la paroisse d'une statue de Saint Martin [article du Courrier Indépendant du 9 novembre 2016].

      
    Les grandes orgues de la basilique : une autre histoire 
    Selon cette page, les orgues de la basilique ont évolué : 1902, 1956, 1977, 2013, 2017 sont les dates d'installation et gros travaux, après que fuites d'eau et canicules aient provoqué des dégats. Jouent-elles l'air de Brassens "Pauvre Martin, pauvre misère" ?

    2020, l'archevêque en appelle à Martin contre le coronavirus. Le 18 avril 2020, en plein confinement sanitaire, devant un auditoire restreint, s'inspirant de l'épidémie de choléra de 1849, l'archevêque Vincent Jordy a béni la ville de Tours et a demandé, par l'intermédiaire de Martin, "force et consolation" contre la pandémie de Covid-19. Le démon est à la mesure de Martin : "Vade retro Corona" (Léon Papin Dupont, qui a inspiré l'action épiscopale sur le choléra, est le propagateur de l'expression "Vade retro Satana, source Wikipédia). La présence du maire de Tours, en intermède électoral et ballotage défavorable, a provoqué quelques remous. La basilique est toutefois propriété de la Mairie... Alors que les autorités laïques ont trop souvent joué sur la peur au détriment des libertés, donner de l'espérance était bienvenu. On pouvait même regretter l'absence de la Préfète que la virtus de Martin aurait pu convaincre de fraternité et solidarité, par exemple, pour libérer les Tourangeaux de l'interdiction de se promener sur les bords de la Loire et du Cher... + quatre articles de La NR : 1 2 3 4.

    Le retour du risque d'inondation entre Loire et Cher. "Gouverner c'est prévenir", c'est vrai pour les pandémies, pour les inondations aussi. Comme le rappellent Hervé Chirault et Aude Lévrier en une double-page [Guide secret de Tours et de ses environs", 2019], la digue du Canal est essentielle. Elle seule avait préservé en 1866 le centre de Tours des eaux. Or, sans la moindre consultation populaire, en catimini, les autorités préfectorales et municipales ont déclassé en 2015 cet ouvrage séparant les deux communes de Tours et Saint Pierre des Corps, protégeant la première des inondations par l'amont et la seconde des inondations par l'aval. Jusqu'en 2012, il était considéré comme essentiel et en bon état. L'association pour la qualité de la vie dans l'agglomération tourangelle, Aquavit, qui dénonce ce risque inconsidéré (lien), a obtenu en 2018 du Tribunal administratif d'Orléans que la digue ne puisse pas être percée sans une nouvelle procédure, contrairement à la "mise en transparence" qui était planifiée à court terme en 2015. Mais que vaudront les leçons de l'Histoire face à l'irresponsabilité politique et à la pression du très puissant lobby immobilier ? La basilique Saint Martin ne doit pas être inondée, comme l'avait été en 1733 la précédente collégiale (voir ci-avant).

    En conclusion, en complément au "bilan historique nuancé" de Martin (voir ci-avant).Charles Lelong, en sa "Vie et culte de Saint Martin", écrit que la basilique de Laloux, «conçue dans un curieux style « romano-byzantin » a été louée par les uns, dénigrée par les autres". Ici elle est louée. Pour son curieux style. Pour sa beauté, mêlant simplicité, élégance et richesse décorative. Pour ses dimensions plus humaines et plus chaleureuses que celles d'une cathédrale, dans les limites desquelles Victor Laloux a tiré un parti admirable, notamment illustré par la lumière du jour diffuse autour du tombeau. Ensuite, et c'est l'objet premier de cette page, pour ce qui la rapproche de la basilique du Vème siècle bâtie par un Perpet qui a su agir pour la perpétuité d'un Martin emblématique... Comme si, par un raccourci temporel, les constructions romanes et gothiques n'ayant pas existé, on se rapprochait d'une époque lointaine, tout en bénéficiant des acquis du XIXème siècle. Dix-sept siècles parcourus depuis l'élection de Martin, une succession de malheurs assumés puis surmontés. L'ermite populaire semble toujours montrer un chemin, celui du partage, et peu importe qu'il ne soit pas seulement celui de son Dieu. N'oublions pas ces Tourangeaux anonymes qui ont bouleversé l'ordre établi en le transformant en évêque et en chassant son successeur trop distant pour élire son contraire, un Armence qui essaye de satisfaire ses électeurs en rompant avec la politique précédente. Problématique toujours actuelle : comment changer le destin par une élection ou une révolte ou un symbole tel qu'une basilique ?


    Au XXIème siècle, Martin combat encore ses démons !? Dans sa basilique !? Paru en 2002 chez "La comédie illustrée", l'album collectif de bande dessinée "Chacun son Tours" comprend sept récits. Celui réalisé par Ullcer, titré "Le secret de Janus", en 8 pages, présente une étrange séquence (un miracle ?) dans la basilique Saint Martin. + trois planches : 1 2 3. Martin et l'humour ne seraient donc pas incompatibles. Le Romain soldat chrétien et le Gaulois français païen se sont-ils réconciliés en combattant leurs démons communs ?




    Abréviations. BmT : Bibliothèque municipale de Tours (site) ; BnF : Bibliothèque nationale de France (site) ; La NR : La Nouvelle République (site) ; SAT : Société Archéologique de Touraine (site). Couillard - Tanter 1986, Maric - Frisano 1994, Proust - Martin, Froissard 1996, Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996, Brunor - Bar 2009 : voir ci-avant. Livre Semur 2015, Livre catalogue 2016, Livre Maupoix 2018, Livre Collectif 2019 : voir ci-avant. LTa&m 1845 : La Touraine ancienne et moderne (gravures Lacoste Aîné), voir ci-avant. LTh&m 1855 : La Touraine histoire et monuments (textes J.-J.Bourassé, gravures Karl Girardet), voir ci-avant. Ta&m 2007 : Tours antique et médiéval, voir ci-avant.

    Alain Beyrand, Tours en septembre et octobre 2019,
    compléments en février, mars et mai 2020 (alain (at) pressibus.org)

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